France

Fessenheim: l'«incident» de trop?

Gilles Bridier, mis à jour le 06.09.2012 à 14 h 09

L'événement intervenu à la centrale de Fessenheim pourrait précipiter sa fermeture. Il intervient en pleine polémique entre le gouvernement et les Verts sur le nucléaire, et juste avant la conférence environnementale.

Manifestation d'anti-nucléaire à Colmar en 2009. REUTERS/Vincent Kessler

Manifestation d'anti-nucléaire à Colmar en 2009. REUTERS/Vincent Kessler

Comment analyser la portée de l’événement qui s’est produit le 5 septembre à la centrale nucléaire de Fessenheim? Selon EDF qui exploite la centrale et ne parle que «d’incident», un dégagement de vapeur d’eau oxygénée dans une opération de maintenance aurait légèrement blessé aux mains deux salariés. Mais aucun incendie ne se serait déclaré bien que le système d’alerte se serait déclenché, confirme la préfecture du Haut-Rhin.

Pas de dramatisation non plus du côté de Delphine Batho, la ministre de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, dont le cabinet s’est empressé de souligner que la situation sur place ne comportait «aucun enjeu de sûreté».

L’Autorité de sûreté nucléaire (ASL), le gendarme français de l’atome civil, mentionne pour sa part un «incident de nature chimique» et un «accident du travail».

D’un autre côté, il est souvent (trop?) question de Fessenheim dans l’actualité. Etant la centrale nucléaire en exploitation la plus ancienne du parc français (elle produit de l’électricité depuis 1977), c’est aussi celle —et la seule— que François Hollande s’est engagé à fermer avant la fin du quinquennat, en 2017. Ce qui lui a valu quelques sifflets de la part de salariés syndicalistes du site. Ils n’ont pas apprécié cette décision qui leur est apparue très politique, concession a minima du candidat socialiste faite aux Verts pour ne pas les braquer mais dont ces salariés seraient les premières victimes.

Des prescriptions de l’ASN pour poursuivre l’exploitation

Il n’en reste pas moins que les deux réacteurs de la centrale  —sur les 58 qui composent le parc nucléaire français— ont connu leur troisième visite décennale. Une grande révision, en quelque sorte. Pour le réacteur n°1, elle commença fin 2009 et dura cinq mois. Pour le réacteur n°2, elle était programmée sur sept mois à partir du début 2011. Mais à cause de la tragédie de Fukushima intervenue cette même année, le fonctionnement du deuxième réacteur fut interrompu pendant près d’un an et relancé en mars 2012.

Bien sûr, l’ASN donna son feu vert pour le redémarrage de chacun des deux réacteurs.  Toutefois, lorsqu’elle autorisa la poursuite de l’exploitation du premier réacteur pour dix années supplémentaires, elle émit un certain nombre de prescriptions. A charge pour EDF de s’y conformer.

Mais plus tard dans un communiqué, alors que l’ASN considère que «les performances du site de Fessenheim en matière de sécurité nucléaire, de protection de l’environnement et de radioprotection sont satisfaisantes», elle estime que «la radioprotection des travailleurs ne s’améliore pas, malgré la proposition d’un plan d’actions à la suite de  constats de l’ASN en 2010». «L’exploitant n’a, dans ce domaine, pas suffisamment tiré les leçons des années précédentes», conclut l’agence. EDF est épinglé. Or, c’est précisément au niveau de la maintenance qu’on déplore un «incident» à Fessenheim.

Il n’existe pas d’incident anodin dans le nucléaire

Certes, en l’occurrence, il n’est apparemment pas question d’un problème lié à la radioprotection dans le dégagement de vapeur d’eau oxygénée. Mais dans le nucléaire, il n’existe pas «d’incident» anodin.

Par exemple, la présence de débris végétaux dans l’eau de refroidissement ne semble pas être non plus un événement grave. Sauf que lorsqu’ils s’introduisent dans les circuits de refroidissement, ils réduisent la capacité du système à maintenir les équipements à la température obligatoire. La centrale de Fessenheim a connu cette situation fin 2009, qui avait débouché sur le déclenchement du plan d’urgence. Heureusement, il n’y eut pas de dérapage et l’«incident» n’eut pas de conséquences graves… 

Mais on n’est jamais à l’abri d’événements en série. A la centrale de Penly en avril dernier, une fuite d’huile a été à l’origine de deux départs de feu qui, en endommageant le joint d’une des pompes de refroidissement, ont eux-mêmes causé une fuite d’eau radioactive. Succession d’événements et, là encore au départ, problème de maintenance…

La banalisation est interdite. A la centrale du Tricastin, lorsque l’explosion d’un four en septembre 2011 avait causé la mort d’une personne, l’accident avait été qualifié d’«industriel» et non pas de «nucléaire» parce qu’il ne comportait pas d’enjeu radiologique. Qu’importe, surtout après la catastrophe de Fukushima! Le nucléaire ne supporte aucune négligence, fût-elle de nature «industrielle». La vigilance active est impérative pour que l’activité nucléaire conserve son crédit et continue de tenir son rôle dans le bouquet énergétique français.

La maintenance, un point sensible

Or, c’est un élément récurrent dans les rapports des autorités de contrôle de sûreté nucléaire: la maintenance, assurée à 80% par des sous-traitants sélectionnés sur appels d’offres, est un point sensible dans une centrale. L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) considère que 85% des incidents significatifs sont dus à des erreurs humaines, et que les défaillances à la maintenance sont à l’origine de 30% des événements significatifs pour la sûreté.

Des pistes sont tracées pour mieux repousser les risques d’erreur. Encore faut-il les suivre, pour ne pas faire mentir les ministres qui, comme Arnaud Montebourg, voient dans le nucléaire une «filière d’avenir».

Mais pour Fessenheim, il est peut-être trop tard. «L’incident» scelle sans doute l’avenir de la centrale à une échéance peut-être encore plus rapprochée que celle avancée par François Hollande. «Il faut fermer Fessenheim au plus vite», insiste le député Vert Noël Mamère. L’incident va peser politiquement lourd dans la conférence environnementale qui doit se tenir les 14 et 15 septembre prochains.

Gilles Bridier

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Journaliste
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