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Norman, Cyprien, Hugo, Jérôme et les YouTubers: l'humour avec un grand Y

Monique Dagnaud, mis à jour le 04.09.2012 à 7 h 06

Ce décryptage ethnographique d’une génération par elle-même est caustique et (se) nourrit de l'Internet.

L'appartement/studio de Cyprien. DR

L'appartement/studio de Cyprien. DR

La crise des 25 ans, vous connaissez? Quand on n’a plus droit à la carte 12-25; que, loin des fiestas du samedi soir et de tous les autres soirs de la semaine, on organise, cool, une soirée entre couples; qu’on abandonne le Nutella pour le chocolat noir amer; qu’on cesse de s’habiller en ado-Petit Bateau;  qu’on s’extasie avec hypocrisie sur les photos des nouveaux-nés des copains…

Voilà un sketch de Norman, 25 ans, un des humoristes du web. Un lunaire en sweat à capuche comme Mark Zuckerberg, en décalage contrôlé avec le monde adulte. Aussi désarmant que l’inventeur de Facebook, mais, comme lui, les pieds sur terre et expert de l’économie en réseaux –à proportion, évidemment, des ambitions d’un «YouTuber».

Norman, Cyprien, Hugo, Mister V, la Ferme Jérome, Kemar et bien d’autres artistes en herbe encore, enthousiasment les teen-agers qui cliquent et recyclent ces séquences des millions de fois, une résurrection des fans clubs revus et corrigés à l’ère électronique. 

Perplexité des adultes, souvent totalement ignorants de ce nouveau parc à thème du Net: qu’est-ce qui passionne tant les ados? Ce qui cartonne sur YouTube et les réseaux sociaux, ce sont ces séquences d’autodérision sur le quotidien des jeunes garçons d’aujourd’hui –le one man show du Net est encore très masculin. De multiples sketchs concernent les difficultés du saut de haies pour devenir «grand»: le bac (avec mention si possible), l’anglais («tu parles pas anglais? C’est génial! Tu parles quelle langue?»), et le permis de conduire (sans caler si possible).

D’autres sont centrés sur les délires: les fêtes démentes, les cuites mémorables, le porno, l’exaltation devant les produits Apple et plus généralement l’artillerie des outils de communication. Dans cette galerie fantasmée, les filles sont présentes, mais sous l’angle du compliqué / insolite / désirable. Ce qui cartonne, c’est la régression, l’attendrissement sur l’enfance qu’on mythifie et qu’on n’a pas envie de quitter (Cyprien, 23 ans, dans «C’était mieux avant»: quand y avait pas Facebook, qu’il y avait des films à la télévision, qu’il n’y avait que 151 Pokemons, quand il y avait des jouets à monter soi-même dans les Kinder, etc).

Ce qui cartonne, c’est la rigolade sur le monde adulte qu’on  intègre à reculons en n’arrivant pas à le prendre au sérieux, et encore moins à se prendre soi-même au sérieux. Ce qui cartonne, c’est l’ironie sur la grande roue de la consommation, les trucs de la publicité, les cartes de fidélité et les gadgets pour tenir le client en laisse et l’observation sidérée de sa propre aliénation à tout ce bazar…

La crise? Ah?

Les enfants de la crise? Sur le thème des désastres sociaux ou de la mondialisation, pas de sketch. Ce décryptage ethnographique d’une génération par elle-même est autocentré, et tout caustique soit-il, il est dans l’ensemble, bienveillant. On se chambre les uns les autres, on ne se trouve pas très glorieux collectivement, on jette un regard sarcastique sur le monde du travail (le stagiaire tient souvent la vedette), on se moque des filles bonnes élèves tout en convenant qu’on n’a pas fait grand chose pour rivaliser sur ce plan avec elles. On s’amuse d’un paradis perdu qu’on ne regrette pas: la virilité. Vive le charme du loser!

Humeur espiègle et ironie dépeignent une sorte de parti pris: promouvoir la bêtise, le régressif enfantin, le fou rire et les fantasmes, se moquer de tout ce qui, dans le bric-à-brac du monde marchand et globalisé, paraît sérieux, rationnel, établi, plutôt obligatoire, déjà écrit, déjà analysé, déjà accepté. «Je crois en moi et en mes amis» et j’observe,  incrédule, l’évolution de notre société.

Pour eux, une certaine façon de faire de la politique a épuisé ses charmes. Ils fuient la névrose conversationnelle des adultes (copiée parfois par certains de leurs amis), cette litanie codée, ces empoignades inexpugnables sur le champ de bataille des idéologies et des certitudes, cette jouissance à clouer le bec aux autres. Le sketch où Norman s’endort face à cette conversation stéréotypée  (sur la crise, le communautarisme, etc)  interprétée par deux comparses reflète ce détachement  («Tu te vois, toi, avec ton petit confort d’occidental!», lui hurle l’un d’eux).

Parallèlement, à la fin de la séquence, l’humoriste, issu lui-même d’une famille très engagée, invite à aller voter: ce qui est en jeu, à l’évidence, n’est pas un manque d’implication à l’égard des choix de société –beaucoup d’études montrent que les jeunes sont concernés par l’actualité et l’évolution du monde–, mais la conception et les termes du débat politique. 

