Life

Que la peste soit de Saint Yersin

Jean-Yves Nau, mis à jour le 11.09.2012 à 17 h 35

Une biographie subtile de Saint Yersin, «Peste & Choléra» (signée Patrick Deville, au Seuil) vient éclairer la vie épatante, à cheval sur les XIXe et XXe siècles, de ce médecin né en Suisse. Il choisit Pasteur contre Koch, découvrit le bacille de la peste à Hong Kong, implanta l’hévéa en Indochine et vécut comme un prince solitaire.

Plaque commémorative en l'honneur de Alexandre Yersin à Lausanne, via Wikimedia Commons.

Plaque commémorative en l'honneur de Alexandre Yersin à Lausanne, via Wikimedia Commons.

Demandez à un citoyen suisse (francophone de préférence) s’il connaît Yersin. Il vous répondra que non, mais que ce nom sonne bien suisse. Précisez-lui que l’homme est né à Morges. Il vous dira alors que c’est bien là un nom vaudois. Ne pas tenter l’expérience en France: aucun édile ou presque n’a songé à donner ce nom singulier à un espace public. Alexandre Yersin? La Toile, qui n’en rate pas une, précise que l’homme a notamment découvert le germe de la peste. L’adverbe sonne juste. 

C’était en 1894, soit un peu moins d’un siècle avant la découverte, rue du Dr Roux à Paris, d’un virus sexuel et sanguin. En 1894 l’horreur phylloxérique, venue d’Amérique, atteint le vignoble de Champagne. Et la peste, l’effroyable peste, recommence à descendre de son berceau plurimillénaire –les hauts plateaux de l’Asie centrale, les contreforts himalayens. Elle avait déjà saigné l’humanité.

En 1347, on l’avait vue débarquer à Marseille. Quatre ans plus tard, vingt-quatre millions de morts dans la seule Europe. Froissart (vers 1337 - vers1404), qui avait le sens de la formule, écrit: «Bien la tierce partie du monde mourut.» Le tocsin sonnera encore pendant quelques siècles, avant de marquer le pas.

Rebelote en 1894. C’est le début de la troisième pandémie, la première à porter convenablement son nom: jusqu’en 1920, la peste touchera tous les peuples du monde. «Atteignant Hong Kong en 1894, Bombay en 1896, la peste y trouve ce qui devait assurer sa fortune définitive: la navigation à vapeur, écrira Henri H. Mollaret. Durant des siècles, la lenteur de la marine à voile avait contraint la peste au cabotage, lui interdisant toute navigation hauturière: la lenteur des traversées excédait la brièveté de la maladie. Nul navire infecté quittant l’Europe ne pouvait espérer atteindre, vivant, le Nouveau Monde et ces voiliers errants, que nul ne dirigeait plus, ont participé à la naissance du mythe du vaisseau fantôme.»

A cheval sur les deux siècles, ivres de vitesse, les steamers dispersent la peste dans tous les ports du monde. En 1920, une péniche de charbon venue de Londres débarquera la bête à Paris, au canal de Saint-Ouen. Pourtant, depuis un quart de siècle les choses ne sont plus les mêmes. Car en 1894, un homme a identifié la bête.

En cette fin de XIXe triomphant, de part et d’autre du Rhin, deux peuples ne veulent décidemment pas se comprendre. Chacun a érigé une statue. L’une à la gloire de Robert Koch (1843-1910); l’autre, à celle de Louis Pasteur (1822-1895). Le premier, Nobel de médecine 1905, a notamment percé le mystère de la tuberculose (sans apporter le remède). Le second a terrassé la rage et la génération spontanée, décrypté les secrets microscopiques de toutes les fermentations occidentales, donné son nom à une technique salvatrice.

Il a décortiqué bien des maux infectieux et commencé à bâtir son propre empire biologique, laïc et médical, dont les frontières dépasseront de loin celles de son confrère allemand. Mais aussi de l’empire tricolore et colonial.

C’est dans ce paysage qu’apparaît Alexandre Yersin. Et c’est dans ce paysage que le replace une biographie inspirée signée Patrick Deville: Peste & Choléra (Seuil). Cette biographie est un livre lumineux (préselectionné pour le Goncourt) auquel il faudra pardonner le bien mauvais titre.

Duel à armes inégales

Protestant né dans le canton de Vaud, Yersin n’a que trente ans en 1894. Le gouvernement français (et Louis Pasteur en son Institut) le réquisitionne: ordre de quitter Saïgon pour Hong Kong où règnent les Anglais et où la peste vient d’arriver. Un groupe de chercheurs japonais est déjà présent, dirigé par Shibasaburo Kitasato. Avec son premier assistant, ils ont été les élèves de Koch, à Berlin et durant sept ans. Sous l’œil de l’Anglais qui gouverne, ce sera, aux antipodes, un duel franco-allemand contre la mort infectieuse.

C’est un duel à armes inégales. Tous les cadavres vont gratuitement au Japonais, qui travaille à ses aises. Le Père Vigano, un Italien francophile décoré à Solferino, fait construire pour Yersin une case en bambou recouverte de paille. Aux portes de l’Alice Memorial Hospital, ce sera la résidence-laboratoire de Yersin. Lit de camp et malle-cabine. Microscope Zeiss et éprouvette.

Loin du Vatican, le prêtre connaît les ports et les hommes. Il graisse la patte de marins britanniques chargés de la morgue, obtient quelques cadavres de bonne facture. Ils sont déjà dans leur cercueil recouverts de chaux. Et, comme en 1983 à Paris avec le VIH, le miracle se produit. Les Japonais volent haut, explorent les organes et le sang des morts, refusent de se salir. Yersin n’a pas ces pudeurs. Le pus… tout est là! Il fonce en piqué sur un ganglion en feu, un beau et gros bubon. Ce trésor attend à au riche carrefour de l’aine dans un corps encore chaud.

