Life

Le nouveau blues de la rentrée

Philippe Boggio, mis à jour le 03.09.2012 à 7 h 00

La déprime automnale a changé de nature: médias aidant, elle a avancé dans le temps, vidant de sa signification le mois d'août, ce chef-d'oeuvre national.

Autumn leaves / oddsock via Flickr CC License by.

Autumn leaves / oddsock via Flickr CC License by.

Vous avez remarqué? A peu près dès la première semaine d’août —cette année, au lendemain des Jeux olympiques, le 10—, les médias, télés, radios, grands quotidiens, se sont entêtés à nous annoncer tous les jours la fin des vacances. Horripilant. Surtout pour les Français qui venaient d’entamer leur villégiature, de quitter l’autoroute, dans le sens nord-sud, de dresser leur tente ou de rejoindre la ferme du cousin, et qui, à écouter ces prescripteurs omnipotents, se retrouvaient en situation de retardataires, presque de déviants.

En août, les médias s’ennuient, ils s’impatientent, ils ont hâte de voir revenir leurs annonceurs des mois non chômés, alors, fossoyeurs du temps, réducteurs de saisons, ils assombrissent sans scrupule nos journées de flemme et de promenades ensoleillées. Avec eux, la récente canicule est déjà un phénomène météo automnal, et les «cent jours » du pouvoir socialiste le substitut d’un quinquennat tout entier.

C’est qu’ils ont beau jeu, ces médias intolérants à la durée biologique ou mentale des choses, à l’avènement de tout en son heure, de précipiter ainsi notre mois d’août. Celui-ci ne tient plus qu’à un fil. A une fragile parenthèse. Miracle ténu.

Quand la rentrée était une balise bienvenue

Autrefois, disons à partir de la fin des années 50, quand l’usine de Renault-Billancourt donnait le top de la «fermeture annuelle» nationale, août était de roc, ou de plomb. Il paraissait devoir durer l’éternité, avec sa chaleur «continentale» sur tout le pays et les rues vides de ses villes l’après-midi.

Comme le mois des «congés payés» durait vraiment 31 jours, alors, comme il était sacré, déjà parce qu’il avait été socialement conquis de haute lutte, comme les enfants ne retournaient en classe que tard, début septembre, les déprimes de rentrée étaient renvoyées à plus tard. Elles n’éclataient souvent que de retour à la maison, au lycée ou au bureau, souvent autour du passage à l’automne, le 21 septembre, ou même plus tard, aux premières chutes des feuilles.

Et encore pour ces années-là, qu’ont connues les plus âgés, déprime est sans doute un mot trop fort. Existait-il seulement? L’avenir souriait en toute saison, dans une France du plein emploi, de la conquête industrielle et de la découverte émue du confort matériel. Après août, s’ouvrait plutôt une courte période de blues léger. On retardait le moment de remettre un pull ou de sortir avec un parapluie. On gardait précieusement un peu de sable de la plage au fond de ses baskets, et le ticket d’un spectacle en plein air ou d’une corrida, soigneusement plié dans son portefeuille.

Le pays avait du cœur au ventre, des projets plein la tête, la rentrée lui était plutôt aubaine, et s’il noircissait déjà des carnets de bonnes résolutions post-estivales, cela ne débordait guère du cadre pratique. Passer voir le photographe local et lui demander des conseils pour améliorer ses prises de vue, avec la caméra familiale. Envoyer une carte postale à ce couple si sympathique, elle surtout, originaire des Charentes, rencontré sur le port de Saint-Malo, le jour du gros orage.

Rien d’existentiel. Rien de dramatique. Rien qui puisse ressembler à un enterrement de soi. L’école n’était pas le goulag qu’elle allait devenir pour certains. Les nostalgies de l’enfance tout juste passée n’étaient pas encore de mise, chez les ados. Tout le monde aspirait à grandir, et la rentrée scolaire, de ce point de vue-là, était une balise bienvenue.

Août s’éloignant, il fallait bien remiser un peu ses souvenirs, les plus entêtantes des images conservées par le cortex, les galbes de cette fille, sur la plage, qui passait trop près, dix fois dans l’après-midi, pour aller se baigner, ou la musculature de ce joueur de volley, toujours entouré d’une cour, qui faisait le paon avec un naturel exaspérant.

Le retour des horaires et des habitudes

Septembre appelait au retour d’une certaine discipline des âges et des sexes, des horaires réguliers et des habitudes ordinaires. Les semaines devaient se rajuster, et les jours ouvrables recommencer à avancer en bon ordre, au moins jusqu’à la Toussaint. Mais c’étaient à peu près les seuls inconvénients auxquels se confrontait l’humeur, en ces rentrées, disons: primaires, et de conscience tranquille.

