Life

Ma croisière Costa: Noodles, Victor et les autres

Loïc H. Rechi, mis à jour le 08.09.2012 à 14 h 42

L'intérêt d'une croisière, c'est surtout les gens qui peuplent le paquebot.

Les jacuzzis du Costa Voyager / Loïc H Réchi

Les jacuzzis du Costa Voyager / Loïc H Réchi

Les voyages de type croisière ont cette particularité d'engendrer chez le touriste une sensation assez magistrale de perte de notion du temps, et dans cette volonté assez légitime de s'extirper au moins une semaine dans l'année du magma quotidien dans lequel la majorité d'entre eux (nous?) est engluée, c'est sans doute tout à fait ce qu’on vient chercher à bord d'un navire comme le Costa Voyager. Dès lors, on peut reconnaître que Costa remplit avec maestria cette partie du contrat. 

Je me suis complètement laissé happer par le faux rythme, consultant le jour et la date une première fois au bout de trois jours, au retour d'une balade en terre maltaise, après avoir découvert les charmes incontestables de la vieille de la Valette, un endroit blindé de migrants de la Corne de l'Afrique. Un Espagnol, la veille de sa descente à Barcelone, me racontait que chaque soir, alors qu'il passait à table, il se faisait systématiquement la même réflexion, «Merde, c'est déjà l'heure du dîner». 

Le garçon avait finalement résumé tout le propos de la croisière. Chaque jour à bord est un sempiternel recommencement.

De manière trop subtile pour que ce soit volontaire de la part de Costa, le journal distribué chaque soir en cabine avec le programme du lendemain s'intitule le Today, un aujourd'hui qui se répète inlassablement, exception faite de la tenue recommandée pour le dîner du soir, du spectacle et du port visité qui varient, histoire d'éviter que le voyageur ne soit complètement immergé dans une réalité digne de celle que Bill Murray expérimente dans Un jour sans fin.

Dans le bus nous évacuant du port de Marseille, on jette un dernier regard au Costa Voyager resté à quai, en se faisant la réflexion que tout ça est tout passé rudement vite. 

Tout ne s'est pourtant pas passé si vite que ça. Au bout de quatre jours de voyage, en raison du nombre d'activités malgré tout assez limitées, de la sensation que le bateau n'est plus aussi grand qu'il paraissait l'être le premier jour, à cause de cette impression d'avoir fait les choses trente fois, à cause de la routine, on caresse forcément l'impression de se faire un peu chier. 

Noodles, la cagole et celui qui photographie à 360°

Socialement, on peut dire assez raisonnablement qu'à mi-parcours, on commence à bien identifier les têtes des autres touristes parce qu'on les croise à longueur de temps, sur le bateau et lors des escales.

On pourrait s'arrêter sur ce Français, sosie empoté de Noodles –l'espèce d'éternel adolescent de 50 piges qui fait office de guitariste du groupe Offspring– qui pense qu'il a le droit de porter des hauts de kimono parce que sa meuf est asiatique.

Il y aussi cette cagole de 25 ans venue avec son mec et capable de repousser les limites du mauvais goût en arborant deux bouts de tissus jaune fluo formant supposément une tenue, un truc digne de la saillie des Inconnus «le lampadaire, c'était moi».

Le Costa Voyager prend parfois des allures de camping où l'on peut croiser en moins de cinq minutes un mec en tongs et jogging Adidas, un autre en baggy avec des baskets déchirées et même un troisième avec un tee-shirt du groupe Le Peuple de l'Herbe ou un short Ünkut.

Et puis il y a ce barbu, pipe à la bouche qui lit Marianne face au vent, ce petit vieux, italien ou espagnol, toujours seul un petit appareil photo numérique à la main, à faire des films panoramiques à 360 degrés avec lui en éternel personnage principal à terre comme en mer.

Les gens passent beaucoup de temps à faire semblant de s'ignorer pendant une semaine, mais dans le fond, tout le monde sait très bien qui est qui, et un peu comme dans une émission de télé-réalité, chacun tient un rôle, qu'il le veuille ou non.

Et puis il y aussi tous les serveurs, toujours fidèles aux mêmes postes de travail. Pour le passager, ce n'est pas déplaisant.

Au bout de quelques jours, on a intégré quel barman travaille à quel pont et pour peu qu'on s'entende bien avec l'un d'entre eux, c'est l'occasion d'aller lui faire un petit coucou, avec l'assurance ou presque de toujours le trouver, ces derniers abattant entre onze et quinze heures de labeur par jour.

