Culture

«Musique absolue», ou la leçon de politique du romancier Bruno Le Maire

Jean-Marc Proust, mis à jour le 04.09.2012 à 7 h 05

L'Histoire, l'Europe, la France, le leadership, les mots... Entretien avec l'ancien ministre, candidat à la présidence de l'UMP, autour de son livre sur le chef d'orchestre Carlos Kleiber.

Bruno Le Maire avec Nathalie Kosciusko-Morizet, Xavier Bertrand et Jean-François Copé le 7 mai 2012, au lendemain de la défaite de Nicolas Sarkozy. REUTERS/Charles Platiau.

Bruno Le Maire avec Nathalie Kosciusko-Morizet, Xavier Bertrand et Jean-François Copé le 7 mai 2012, au lendemain de la défaite de Nicolas Sarkozy. REUTERS/Charles Platiau.

Un responsable politique qui publie un roman, c’est plutôt rare. En France, où la littérature jouit d’un grand prestige, l’exercice est difficile. Voire casse-gueule, Valéry Giscard d’Estaing s’en était rendu compte. Et puis, franchement, à l’exception de De Gaulle, nos politiques n’ont pas de style. Cela n’a pas empêché Bruno Le Maire de s’y essayer avec Musique absolue, cinq ans après le succès de Des Hommes d’Etat, livre remarqué sur les coulisses du pouvoir [1].

Déjà, dans celui-ci, Bruno Le Maire parlait de musique. Par exemple avec la réaction de Dominique de Villepin, invité à Salzbourg:

«"Ah, non! Pas de concert! J’ai horreur des concerts!" Peu d’hommes politiques apprécient la musique classique, le plus souvent elle les ennuie, tout ce temps à écouter, c’est trop. Ils aiment la peinture, qui s’embrasse en un instant.»

A l’inverse, Bruno Le Maire y trouve un apaisement: «La musique est ce qui me tire le plus facilement hors de la politique», assure-t-il à Slate, même s’il n’a guère le temps d’un concert ou d’un festival. «J’aimerais aller à La Roque d’Anthéron; Je trouve géniale l’idée d’un piano en plein dans le bruit de la Provence.» Des bruits parasites? On sursaute:

«Je n’ai pas la religion du silence. Il est toujours intéressant d’écouter la musique avec du bruit autour, y compris des oeuvres difficiles, de la confronter à d’autres bruits. Ce n’est pas absurde car la musique n’est pas un bruit au-dessus des autres, mais des sons parmi d’autres, qui séduisent davantage. Dans le livre, je dis qu’il faut écouter Bach en passant l’aspirateur.»

Pourtant, à ses yeux, la musique est une forme d’absolu, qui s’impose à tout écrivain:

«On est tiré vers le bas par le poids des mots. La musique est une interrogation majeure. Ecrire, c’est trouver son rythme. Et ça prend des années! Un grand écrivain a toujours une musique particulière.»

Pas une biographie

Musique absolue relate l’interview d’un musicien du rang qui a joué sous la direction de Carlos Kleiber et est devenu son ami. Au journaliste, français et pas vraiment musicologue, le violoniste, allemand, évoque souvenirs et anecdotes, brossant le portrait d’un «génie».

Génial? Kleiber fut un chef d’orchestre d’exception, épris d’absolu, dont il reste quelques témoignages magnifiques, en disque ou en DVD —pâle reflet de son talent, diront ceux qui l’ont entendu en concert. D’autres chefs méritent sans doute autant ce qualificatif d’une telle aura. Mais Kleiber a aussi une dimension romanesque. Il est charismatique, parfois fantasque —il regarde Maya l’Abeille avant de diriger Tristan et Isolde...

Mais c’est surtout son exigence, son angoisse maladive de ne pas être pas à la hauteur qui fascine. Jusqu’à ses multiples annulations, que ses détracteurs considéraient comme des caprices de diva.

Le texte restitue plutôt bien cette exigence telle qu’elle pouvait être ressentie dans la fosse d’un orchestre. Lorsqu’il répète, Kleiber n’ânonne jamais. Il demande aux musiciens de la nouveauté, non de la répétition. Il cherche, il creuse, il s’étonne. Et il lui arrive, avec un sourire charmeur, de formuler ses attentes de manière énigmatique. Ainsi lorsqu’il propose de jouer un passage du Freischütz (Weber) en croyant aux fantômes, à «des fantômes très mathématiques»?

