Monde

L'Arménie, le pays sans avenir

Emmanuel Daniel, mis à jour le 11.09.2012 à 10 h 55

Lassés par l’économie contrôlée, les atteintes aux droits de l’homme et le risque de guerre contre l’Azerbaïdjan, plusieurs dizaines de milliers d’Arméniens quittent le pays chaque année. Chez ceux qui restent, la désillusion est de rigueur. Malgré tout, des mouvements civiques émergent, laissant entrevoir de minces espoirs de changement.

A Aragarsavan, à 80 km d'Erevan, en 2009. REUTERS/David Mdzinarishvili

A Aragarsavan, à 80 km d'Erevan, en 2009. REUTERS/David Mdzinarishvili

Une dizaine de personnes patientent en silence, dans une ruelle discrète d’un quartier résidentiel peu fréquenté d’Erevan, la capitale arménienne. Face à elles, un portique de sécurité, deux officiers en uniforme et un écriteau qui indique, en arménien et cyrillique, l’entrée du Service russe des migrations.

Ces hommes font la queue depuis plusieurs heures sous un soleil cuisant dans l’espoir de décrocher un visa pour aller travailler en Russie. L’ambiance est pesante et les candidats à l’émigration évitent nos questions. Plus d’un million de personnes ont quitté le pays depuis l’indépendance en 1991, et ces futurs migrants semblent gênés de venir grossir les rangs des déserteurs.

Sarkis [1], la quarantaine, est le seul à accepter de s’exprimer, non sans avoir pris le soin de s’écarter de la queue et de requérir l’anonymat.

«Ce n’est pas par plaisir que je veux quitter l’Arménie. Mais la situation est terrible ici. Je construis des cuisines, et je ne gagne pas beaucoup d’argent. En Russie, je gagnerai suffisamment pour nourrir ma famille.»

Il est conscient qu’une fois sur place, il est peu probable qu’il trouve un emploi en relation avec ses compétences. En effet, les candidats à l’émigration se voient principalement proposer du travail dans la construction, et notamment en Sibérie, contrée où des ouvriers nord-coréens sont déjà envoyés pour pallier le manque de main d’œuvre. Mais peu importe. «Je suis prêt à faire n’importe quoi, je suis débrouillard», assure Sarkis, comme pour se convaincre lui-même.

Comme lui, en 2010, près de 2.000 Arméniens sont passés par ce programme mis en place par les autorités russes pour tenter d’enrayer l’effritement démographique qui touche leur pays. Mais malgré les incitations proposées par le Kremlin aux candidats à l’émigration (aide financière allant jusqu’à 8.000 dollars, naturalisation, emploi garanti…), ce programme n’est responsable que d’une infime partie de l’exode en cours.

Un pays qui se vide de ses habitants

D’après Gagik Yeganyan, chef du service des migrations au ministère de l’Administration territoriale, 28.960 personnes au total ont quitté l’Arménie en 2010. Et dans un pays qui ne compte, officiellement, plus que 3,1 millions d’habitants –sûrement moins de 3 millions en réalité–, chaque départ est vécu comme une saignée. Pour autant, ce haut fonctionnaire se refuse à parler de migration de masse, et c’est à peine s’il reconnaît que «la situation est préoccupante».

Le démographe et économiste Ruben Yeganyan [2], qui a travaillé sur le problème démographique arménien pour l’ONU, dépeint lui un tableau bien plus sombre:

«Selon les estimations optimistes, la population du pays aura baissé de 100.000 à 200.000 personnes d’ici 50 ans. Selon des projections plus réalistes, le chiffre se situe entre 500.000 et 600.000 personnes. Et je ne préfère même pas parler des prévisions pessimistes.»

Inexorablement, l’Arménie se vide de ses habitants.

Et vu la difficulté d’obtention des visas pour l’Europe, près de 80% des émigrants partent s’installer en Russie. Pourtant, «bien qu’elles soient fluctuantes, les conditions d’accueil des émigrants, victimes de la xénophobie de la population russe, se sont dégradées, estime Ruben Yeganyan. Les autorités russes n’ont aucun désir de s’opposer à ce ressentiment. Il est même utilisé comme un outil de manœuvre politique pour détourner la population des problèmes de politique intérieure. Malgré tout, les Arméniens continuent de partir travailler là-bas. Indirectement, c’est un témoignage de la gravité de la situation chez nous».

Le marasme économique, social et politique dans lequel est empêtré l’Arménie fait écho aux propos du chercheur. Le salaire moyen est de 120.000 drams, soit environ 235 euros. Entre 2008 et 2010, 270.000 personnes (presque un dixième de la population) sont passées sous le seuil de pauvreté.

«La République des oligarques»

De l’aveu d’un membre du gouvernement, le chômage serait supérieur à 30% alors qu’officiellement, il ne dépasse pas les 6%. Même la croissance arménienne, qui pourrait atteindre 7% en 2012 selon la Banque mondiale, ne suffit plus à ranimer l’espoir des observateurs.