Victor, 629 dollars/mois

Enfin ça, ce n'est pas moi qui le dis, hein, c'est Victor. Enfin, Victor ne s'appelle pas Victor, mais c'est le nom que je vais lui prêter ici parce qu'à aucun moment, au cours des discussions que nous avons eues, il ne m'a demandé ce que je faisais dans la vie, dès lors, je ne lui ai pas dit que j'étais là entre autre pour écrire une histoire. 

Comme pas mal de petites mains à bord, Victor, 30 ans, célibataire, vient d'un pays situé entre le dix-huitième et le soixantième rang des pays par PIB. A chaque fois que j'étais sur le bateau aux alentours de 16h, j'étais sûr de pouvoir trouver Victor du côté du fameux bar à pizza. A cette heure-ci, bien que pas encore ouvert aux voyageurs, l'Indonésien préposé à cette tâche enfournait déjà son lot de pizzas, destinées aux officiers. 

Et chaque jour, je retrouvais donc Victor qui passait un petit moment à attendre les margheritas de ces derniers, l'air profondément désabusé, un coup accoudé au bar, un coup avachi sur une des chaises en métal disposées le long d'une des parois de notre grosse barque.

Une des questions qu'il me posa presque immédiatement fut de savoir combien nous, les passagers, payions pour la croisière. Un peu comme dans les avions et les trains, personne ne paie le même prix, tous un tas de facteur allant de la catégorie de la cabine au moment effectif de la réservation entrant en compte dans le prix. 

Mon ticket m'avait coûté 700 euros. Sans que je ne lui retourne de question, il me confia spontanément que lui gagnait 629 dollars pour un mois de travail, un mois de trente ou trente et un jours, sans repos, à raison de onze à quinze heures selon les jours donc, le tout, dix mois d'affilé, à dormir le peu d'heures restantes dans une minuscule cabine où sont entassées deux lits superposés ne laissant guère la place d'y ranger ses valises.

Voir du pays

Le réflexe dès lors –et c'est probablement la ligne de défense de Costa quand on pointe cette réalité économique désastreuse– consiste à se dire que ça ne nous paraît pas beaucoup à «nous», mais que chez «eux», 629 dollars, 500 euros donc, serait «une somme». 

Sauf que dans son pays, avant de commencer ce travail, Victor ne gagnait pas beaucoup moins bien sa vie avec un salaire de 500 dollars mensuels, mais pour seulement huit heures quotidiennes et un jour de repos hebdomadaire.

S'il s’est engagé sur un bateau de croisière, c'était aussi pour voyager, voir l'Europe, mais avec tout le boulot que ce garçon abat, il n'en a pas vu grand-chose du Vieux Continent. Tout ce qu'il en connaît passe par le prisme de l'architecture méditerranéenne si je m'en réfère à sa question de savoir si Paris ressemblait à «ça», et lui de me pointer Cagliari et ses bâtiments ocres.

Si les petites mains du bateau sont à 60% philippines, il n'empêche que ce sont plus de soixante ou soixante-dix nationalités qui se côtoient parmi les travailleurs, des individus «avec des croyances et des habitudes différentes», dixit Victor, ce qui n'est pas sans créer quelques tensions entre eux à l'occasion. 

Si la «taille humaine» du Costa Voyager est un argument commercial pour les voyageurs, c'est un calvaire pour les travailleurs: quotidien abrutissant, absence d'infrastructures de repos dignes de ce nom à la différence des plus gros bateaux… Sans m'improviser expert de la cause des équipages de croisière, voilà qui peut expliquer l'air triste collé à la tronche de pas mal de monde à bord.

Heureusement, la routine est parfois troublée par la météo, un coup de vent qui se lève sans prévenir, une mer qui s'agite soudainement.

La croisière se dérègle, les éléments naturels reprennent enfin le dessus et filent une petite leçon à l'homo touristicus. Le tank des mers est soumis à des vagues suffisamment hautes et puissantes pour que le capitaine invite à la plus grande vigilance sur les ponts, quand bien même il assurait qu'on naviguait en toute sécurité, n'en déplaise aux bataillons de pauvres gens se purgeant de liquide jaunâtre de bon matin dans des sacs plastiques à la teinte bleue. 