Musique absolue n’est donc pas une biographie. D’autant plus que ce bref roman permet à l’auteur de livrer quelques convictions, la musique se lisant tour à tour comme synonyme ou antonyme de la politique.

Après tout, Bruno Le Maire a beau avoir le profil d’un intello (Normale sup’, agrégation, mémoire sur la statuaire dans A la recherche du temps perdu de Proust, sous la direction de Jean-Yves Tadié, excusez du peu), il n’en est pas moins ancien ministre, député de l’Eure, en lice pour la présidence de l’UMP. La tentation est grande de chercher dans Musique absolue une hypocrite Tentation de Venise.

A tort, car l’hommage à Kleiber se double d’un message bien vivant aux (é)lecteurs.

«L’art ne peut rester en dehors de l’Histoire»

D’abord, en dégageant de son sujet une leçon d’histoire. Erich Kleiber, le père de Carlos, était «le plus grand chef d’orchestre de son époque, rappelle-t-il. Il a fui l’Allemagne d’Hitler car il souhaitait diriger des oeuvres d'Alban Berg, compositeur dégénéré aux yeux des nazis. C’est d’autant plus remarquable qu’Erich Kleiber n’était ni juif ni communiste.»

Le chef s’exile en Argentine; c’est là que Carlos sera élevé. Adulte, il reviendra diriger en Europe, Allemagne comprise. Le choix courageux d’Erich Kleiber est mis en balance avec celui de Wilhelm Furtwängler, qui fut un des musiciens les plus en vue du Reich. Pour Bruno Le Maire, «il n’y a pas d’art qui soit étranger à la vie politique. L’art ne peut rester en dehors de l’Histoire. On ne peut pas diriger, saluer et faire comme si de rien n’était».

Cette histoire conduit à la culpabilité allemande (germaniste, Bruno Le Maire prononce évidemment «die Schuldfrage») et à la construction européenne:

«L’Allemagne ne veut plus culpabiliser, c’est une vraie donnée dans le débat. Les jeunes Allemands ne se sentent pas comptables de ce qui s’est passé et il n’est pas possible de le leur reprocher.»

Dans le livre, le violoniste cède parfois la place à l’ancien secrétaire d’Etat aux Affaires européennes, lorsqu’il s’adresse à son intervieweur, le journaliste français étant réputé arrogant. En attaquant le symbole absolu, 1789:

«Il y a du mépris dans votre regard, le mépris typiquement français pour les petits pays et leurs drames. [...] Les petits pays vous voient rapetisser à votre tour, certains, pour tout dire, avec une certaine jubilation. Et le grand pays vaincu ne vous reconnaît plus aucun droit sur lui. [...] Votre Europe est une excuse pour conserver votre part du gâteau. [...]. Pour vous, 1789, cela vous évoque quoi, 1789? La Révolution! Evidemment! Pour moi, un humble musicien, 1789: l’année ou Mozart commence à décliner sous le coup de doses de mercure qui auraient assommé un cheval.»

Ainsi 1789, hors l’Hexagone, n’est plus rien. Le violoniste nous prédit un déclin, comparable à la chute des Habsbourg:

«Sans vouloir être désobligeant, la France et sa vocation universelle suivront une voie semblable si vous persistez à ignorer votre histoire et celle de vos voisins. Votre amitié franco-allemande? Que valent les sentiments entre deux amis qui ne se connaissent pas? [...] Arrêtez de regarder votre histoire avec les mêmes lunettes!»

«La politique porte à la vanité»

Un changement de perspective s’impose, estime l’auteur:

«Il faut sortir de ce mythe de la construction européenne à l’image de la France. C’est François Mitterrand qui nous a conduits à voir l’Europe comme la France en plus grand. Construire l’Europe à notre image... C’est une idée mensongère! S’il en était ainsi, l’Europe serait laxiste sur le plan budgétaire, or elle nous conduit vers davantage de discipline. La France transforme l’Europe autant que l’Europe nous transforme. C’est une rupture historique majeure pour les Français.»

La musique est loin. Revenons au chef d’orchestre. Comme symbole du leader politique?

«Autrefois, les chefs d’orchestre étaient presque des tyrans. Un grand chef avait beaucoup d’autorité, on lui obéissait le doigt sur la couture du pantalon. Prenez le cas de Toscanini [célèbre pour ses colères, NDLR]. Aujourd’hui, dans le Lucerne festival orchestra, Claudio Abbado est au milieu de ses musiciens et chacun est un peu un chef d’orchestre. En politique, c’est pareil: personne ne peut plus donner d’ordre, imposer sa volonté avec tout le monde qui suit derrière. Le grand chef est celui qui convainc plus qu’il n’impose.»