D’après Gaïdz Minassian, spécialiste des relations internationales et auteur de plusieurs ouvrages sur l’Arménie, «la croissance ne sera pas assez forte pour que la population en profite. Il faudrait qu’elle atteigne au moins 10% pour que les Arméniens puissent espérer bénéficier des retombées. Car l’économie est aux mains des oligarques, le pays est gangréné par la corruption et le marché noir. Les rentrées fiscales sont donc insuffisantes».

En effet, une poignée d’hommes d’affaires, russes et arméniens, se partagent des pans entiers de l’économie. Selon le président de l’union des producteurs locaux, les oligarques auraient détourné l’équivalent de 200 millions de dollars au cours des dix dernières années. Et les liens étroits qu’entretiennent les élites politiques et économiques valent d’ailleurs à l’Arménie d’occuper la 129e place mondiale (sur 182) des pays les plus corrompus selon le classement de Transparency International.

Ruben Hayrapetyan est l’incarnation de ce que le géopolitologue Gaïdz Minassian appelle la «République des oligarques». Entrepreneur multicartes, proche du pouvoir en place, il officie dans les secteurs du tabac, du gaz, du textile et de l’hôtellerie. L’homme a même siégé au parlement arménien jusqu’à ce qu’une mort suspecte, survenue dans un de ses restaurants, le pousse à démissionner en juillet dernier.

Les proches de la victime déplorent qu’il ne soit pas entendu en tant que suspect. «Nous avons des élections à venir [la présidentielle est prévue en février 2013] et perdre une personne comme Ruben Hayrapetyan avec un tel réseau financier serait difficile pour le régime en place», estime l’activiste Zara Hovannisian.

Le manque d’indépendance de la justice et les atteintes aux droits de l’homme pèsent également sur la population. «Les aveux forcés sont encore légion, et les responsables ne sont jamais poursuivis. Les victimes craignent d’aggraver leur situation et ne se plaignent pas. De toute façon, il n’y a pas de procès équitable dans ce genre de cas», regrette Artak Kirakosyan, secrétaire général de la Fédération internationale des droits de l’homme en Arménie.

La violence de l’appareil d’Etat s’est d’ailleurs exprimée avec vigueur en mars 2008, au lendemain d’une élection présidentielle qui a vu l’actuel président Serge Sarkissian arriver au pouvoir. Les forces de l’ordre ont alors réprimé, dans le sang, des manifestations d’opposants réclamant la tenue d’un nouveau vote. Au moins huit personnes, dont un policier, sont morts pendant ces affrontements.

Pour échapper à la répression dont ils se disent victimes, plus de 3.600 Arméniens ont déposé une demande d’asile en France en 2011. Mais, pour Gagik Yeganyan, chef du service des migrations, «il s’agit de personnes  qui inventent des histoires de torture pour obtenir le droit d’asile car ils n’auraient jamais obtenu le visa autrement».

Ce n’est pourtant pas l’avis du Conseil d’Etat qui, «compte tenu des violences dont sont souvent victimes les opposants au pouvoir», a retiré temporairement l’Arménie de la liste des pays d’origine sûrs (POS) en 2010.

A cela s’ajoute un contexte géopolitique complexe. L’Arménie est toujours en conflit avec l’Azerbaïdjan pour le contrôle du Haut-Karabagh, région peuplée en majorité d’Arménien mais située en Azerbaïdjan. La guerre, qui a opposé les deux pays entre 1987 et 1994, a fait au moins 20.000 morts et un million de déplacés. Aucun traité de paix n’a été signé et les deux pays s’accusent mutuellement de briser quasi quotidiennement le cessez-le-feu.

Début septembre, le président arménien, Serge Sarkissian, s’est même déclaré prêt à faire la guerre s’il y était contraint.

Pour parfaire ce tableau, rappelons que l’Arménie subit un blocus turc, allié historique de l’Azerbaïdjan. Le pays est donc totalement isolé sur ses flancs est et ouest, ce qui le handicape dans ses échanges internationaux.

Malgré la gravité de la situation, Karine Kuyumjyan, du Service national des statistiques, considère que l’émigration relève plus du caprice que de la nécessité.

«La plupart des Arméniens qui souhaitent quitter le pays vivent déjà bien ici, ils veulent juste vivre mieux.»

Avenir incertain

Certes, «la majorité de la population a la possibilité de manger à sa faim, mais il manque encore l’assurance que les conditions de vie des enfants seront meilleures que celles de leurs parents. Et cette conviction est vacillante. La foi en l’avenir a été fracassée comme un arbre par les vents», métaphorise Ruben Yeganyan.  

Le géopolitogue Gaïdz Minassian ne dit pas autre chose. Parmi la population, les sentiments qui dominent sont «l’indifférence et la méfiance totale envers les autorités, quelles qu’elles soient. Ils ne savent plus à quel saint se vouer. Il n’y a pas de contrat social et la seule issue pour les Arméniens est le départ, l’émigration».

Le discours de Lilit, 24 ans, employée au complexe aquatique d’Erevan, est symptomatique du fatalisme qui habite la population.