Ce matin-là, Byron Cardonna, le cuisiner guatémaltèque en charge des omelettes au petit-déjeuner et des hamburgers au déjeuner, me racontait que le Costa Voyager n'avait pas été secoué comme ça depuis au moins deux mois, mais que c'était de la gnognote comparé à la traversée pour ramener le bateau depuis la mer Rouge quelques mois plus tôt. L'épisode occasionna le bris d'un sacré tas de vaisselles à en croire le fracas en provenance du restaurant Selene. 

A force de se retrouver tous les jours ensemble dans les mêmes cars, de suivre les mêmes guides, de rire aux même blagues et de s'extasier devant les mêmes petites saloperies soi-disant artisanales qu'on essaie de leur refourguer dans chaque bled visité, des liens se créent, des cercles se forment, s'élargissent et se renforcent.

On oublierait presque que les croisiéristes ne sont pas tous égaux. La descente à Capri –où le bateau ne faisait escale que quatre heures– témoigne de cette logique de croisière à deux vitesses qui devient de plus en plus criante au fur et à mesure des jours: il y a ceux qui ont payé l'excursion, prioritaires pour quitter le bateau dès l'ancre jetée, et le reste de la plèbe invitée à se masser dans une queue, dans un salon du bateau, pour récupérer un ticket numéroté correspondant à un groupe, qui leur permettrait de descendre quand on les appellerait. 

Mais étrangement, point de ras-le-bol pour le passager qui se fait saigner dans tous les sens. Ce syndrome de Stockholm du croisiériste se manifeste typiquement quand de manière impromptue, au retour d'une escale par exemple, on découvre dans sa cabine une petite enveloppe contenant deux chèques de cent euros, l'un à son nom, l'autre volontairement laissé en blanc, généreuse remise valable sur un prochain voyage, manière aussi de faire découvrir à un non-initié les délices des croisières Costa. 

Ce marketing ne fait pas oublier que la croisière est devenue un mode de vacances grand public et que le temps où la croisière était un loisir de luxe à l’attention des riches semble révolu, mais pour autant, l'essence même n'a pas changé: on veut donner au client la sensation d'avoir vécu un truc extraordinaire, quand bien même ça ne l'est pas.

Et puis, au dernier jour, on l'incite à remplir un questionnaire de satisfaction nominatif en lui faisant miroiter une croisière pour deux à gagner par tirage au sort. 

La stratégie de la quasi overdose

Plus ou moins aux abonnées absentes depuis la réunion du premier jour mais réapparue à l'occasion de la réunion finale sur la procédure de débarquement, Anaïs, l'hôtesse (commerciale) française, en profitait, dans une espèce de désespoir absolu, pour suggérer très fortement aux voyageurs de cocher «excellent» partout quant aux questions de service, manière de les aider elle et ses compagnons à obtenir des primes. Pitié et malaise. 

Vient alors le moment de regagner sa cabine, pour faire sa valise et la sortir sur le pas de sa porte, quasiment pour la toute dernière fois.

Mais là encore, Costa a ses petits trucs pour vous mettre un petit coup de baume au cœur et vous replonger au cœur du «rêve Costa»: un catalogue avec toutes les croisières de la saison 2013 sur votre lit.

Une dose de came avant même que vous ayez tapé votre dernier trait. Faire frôler l’overdose à son client, fallait oser. Et imaginez un peu, summum du catalogue Costa, la croisière tour du monde.

Cent un jour et cent une nuits à bord du Costa Deliziosa. Une trentaine d'escales, d'Honolulu à Pago Pago, de Phuket à Goa, d’Acapulco à Los Angeles, plus de cent jours sur un bateau à bouffer comme un gros sac, à visiter une ville tous les deux jours et y passer deux heures en réussissant l'exploit de n'avoir jamais le temps de vous imprégner de rien, vous faire servir par des mecs surexploités, et clou du spectacle, avoir le droit à la fin de repartir comme toujours avec un autocollant «I Love Costa» à coller sur votre voiture ou votre ordinateur, pour montrer que vous, oui vous là, vous en êtes, vous faites partie de la grande famille Costa.

Et de méditer alors cette question en ouverture de son catalogue, avec laquelle Costa, en toute modestie, interroge ses clients et prospects:

«Vous êtes-vous déjà demandé comment nous faisons pour rendre vos vacances uniques?»

Dans le fond, peut-être que le secret d’une croisière Costa réussie tient finalement dans le fait de ne trop méditer sur à la réponse, justement.

Loïc H. Réchi (texte et photos)

Loïc H. Rechi
Loïc H. Rechi (32 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte