Culture

L'Etrange Festival, bizarreries à la carte

Anastasia Lévy, mis à jour le 06.09.2012 à 14 h 53

Vous êtes sexopathe, voyeur, hors-la-loi, dégénéré, déviant, idéaliste, ado attardé, vicieuse? On a fait notre marché pour vous dans la sélection de la manifestation parisienne, qui s'ouvre jusqu'au 16 septembre.

Ryan O'Neal dans «The Driver» de Walter Hill.

Ryan O'Neal dans «The Driver» de Walter Hill.

Il est toujours un peu délicat de se pencher sur la programmation d’un festival dont on ne connaît pas grand chose. Comme on a besoin d’un conseiller Pôle emploi pour toucher le RSA, on a parfois besoin d’un journaliste pour viser juste dans sa sélection (quelle étrange comparaison; on en conviendra, vos obsessions transparaissent vraisemblablement dans votre travail également). Qu’à cela ne tienne, voici mon mini-guide, à suivre selon votre personnalité, des films à voir cette année à l’Etrange festival, qui a lieu du 6 au 16 septembre à Paris.

Si tu es sexopathe à tendance drame social, je te conseille le très bon film hollandais Les Habitants, d’Alex Van Warmerdan. Parfois hilarant, ce film, qui te donnera envie de massacrer tes dégénérés de voisins avant qu’ils ne te violent ou tabassent, évoque Delicatessen et A Serious Man. Je le déconseille donc fortement aux gens dénués d’humour noir, ils crieraient au scandale et on serait bien emmerdés de leur expliquer comment les comportements de ces rebuts de l’humanité peuvent être drôle. Ce réalisateur aurait rendu Funny Games marrant.

Si tu passes ton temps l’œil dans le viseur de ton appareil photo ou de ta caméra, et que tu n’as toujours pas trouvé ce que tu cherchais en passant des heures à regarder les images que tu collectes, va direct à la case Le Voyeur. Si en plus tu as des problèmes avec ton papa qui n’était pas très gentil avec toi, tu es ma la cible idéale de ce film.

En vrai, qui que tu sois, va voir l’œuvre du grand Michael Powell. Dans mon top 10 personnel de tous les temps (non je ne te dirai pas les neuf autres, car c’est évidemment une façon de parler, comment veux-tu que je fasse un top 10), Le Voyeur est un chef-d’œuvre, un film complexe et puissant, de ceux dont on pourrait regarder chaque plan mille et mille fois et être toujours aussi subjugué. Un merveilleux film d’épouvante, qui ruina son réalisateur et sa réputation, car jugé répugnant et démoli par les critiques.

Si tu es du genre easy rider, un hors-la-loi solitaire et fidèle à ses principes, va voir The Driver. Film qui a largement inspiré le Drive de Nicolas Winding Refn, il a pour lui cette esthétique seventies du cinéma indépendant américain et, surtout, de bien meilleures courses-poursuites, qui le mettent presque au rang de Bullitt ou de French Connection dans ce domaine.

Le chauffeur Ryan Barry Lyndon O’Neal est parfait en cow-boy urbain et sert admirablement ce film de genre. Au jeu du chat et de la souris avec le flic qu’il obsède, on préfère presque les rencontres épisodiques avec le grain de sable dans les rouages de son engin, la jeune Isabelle Adjani, joliment impénétrable et mystérieuse.

Si tu es dégénéré (au sens premier du terme), réjouis-toi, tu n’es pas tout seul! Va voir Freaks, et tu verras que tu peux même te faire des copains. Bon, le monde est cruel pour les gens comme toi, je ne te le cache pas, mais sache qu’il l’est aussi pour nous autres gens bien foutus (enfin, avec deux bras et deux jambes, sans barbe pour les femmes et avec une taille normale). Et nous non plus, on ne va pas épouser la trapéziste, ça y est, on en a fait le deuil, on se contentera de l’ouvreuse.

L’oeuvre de Tod Browning (oui, on a assez parlé de toi) est un des plus beaux films sur l’altérité que le cinéma ait eu le bonheur de connaître. Sublime drame humain, incroyablement audacieux pour son époque (1928), Freaks est un film indispensable, qui devrait être montré à tous pour le bien commun. Gobble gobble !

