Monde

Prix Nobel: Obama ou Le pouvoir des idées (MàJ)

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 09.10.2009 à 11 h 47

Le prix Nobel de la paix a été décerné vendredi 9 octobre au président des Etats-Unis Barack Obama pour «ses efforts à renforcer la diplomatie et la coopération entre les peuples».

Le prix Nobel de la paix a été décerné vendredi 9 octobre au président des Etats-Unis Barack Obama pour «ses efforts à renforcer la diplomatie et la coopération entre les peuples».

Le discours de Barack Obama au Caire le 4 juin 2009, à l'adresse du monde musulman, est un moment important de la définition du nouveau cap de l'Amérique. Appel à surmonter les apriori, les stéréotypes qui sont autant d'armes à la disposition des extrémistes qui combattent non seulement les Etats-Unis mais aussi toutes les démocraties ou les forces qui aspirent à la démocratie ; appel à tourner la page de la confrontation pour lui substituer celle du «partage» du 21ème siècle.

De ce point de vue, toutes les paroles attendues ont été prononcées; attendues en Europe, notamment, où l'on a le sentiment d'une remise en phase de la stratégie américaine avec celle dont l'Europe avait rêvé pour restaurer le lien entre les deux rives de l'Atlantique. Barack Obama, de fait, n'a rien laissé de côté : il a parlé principes, diplomatie ; lutte contre l'extrémisme et moyens de cette lutte (ce qui est licite et ce qui ne l'est pas), paix entre  Israël et Palestine, nucléaire iranien, droits de l'Homme, droits des femmes, liberté religieuse etc.. En tous points conforme à ses engagements de campagne.

Car le président américain avait ces idées en tête depuis sa campagne : rarement, donc, un discours aura été autant préparé, mûri réfléchi et ciselé, pesé. Il signifie trois choses : un changement de cap diplomatique, vis-à-vis du monde arabo-musulman, théâtre de tous les affrontements récents ; une ambition, celle de restaurer l'image , détruite par son prédécesseur,  des Etats-Unis, donc rendre à son pays sa capacité d'influence ; un défi personnel , être à la hauteur de ses grands prédécesseurs  comme du symbole du rêve américain qu'il incarne à l'intérieur comme à l'extérieur.

Le changement réside pour l'essentiel dans le retour, au sens propre, de la diplomatie, et de la recherche du consensus chaque fois que cela est possible. Y compris avec l'Iran dont il reconnaît que la politique est une menace pour la paix. C'est le contraire de la guerre préventive , mise en pratique par George Bush après avoir été théorisée par les néoconservateurs ; l'événement n'est plus créé par le déclenchement d'opérations militaires mais par un discours, par le verbe ; souvent d'ailleurs  avec les accents d'un prédicateur , en affirmant une croyance en l'homme quasi religieuse.

Avec un changement dans le changement : l'attitude à l'égard d'Israël . Il n'innove pourtant pas et revient en fait à la ligne de Bush père, incarnée par son secrétaire d'Etat d'alors, James Baker . Il s'agit d'obtenir, outre dans l'immédiat l'arrêt des « colonisations »,  l'application par les deux parties de l'objectif des deux Etats. Du discours de François Mitterrand devant la Knesset, à ceux aujourd'hui de Nicolas Sarkozy , c'est une ligne en tous points conforme à la notre. Avec l'usage des mots justes, des mots qui reflètent la réalité réelle , et non celle que le langage des chancelleries peut parfois masquer. Pour décrire la «souffrance» des Palestiniens , il évoque  «l'humiliation qui accompagne l'occupation»; pour stigmatiser  ceux qui haïssent Israël il déclare «haïssable» ceux qui nient l'Holocauste et fait le procès, dans l'Histoire, de l'usage de la violence, que les Palestiniens doivent, dit-il, «abandonner».
Où est la nouveauté ? Dans l'affirmation que la naissance d'un Etat palestinien n'est plus considérée comme un souhait, mais aussi comme étant conforme à l'intérêt national américain. Cela fait toute la différence.

