Une soirée au premier festival de vidéos de LOLcats

LOLcat promotionnel produit par le Walker Arts Festival.

LOLcat promotionnel produit par le Walker Arts Festival.

Le Walker Art Center de Minneapolis organisait cette semaine cet évènement inédit, entre Keyboard Cat, chats ninjas et chats neurasthéniques.

Depuis à peu près douze millénaires, les humains ont recherché la compagnie de chats domestiques. Nous les logeons, nous les nourrissons, nous les cajolons. En retour, ils sautent la tête la première dans nos sacs à provisions.

C'est de cette ancienne transaction qu'est né le tout premier festival de vidéos de LOLcats de l'histoire, organisé par le Walker Art Center de Minneapolis (Minnesota) jeudi 30 août. Oui, le célèbre musée d'art moderne a dédié toute une soirée à une projection publique de vidéos de chats en train de faire des trucs débiles. La demande était évidemment énorme: après avoir sollicité les internautes, le musée a reçu 10.000 propositions. Le cerveau du festival, Katie Hill, les a toutes regardées pour en extraire un concentré de 65 minutes de facéties félines.

Interrogée sur les principes esthétiques qui l'ont guidée dans son choix, Hill répond:

«C'est comme avec n'importe quel commissariat d'exposition. Vous examinez l’interaction de la forme et du contenu. Vous sélectionnez ce qu'il y a de neuf et d'unique dans le genre. En regardant suffisamment de productions vacillantes filmées sur téléphones portables, vous finirez par voir des différences»

Alors que les derniers rayons du soleil rougeoient à l'horizon d'une belle soirée de fin d'été, des Minnesotiens s'installent peu à peu sur les pelouses du musée, attendant le début de la projection en plein air. L'ancien professeur d'art de Katie Hill, Heather Shirey, était parmi les premiers sur place. Je lui demande si les vidéos de chats sont un sujet pertinent pour un musée aussi prestigieux. «Oui, me répond-elle sans hésiter. C'est un moyen pour pousser les gens à parler de culture matérielle. C'est ce que les historiens font.»

Près de là, une troupe de hipsters d'une trentaine d'années sortent leurs transats et étalent leurs couvertures. Interrogée sur ce qu'elle attendait de la soirée, une femme me répond: «Des vidéos de chats. Et des fous-rires.» Elle m'explique aussi que son clip préféré est celui où Maru –un chat japonais, véritable légende aux yeux des connaisseurs de LOLcats– a la tête coincée dans un morceau de papier bulle. «Sa façon de bouger m'enchante, me dit-elle. Son mouvement est très majestueux, poétique. Très zen.»

 Plus loin sur l'herbe, Arlo, 7 ans, dit qu'il préfère les clips reprenant la thématique de La Guerre des Étoiles, où des chatons se battent au sabre laser. Arlo me décrit une vidéo en long et en large, avec force détails, imitant parfois les coups de pattes et les esquives. 

«J'ai pensé que ça serait quand même ironique»

A mesure que l'heure fatidique approche, cette vaste pelouse inclinée ressemble de plus en plus à une fosse de concert pleine à craquer. Le musée attendait 5.000 participants, et il semble qu'ils soient déjà tous là. Nombreux sont ceux qui sont venus avec leurs animaux. Je demande à un type s'il a voulu faire de la provocation en amenant son chien. «Non, me répond-t-il, mais j'ai pensé que ça serait quand même ironique.»

On croise aussi pas mal de cosplay félin. Plusieurs adultes ont des oreilles de chats dans les cheveux et des moustaches peintes sur le visage. Une femme a déguisé son chat roux et tigré en Keyboard Cat. Il miaule et crache quand elle essaye de lui mettre un petit piano en carton autour du cou. Je lui demande pourquoi elle adore les vidéos de chats et elle me répond que c'est parce que «les chats sont tellement drôles là-dedans. Moi, mon chat, tout ce qu'il fait c'est s'asseoir dans un coin et dormir toute la journée».