La vie en tribu

Qui sont ces humoristes? Des produits pur sucre de la magie internet: première compte Facebook dans les années 2007-2008, mise en ligne sur MySpace de quelques vidéos bricolées dans leur chambre, échanges croisés avec d’autres auteurs  du Net, aide de YouTube qui, à partir de 2009,  propose aux vidéastes les plus populaires des partenariats rémunérés par la publicité, puis, pour les persévérants talentueux, repérage par des producteurs pour des prestations dans les vieux médias (la scène, les spots publicitaires, la télé, le cinéma).

Naturellement, le secteur publicitaire s’est emparé de certains de ces «héros» du web, pour  «créer du buzz»: Norman fabrique des vidéos sponsorisées pour Orange et pour Crunch, Cyprien fait de même pour le CIC.

Tous les deux connaissent cette success story prophétisée depuis longtemps par les économistes de la Silicon Valley. Par quel cheminement sont-ils arrivés? Norman entame des études de cinéma à l’université, monte un trio sur My Space, puis sur DailyMotion en s’associant avec son meilleur pote connu en seconde au lycée, Hugo (celui cité plus haut), et un autre comique, ami d’ami, Kemar: les délires du Velcrou (un nom à la gloire des chaussures à scratch) commencent à circuler sur le Net. Ce groupe tourne en 2009 un clip avec Cyprien, un autre comique qui opère, lui, sous pseudonyme de Monsieur Dream.

Ce dernier a commencé des études d’économie à Aix-en-Provence, a été repéré par le site 20minutes.fr pour concevoir des vidéos commentant l’actualité, et donc est venu à Paris. Aujourd’hui, chacun de ces humoristes s’est autonomisé et joue sa propre partition.

Au départ, il y a donc ces rencontres entre ados créatifs touche-à-tout: Norman et Cyprien ont appartenu à plusieurs groupes de rock et chantent du rap. Norman a réalisé des courts-métrages, vient de tourner comme acteur dans un film de Maurice Barthélémy (ex de la troupe Les Robins de Bois), et Cyprien fait du dessin et de la BD.

A l’arrivée, se tisse un milieu qui mêle professionnels, semi professionnels et amateurs. Comment se définissent-ils? Curieusement, les termes d’artiste ou d’auteur résonnent moins agréablement aux oreilles de Norman et Cyprien que celui d’humoriste: l’humour, voilà leur univers de prédilection et c’est dans ce champ qu’ils entendent avancer.

Certes, on ne peut pas parler de groupe organisé, mais ces comiques du web sont unis par des liens fluctuants: ils se connaissent, déposent les vidéos des uns et des autres sur leur site, et collaborent à divers titres, parfois volontairement pour un clip, parfois à l’instigation d’un producteur pour des opérations commerciales (séquence publicitaire sur le web pour la boisson Outox, «Lendemains difficiles»; organisation d’une soirée au Grand Rex, le Zapping Amazing en janvier 2012 avec vidéos, musiques et sketchs). Aujourd’hui, Norman et Cyprien écrivent un film ensemble.

L’humour communautaire

Quand les historiens se pencheront sur les manières de rire au début du XXIe siècle, ils  devront examiner les modalités de l’hilarité liée à la dynamique des réseaux sociaux. Certes, la culture potache n’est pas nouvelle, mais elle se construit selon d’autres mécanismes.

Ce rire ne nait pas d’une bonne blague servie à la cantonade ou d’un comique de situation servie par le mariolle du coin, mais émerge d’un échange complice  sur une émotion face à une information, ou d’une connivence dans la reconnaissance d’un poncif. Ce déclic s’appuie sur la multitude des contenus qui circulent sans répit sur Facebook ou Twitter: vidéos ad hoc ou détournées, photos, bouts d’articles, propos énigmatiques ou commentaires acides, métaphores saisissantes, interjections, formules culte.

Il ne s’agit pas d’un rire franc, mais d’un sourire fugace, suscité par une posture mentale à laquelle tout le monde s’identifie et que tout le monde reconnaît: l’ironie, la distance de celui à qui l’on n’en conte pas et qui a tout compris des dessous du grand spectacle du monde. A l’ère d’Internet, cette culture repose sur une complicité par l’humeur, la façon de regarder et de comprendre le monde, une dynamique qu’active la communication en fil continu.

Cet état d’esprit, toutefois, est d’abord distillé par les leaders de la conversation internet, des amateurs passionnés, des journalistes et des blogueurs. A ces spécialistes de la communication s’adjoignent, comme nous le voyons ici les (jeunes) humoristes du web, auteurs et metteurs en scène de leurs propres sketchs.

Le succès de Norman, Cyprien et les autres repose aussi sur le mode de fabrication et d’écriture de ces vidéos. Tournées dans un salon avec une économie de moyens, elles signent un style amateur bricolé qui donne l’impression que l’on se trouve chez son voisin de palier, et que d’ailleurs chacun pourrait en faire autant.

Enfin, ces sketchs constituent presque des productions communautaires, tant leurs auteurs adaptent et retravaillent leurs textes en suivant les centaines de commentaires des internautes et le nombre de likes. Les humeurs qui traversent ces vidéos sont en germe depuis plusieurs années: mais captés par des scénettes incisives, ces traits générationnels apparaissent dans tout leur éclat.  

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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