A ceci près que , pour réussir, les obstacles résident aussi bien dans la déliquescence des pouvoirs palestiniens et dans leur lutte fratricide, que dans l'actuel centre de gravité du pouvoir israélien, hostile à tout mouvement . On verra donc si , à l'instar de James Baker en novembre 1991, Obama est prêt à braver une forte résistance à Tel-Aviv. En sachant  que les travaillistes comme le parti Kadima de Tzipi Livni devraient se reconnaître dans cette ligne. Quant au Hamas, invité une nouvelle fois à reconnaître Israël, son attitude peut aussi dépendre du sort du dossier iranien.

Ici , la fermeté prévaut , après l'appel  réitéré au dialogue : oui au nucléiare civil , non à une prolifération militaire dont il juge qu'elle pourrait entraïner la région dans une course aux armements mortelle .

Redresser l'image de l'Amérique ? Tout avait été fait pour qu'un maximum de gens de toutes nationalités puissent suivre le discours en direct, sur Internet comme sur des télévisions ou encore des messages sms, le tout simultanément en treize langues ! Et l'on a eu droit à une longue séquence pédagogique et historique, avec sa part d'autocritique pour l'Amérique, essentiellement consacrée à tenter de convaincre un auditoire musulman : citations du « saint Coran » à l'appui.

Il s'agissait de montrer que les cultures se rejoignent dans les valeurs des droits de l'Homme , et la référence à tout ce qui dans l'islam prêche la tolérance ; avec le rappel de tout ce que la civilisation moderne doit à la civilisation musulmane. Sans omettre d'en appeler aux droits des femmes, aux libertés - « la liberté est indivisible » - autant qu'au respect des libertés religieuses. Sans trop d'illusion immédiate : un discours, a-t-il prévenu, ne peut à lui seul  effacer des années de tensions et d'incompréhension. La route sera longue, mais elle est tracée.

Il ne reste donc de la célèbre et « simpliste », selon Hubert Védrine, distinction entre le camp du «bien» et celui du «mal», que la nécessité de la lutte contre le terrorisme , lequel porte un nom et un seul : al Qaida. Corollaire : les Etats-Unis laisseront « l'Irak aux Irakiens » , quitteront l'Afghanistan, lorsque al Qaida sera vaincu et appelle les pays musulmans à prendre leur part d'une lutte qui leur est si nécessaire.

Quant au défi personnel , il n'est pas le moindre : comment ne pas admirer cette revendication d'une identité d'un « chrétien » qui en appelle aux appartenances musulmanes de sa famille paternelle ; son éloge permanent des vertus des  «pères fondateurs». Et comme pour être plus encore en résonance avec ceux qui, avant lui, ont porté les mêmes idéaux, il  évoque la création d'un «corps de volontaires» du développement, la multiplication de centres scientifiques et culturels partout dans le monde africain et arabo-musulman , l'accueil plus large aux Etats-Unis de tous ceux qui voudront venir étudier, etc...

De ce moment historique naitront deux types de critiques . Les unes venues de la droite, façon Dick Cheney, sur le thème : voici venu le nouveau Jimmy Carter ! Le naïf de service, en quelque sorte. Par exemple: c'est bien beau de vouloir un « soft power », mais la réalité nous renvoie des questions « hard»!  Ou encore : que rapporte la «main tendue» à l'Iran ? Les autres critiques venues plutôt de la gauche nous diront que caractériser un « monde musulman » revient à s'inscrire dans une vision fausse de la réalité, l'envers de l'idéologie Bush, certes , mais peu apte à favoriser les forces démocratiques. Enfin, pour nous Français, citoyens d'une République laïque, les accents religieux de ce discours, la religiosité qui imprègne la politique américaine, sont de nature à nous gêner, à nous placer dans l'inconfort ou dans l'embarras.

Convenons simplement à ce stade que ce discours de la main tendue, de la croyance en des idéaux élevés, que cette vision enfin équilibrée de la réalité était attendue. Et qu'il est donc le bienvenu. Oui, donc, au « soft » power, celui des idées.

Jean-Marie Colombani

Photo: Barack Obama au Caire  Reuters

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