Toi, je ne sais pas si je dois te parler car, si tu es fait pour ce film, je préfère te prévenir, j’habite à l’étranger et j’écris sous pseudo. Tu es un déviant sexuel psychopathe pervers qui vit dans une réalité qui n’appartient qu’à toi? Alors, va voir Subconscious Cruelty. Pour les autres, je conseille d’apporter un défibrillateur et un sac à vomi dans la salle de cinéma.

Karim Hussain, réalisateur canadien de ce film hallucinant, se pose une question: que se passerait-il si l’hémisphère droit du cerveau, qui contrôle l’émotion et les désirs, prenait le pas sur le gauche, celui de la raison et de la réflexion? Et sa réponse est froide, scientifique et cruelle. Le sexe, l’enfantement, l’amour fraternel: chez Hussain, tout devient écoeurant et obscène. Ça n’en fait pas un très bon film, mais son aspect extrêmement choquant peut vous permettre de rencontrer vos limites.

Si tu es un idéaliste, peut-être te reconnaîtras-tu dans le personnage du Boy Wonder de Gros plan. Le héros du film, interprété par Richard Dreyfuss (c’est une raison suffisante pour aller le voir), est un réalisateur déchu du Hollywood des années 30, qui cherche à faire un film porno arty avec une actrice accro à l’héro et un acteur imprévisible, tout en tâtant lui-même bien trop de la bouteille (oui, moi non plus, je n’ai pas vu venir l’expression «tâter de la bouteille», on va pas en faire tout un plat non plus).

Construit comme une pièce de théâtre et filmé en temps réel, Gros plan a été enterré à sa sortie, en 1974, par sa classification X aux Etats-Unis et mérite une seconde vie sur les écrans. Le film n’est d’ailleurs ni choquant ni provocateur, et, même si malheureusement parfois un peu bancal dans le rythme, raconte plutôt intelligemment et avec humour la déchéance de son héros, soutenu par une brillante interprétation de Dreyfuss, un an après American graffiti, un an avant Les Dents de la mer.

Tu es une espèce d’ado attardé, tu manges encore des pâtes à tous les repas et les Petits Filous sont ton dessert préféré  (toute ressemblance avec des personnes existantes ne sachant être fortuite, tu peux leur conseiller ce film aussi)? Va voir Mort sur le grill. Réalisé par Sam Evil Dead Raimi et écrit par les frères Coen, ce film peut être vu comme un hommage aux films de Tex Avery, sorte de rollercoaster tourbillonant avec bruitages et héros aussi idiot qu’attachant. Ça cartoone autant que Roger Rabbit, c’est absurde et drôle, burlesque et noir. Le script est malheureusement un peu léger pour atteindre les sommets du film de Zemeckis.

Tu es un peu vicieuse, intense, jamais satisfaite, et peu scrupuleuse? Tu peux aller voir comment ça va finir pour toi dans La Garce, de King Vidor. La toujours fabuleuse Bette Davis interprète une jeune femme ennuyée par sa vie de couple à la campagne qui s’entiche d’un riche businessman de Chicago, envers et contre tout.

La Garce est loin d’être un chef d’œuvre mais un très honnête film noir, drame parfois mélo mais surtout psycho, qui mérite d’être vu par tous les amateurs du genre. Personnellement, je trouve toujours délicieux de regarder Bette Davis être toujours plus forte que tous les hommes autour d’elle, à une époque où même les grandes stars hollywoodiennes féminines restent des seconds rôles. Même si on la déteste, la garce.

Et pour finir, et c’est l’événement de ce festival, Kenneth Anger en est l'invité. L’auteur de Scorpio Rising, Lucifer Rising ou Puce Moment est le pape du cinéma expérimental, un mythe comme on n’a que trop rarement l’occasion d’en voir. Il présentera les films qu’il a choisis pour sa carte blanche (Freaks, Le Voyeur, Le Banni et La Garce), ainsi que sa nouvelle expérimentation visuelle et quelques-uns de ses films samedi. Pour le coup, à ne louper sous aucun prétexte, quelle que soit ta névrose.

Anastasia Lévy

  • L'Etrange Festival, du 6 au 16 septembre, Forum des images, 2 rue du Cinéma, Forum des Halles, 75001 Paris.
Anastasia Lévy
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