S’y ajoute une forme de méthode. Le livre raille les «fonctionnaires de la musique», des «gens très compétents, mais qui jouent la même musique, le même morceau, sans y ajouter quoi que ce soit». Or, en répétant, Carlos Kleiber essayait d’arriver à «dire quelque chose d’original», à ne jamais se répéter. Une forme de modestie devant l’oeuvre qui fait écrire à Le Maire: «La musique force à l’humilité.» Et la politique?

«La politique porte à la vanité. En musique, il est impossible de tricher: une note est fausse ou juste. En politique, malheureusement, on peut abuser des mots, s’accommoder de la réalité... Il y manque parfois l’exigence de vérité et de discipline.»

«C'est comme un accident de voiture»

Est-ce cette exigence qui fait la singularité de Bruno Le Maire? A le lire, malgré son engagement, avéré, résolu, l’homme semble traversé de doutes, particulièrement présents dans Des Hommes d’Etat, lorsque il souffrait de ne voir sa famille par bribes:

«Avec une vie pareille, de sacrifice en sacrifice, on ne sait plus très bien ce qu’on abandonne, ni pourquoi. [...] Autre chose existe que le monde où je me suis enfermé.»

Fait-il sienne l’interrogation lasse de Carlos Kleiber («Das hat doch keinen Sinne», «cela n’a aucun sens») lorsque, dans ses dernières années, il décline les propositions les plus alléchantes? Vraisemblablement pas. Ne serait-ce que pour être resté en politique après l’affaire Clearstream, ce qui témoigne d’une volonté de fer:

«C’est la part la plus sombre du pouvoir. On croit toujours pouvoir y échapper. J’aurais aimé qu’on m’épargne ça. Mais c’est comme un accident de voiture: on fait avec.»

Que le doute s’insinue parfois dans ce texte lui confère tout son charme, même si le roman est trop appliqué pour emporter l’enthousiasme. Musique absolue n’a pas la force du témoignage qu’était Des Hommes d’Etat, où Le Maire avait trouvé sa «musique particulière», avec des portraits ciselés, des dialogues fulgurants, repris mot pour mot dans le film de Xavier Durringer La Conquête. Pourtant, en le refermant, on songe à Carlos Kleiber et le désir est là, d’écouter ces interprétations, cette manière singulière de jouer une musique nouvelle avec des oeuvres qu’on croyait rabâchées.

Jean-Marc Proust

Musique absolue, Gallimard, 11,90 euros. Sur le web: Carlos-Kleiber.com: discographie, vidéos, témoignages...

[1] Livre où il faisait preuve d’une prémonitoire finesse d’analyse. En 2005, évoquant la leçon inaugurale de Roland Barthes au Collège de France («Cet objet en quoi s’inscrit le pouvoir, de toute éternité humaine, c’est: le langage —ou, pour être plus précis, son expression obligée la langue»), il s’intéresse à la stratégie de Nicolas Sarkozy: «Sa langue brève et souvent crue n’a jamais été entendue avant et n’appartient qu’à lui [...]. Les rappeurs, qui le vomissent sur Internet dans des litanies composées à partir d’extraits de ses discours, finalement le servent, ajoutant la musique à ses paroles, l’ensorcelant en quelque sorte.» Toujours en 2005, lors de la campagne référendaire, ce portrait de l’actuel président de la République: «François Hollande arrive sur la scène du théâtre du Rond-Point avec une allure débonnaire, la cravate mal nouée, les joues un peu rouges, le costume de travers. Il est l’homme qu’on ne remarque pas. [...] Il parle, il se transforme. Ses convictions semblent le transporter, il trouve les mots qui frappent, les formules cinglantes, il sait jouer autant de la gravité que de l’humour.» Ce «genre de métamorphoses» qui touche les politiques à des moments particuliers s’observe dans «des moments (qui) ne durent pas et ne préjugent pas de l’avenir, mais [...] valent une vie d’engagement politique». Retourner à l'article

Photo de Carlos Kleiber extraite du livret de Beethoven — Symphonies 5 & 7 (Deutsche Grammophon) via Wikimedia Commons.

Jean-Marc Proust
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