Ablation-minute au bistouri. Préparation des lames, microscope: «Au premier coup d’œil, je reconnais une véritable purée de microbes, tous semblables, écrira-t-il bientôt. Ce sont de petits bâtonnets trapus, à extrémités arrondies.» C’est fait. Il nettoie, range. Le prêtre fera démonter la case.

Embrouilles de copaternité

«Tout est dit, résume Patrick Deville. Nul besoin d’écrire un livre de mémoires. Yersin est le premier homme à observer le bacille de la peste, comme Pasteur avait été le premier à observer ceux de la pébrine du ver à soie, du charbon du mouton, du choléra des poules et de la rage des chiens. En une semaine, le protestant rédige un article qui paraîtra dès septembre dans les Annales de l’Institut Pasteur.»  Il n’a pas 31 ans.

Bien sûr, il y aura quelques embrouilles de copaternité avec les confrères japonais de confession allemande; comme il y en aura de 1983 à 1985 avec le VIH avec un confrère américain d’origine italienne. Mais dans ces domaines, il arrive que la justice triomphe. C’est bel et bien Yersin l’auteur de la découverte historique;  le premier à avoir vu ce que la communauté des bactériologistes –honneur suprême dans ce monde –  désignera des noms mêlés du dompteur et de la bête: Yersinia pestis.

Pour Yersin, les deux mois d’été à Hong Kong ne seront qu’une étape. Il vient de loin et ira plus loin encore, lui qui aurait tranquillement pu pantoufler jusqu’à la mort dans des charentaises pastoriennes.

A dire vrai, Yersin s’est tôt lassé de la bactériologie, où pourtant il brilla, avec Emile Roux (1853-1933). Il pressent que cette discipline est finie quand il a vingt-cinq ans et qu’on lui octroie —enfin— la nationalité française. La peste? Ce ne sera qu’un extra de luxe effectué quelque temps plus tard à la demande du maître. La peste à Hong Kong? Remuez donc Yersin, c’est un bon et il se prélasse un peu trop en Indochine… La suite montrera malheureusement qu’il peut y avoir un monde entre la découverte du germe pathogène et celle du vaccin salvateur. Très précisément comme avec le VIH.

Avec lui, tout est possible        

Alors, Yersin? Docteur en médecine, vétérinaire ou bactériologiste ? Suisse du canton de Vaud ou Français participant à la gloire de l’Empire? Entrepreneur ou ingénieur? Croyant ou pas? Droite ou gauche? Tout est possible.

Mais il brûle une énergie sans cesse renouvelée; un steamer. Ce n’est pas l’action pour l’action chez lui, pas même pour soigner et guérir, mais l’action pour comprendre la vie. Et moins la comprendre que la maîtriser, la végétale et l’animale pour, notamment, libérer son prochain des maladies et de la misère. Un missionnaire débarrassé de sa croix? Sans doute.

Après la peste, ce sera l’importation de la culture de l’hévéa (Michelin n’existerait pas sans le latex de Yersin), celle de l’arbre à quinquina dans cette Indochine où il choisira de mourir. La mort, pour lui, ce sera trois ans après le suicide, sous la botte occupante, de Joseph Meister (1876-1940); suicidé au nom de celui qui lui avait redonné la vie.

En Indochine, l’enfant du canton de Vaud a aussi élevé des chevaux et des bovins pour fabriquer des sérums, fait de l’argent au service de la recherche médicale. Et il a pris grand plaisir à tout cela. Dans un genre parallèle, c’est la piste que suivront, depuis Lyon, trois générations de la dynastie Mérieux.

Rimbaud, Livingstone, Loti et le Dr Destouches

Yersin, lui, n’aura pas d’enfant. Parce qu’il n’avait pas connu son père? Grâce à Patrick Deville, on prend le pouls de l’homme, pastorien, solitaire et dévoreur d’espaces.

L’époque le permettait. Il n’était pas le seul, alors, à élargir continuellement le champ de son possible. C’est l’un des grands mérites de cette biographie que de tisser des correspondances avec quelques contemporains, errants eux aussi: Rimbaud, Livingstone, Loti ou le Dr Destouches. Correspondances entre la guerre de 1870 et celle de 39-45 dont Yersin ne voulu pas connaître la fin. Correspondances entre une époque qui enterra la génération spontanée et la nôtre, qui découvrit les antibiotiques. Le vivant ne peut plus être sans ascendant; en échange, l’homme peut jouer avec le microscopique pour, notamment, mourir moins vite.

Cet homme vécut seul. Il fit de l’argent, goûta sérieusement les palaces et plus encore son ermitage indochinois. Rien ne dit qu’il fut un saint et rien ne dit le contraire. Tout laisse penser qu’il eût aimé recevoir le Nobel, cette breloque qu’il méritait mille fois plus que bien des nobélisés. Dans ses brumes, l’Institut Karolinska l’oublia parce qu’il snobait ses confrères; ou parce qu’il en donnait volontiers l’impression. Il n’en fit pas un ulcère.

La Toile, qui n’en rate guère, a cette formule délicieuse: le touriste moyen ne connaît guère de Yersin que sa découverte du site sur lequel fut fondée la ville de Dalat. Il n’a pas tort le touriste bêlant. Yersin ne fut rien d’autre qu’un explorateur résolument posh (port out, starboard out). Au Viêt Nam, les dalatois brûlent toujours des cierges, communistes, en son nom.

Jean-Yves Nau

Peste & Choléra, de Patrick Deville, Editions du Seuil. Le livre a été présélectionné pour le Goncourt, le Renaudot et le Médicis.

Jean-Yves Nau
Jean-Yves Nau (803 articles)
Journaliste
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