«Je déteste mon pays. Nos dirigeants ne s’intéressent qu’à leur portefeuille et jamais à nous. Je ne veux pas que mes deux enfants grandissent ici. Il n’y a aucun avenir pour eux en Arménie.»

Désabusée, cette jeune femme rêve d’aller vivre en Europe. Mais, c’est sûrement en Russie, où son mari part déjà travailler plusieurs mois par an, qu’elle ira s’installer, faute de pouvoir décrocher un visa.

La chute du taux de fécondité arménien illustre bien cette absence de foi en l’avenir. Supérieur à 2,5 enfants par femme au moment de l’explosion du bloc soviétique, il stagne aujourd’hui à 1,7. «Toute la peine est que nos jeunes ont le désir d’avoir 3 ou 4 enfants. Mais face à la réalité économique, ils en font 1 ou deux au mieux», se désole le démographe Ruben Yeganyan.

Une autre Arménie est possible?

Pour lutter contre le fatalisme ambiant, quelques réformes ne suffiront pas. «Il faut assainir entièrement le système économique, gouvernemental et social, plaide Ruben Yeganyan. Il faut faire baisser le chômage et donner aux Arméniens la possibilité de gagner autant d’argent ici qu’à l’extérieur. Pour cela, il faut combattre réellement les monopoles, ce qui nécessite une réelle volonté politique qui n’existe pas aujourd’hui.»

Une opinion largement partagée par la population, mais pas par les principaux concernés. «Dire que le gouvernement ne fait rien pour changer les choses est faux. Le Président a été élu sur un programme que nous appliquons. On peut dire que les choses ne vont pas assez vite, mais pas que l’on ne fait rien», conteste Gagik Yegaganyan, chef du service des migrations au sein du ministère de l’Administration  territoriale.

Pour Richard Giragosian, directeur d’un think tank pro occidental à Erevan, les effets d’annonce ne changeront rien, «la seule voie d’amélioration est l’ouverture de la frontière avec la Turquie. Il n’y a pas de potentiel de croissance sans de bonnes relations régionales», affirme-t-il. Et pour lui, la question n’est pas de savoir si la frontière va s’ouvrir, mais plutôt quand et comment. «Dans les 3 à 5 ans», avance-t-il. Il pense également que parmi la population, «il y a de moins en moins de tolérance envers la corruption».

En témoignent les dizaines de graffitis sur les murs de la capitale représentant le visage de l’oligarque Ruben Hayrapetyan, barré d’une croix.

«Les oligarques représentent la menace la plus sérieuse qui plane sur l’Arménie. Le gouvernement se rend compte que les monstres qu’ils ont créés sont devenus trop dangereux, ils vont devoir s’en débarrasser. C’est ce que j’appelle l’effet Frankenstein. Le système ne peut plus tenir. L’économie fermée va s’ouvrir de gré ou de force. Les crimes politiques et financiers ne pourront plus être acceptés.»

On pourrait d’ailleurs penser que l’Etat a commencé sa purge. En mai dernier, un membre du parlement exerçant ses talents dans l’industrie pharmaceutique a dû payer une amende de 50 millions de drams (environ 100.000 euros) pour concurrence déloyale. Signe que les choses bougent? Pas pour autant, analyse l’activiste des droits de l’homme Gabriel Armas-Cardona sur son blog:

«Il y a deux façons d’appréhender cette sanction: l’Etat gagne finalement assez de pouvoir pour reprendre aux oligarques leurs marchés, ou, certains oligarques utilisent l’Etat pour combattre leurs concurrents. La première est ce qui se passerait dans un monde idéal, la seconde reflète la réalité.»

Il y voit cependant un motif de satisfaction. Ce serait le signe que les oligarques se préparent à une ouverture du marché et des frontières et tentent de se positionner pour conserver leur parts de marché dans une économie modernisée et concurrentielle.

Le réveil arménien

Le salut pourrait également venir de la population elle-même. L’ambassadeur américain à Erevan a salué l’émergence de mouvements civiques en Arménie. Entre autres mobilisations, il cite le mouvement écologiste qui, l’année dernière, a permis d’empêcher la construction d’une centrale hydraulique près d’une cascade.

«La stratégie de la société civile est de ne pas se confronter directement au gouvernement et de se concentrer sur des sujets comme l’environnement ou l’apprentissage des langues étrangères pour le forcer à bouger sans l’attaquer frontalement. Pour moi, ils s’intéressent à l’environnement pour ensuite se saisir des questions politiques», analyse Richard Giragosian. Mais peu d’Arméniens partagent son optimisme. Il persiste néanmoins à dire que «la société est en train de changer».

L’apathie, qui ankylose l’esprit citoyen des Arméniens, serait-elle en train de s’estomper? C’est ce que pense Richard Giragosian. L’élection présidentielle prévue en février 2013 nous dira si le président actuel, Serge Sarkissian, qu’il considère comme «le dernier des mohicans», est effectivement battu, ou s’il est encore trop tôt pour parler de réveil de la population arménienne.  

Emmanuel Daniel


[1] Le prénom a été changé. Retourner à l'article

[2] Pas de lien familial avec Gagik Yeganyan. Retourner à l'article

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