Enfin, les crépitements du projecteur se font entendre, le moment tant attendu est arrivé –le besoin irrépressible de miaou miaou. Le coup d'envoi du festival est donné par la catégorie comédie. Les favoris de la foule sont les «chats qui rotent», les «chats qui bougent bizarrement» et les «chats chevauchant l'aspirateur» (ces titres suffisent comme résumés). 

La catégorie dramatique est similaire à la comique, sauf que les clips usent désormais énormément de l'habillage sonore. «Un petit chat provoque un gros chat» obtient un score honorable à l'applaudimètre, mais le vainqueur est sans conteste le «chat ninja», déroulant un scénario complexe dans le vestibule d'un appartement.

Le film s'ouvre sur un chat qui nous regarde, sans bouger, tout au fond d'un long couloir. La caméra s'éteint un moment. Quand elle se rallume, le chat est encore là, figé –mais beaucoup plus près que tout à l'heure! Cette sinistre chorégraphie se répète jusqu'au moment où le chat atteint la caméra, oublie visiblement ce qu'il fait là et se met à flipper en détalant à l'autre bout de la pièce.

Gatonovela et art et essai     

La catégorie étrangère inclut une gatonovela espagnole; un clip étrange où des Japonais attirent des petits chatons dans des saladiers; et une proposition assez monotone et simplement intitulée «le chat se gratte les fesses».

Les candidats «art et essai» doivent se départager entre les «têtes en bol de nouilles» (des bols de ramen instantanées placés sur les têtes de chats) et un «chat qui vomit» (un montage assez dérangeant et flou de haut-le-cœur félins au ralenti)

Un prix d'honneur est attribué au Keyboard Cat. Nous sommes a priori tous d'accord pour dire que c'est parfaitement mérité et qu'on attendait cela depuis longtemps.

Après 50 minutes, je crois pouvoir dire que l'intérêt de la foule commence à flageoler. Nous avons l'habitude de voir des vidéos de chats à petite dose, à regarder par-dessus l'épaule de nos collègues si jamais la rumeur d'une cascade fantastique se met à courir dans notre bureau.

Mais là, la saturation en chatons est trop élevée. Impossible de s'échapper. Un besoin irrépressible de liberté se fait sentir –peut-être au sommet d'un réfrigérateur ou sur la tringle d'un rideau. Nous sommes submergés, il faut nous calmer en léchant nos coussinets et en nous lissant les poils des flancs.

«Rien à voir avec son personnage»

Ouf, c'est pas trop tôt, voilà le moment du Chaton en Or –le choix du public, le vote des internautes du site du Walker. Les nominés les plus populaires sont entre autres «Maman chat câline ses bébés chatons» (sacré plus long «awwwwww» de la soirée) et «Maru glisse dans des boîtes» (le suspense est limité, vu que Maru y glisse effectivement dans un certain nombre de boîtes).

Mais le peuple n'a choisi aucun de ces deux-là. Le peuple a choisi Henri.

«Henri 2, pattes de deux» est la suite d'une vidéo adorée en 2006 montrant un chat noir souffrant de neurasthénie. En 2012, Henri continue à se plaindre de l'absurdité de son existence. Il est à la fenêtre, las. Il fait montre de son mépris pour l'idiotie qui l'entoure. Le clip a pour l'instant rameuté 3,2 millions de vues sur YouTube.

La série des Henri (un troisième épisode est sorti le mois dernier) a été créée par Will Braden, 32 ans, ancien étudiant en cinéma et réalisateur de vidéos de mariages à Seattle. Plus tôt dans la journée, avant de monter sur scène et de recevoir son prix, Braden m'a dit qu'Henri pouvait se targuer d'environ 35.000 fans sur Facebook et 7.000 followers sur Twitters. Braden se fait environ 1.000 dollars par semaine grâce aux produits dérivés d'Henri. Et il vient juste de signer un contrat avec Random House pour en faire un livre qui sortira l'an prochain.

Mais Braden n'est pas venu à Minneapolis avec Henri. «Il n'a rien à voir avec son personnage, explique Braden. Je ne veux pas ruiner la mystique.» Hélas, parfois, la vie des vrais chats n'imite pas l'art des LOLcats.

Seth Stevenson

Traduit par Peggy Sastre