Pourquoi revenir sur ces années-là, qui s’enthousiasmaient encore de sentir dans l’air des odeurs d’herbe coupée et d’ambre solaire? Parce qu’elles ont été fondatrices d’un certain bonheur à la française en son chef-d’œuvre estival. Parce que ce mois a sans doute compté plus que les onze autres dans le façonnage de l’identité nationale contemporaine. Qu’il a été longtemps un rituel plébiscité, même par ceux qui ne prenaient pas de vacances.

Gare de Lyon, la cohue. Bouchons, sur les premiers tronçons de l’Autoroute du soleil, ressentis comme un privilège par ceux qui s’y trouvaient plongés, et que les autres suivaient à la radio. Avant l’Espagne, les heures d’attente aux postes frontière du col du Perthus. L’audace du débraillé. Le règne de l’espadrille. Et pour ceux qui ne partaient pas, qui gardaient les villes et les villages, cette étrange vie, à volets clos, jusqu’au souper tardif, les chaises de la cuisine sorties sur le trottoir.

Depuis, décennie après décennie, quoiqu’on fasse, resté chez soi ou en transhumance, quelque soit son âge, chacun de nous s’inscrit dans la référence, il prend sa place, même minime, même le temps d’un week-end hors de son cadre habituel, dans la tradition de l’anomalie annuelle. On a beau ironiser, détester ce mois-là et ces touffeurs, lui trouver plus de tragique que de bienveillance, pour l’âme et pour le corps, on a beau choisir de partir, exprès, en juin, ou miser sur des vacances sur-actives et apatrides, en Mongolie ou au Népal, on n’échappe toujours pas à la force d’attraction d’août, à ce point de rencontre magique de la lumière, de la chaleur et des réminiscences.

Août, aussi légendaire que l'Atlantide

En 2012, il y a évidemment bien longtemps qu’août est un continent perdu, peut-être aussi légendaire que l’Atlantide. Il n’empêche qu’on part toujours à sa recherche, même involontairement, comme appelé, même pour quelques heures, quelques minutes seulement.

Soudain, une odeur, le jeu d’une ombre, un scintillement de surface, soudain des voix ou le mouvement d’un vêtement léger sur une anatomie, vous renvoient à des années-lumière du présent. Vers des âges disparus où quelqu’un, souvent vous-même, vous attendait. Sur une autre plage ou la même, une autre terrasse de bistrot ou toujours votre café familier, voire dans votre rue de tous les jours, des lutins surgis du passé, et au milieu d’eux, votre double, plus jeune, plus mince, innocent et sans amertume, prince ou princesse d’une vie rêvée, au carrefour des possibles.

Même sans le concours des médias, août n’a cessé de reculer dans août. Chaque génération paraît alourdir ce mois-là de plus d’inquiétude que la précédente. Comme les vendanges précoces, la déprime se récolte de plus en plus tôt. Certains la rencontrent même à la fin juillet, ils se font le pari intime qu’août qui s’avance va être porteur de plus de petites déceptions que l’année dernière. Déprimes de rentrée avant même d’avoir cherché à partir…

Nos effondrements post-estivaux sont bien sûr la conséquence du retour brutal à nos vies de galériens, dans des jours qui raccourcissent, sous une température qui baisse. Cette année, le choc est particulièrement rude —le plus rude, peut-être, depuis les années 60.

Chômage, prix en hausse perpétuelle, niveau de vie en baisse. Un gouvernement qui a paru prendre son temps, respectueux, lui, de la parenthèse des vacances que beaucoup de Français n’ont pas prises. Les familles des étudiants provinciaux qui tentent d’aller faire des études à Paris ont de bonnes raisons de s’être gâché le mois d’août. Comme les ouvriers promis à la «la casse sociale» de septembre. Ou les mères célibataires désespérant de gagner un jour le Smic.

Petites querelles avec soi

Les arguments objectifs ne manquent pas. Toutefois, nos abattements de rentrée tiennent aussi à des petits quelques choses plus volatiles. A des causes particulières, plus secrètes, au regard desquelles il est inutile de chercher à se venger, par sondages, sur la côte de popularité de François Hollande.

En cause aussi: d’anciennes idées de nous-mêmes, qui n’ont plus cours, mais se réveillent, dans le temps immobile de l’été, et nous visitent par surprise. Décembre-janvier, l’époque des fêtes de fin d’année, génèrent de forts blues. Mais il y est d’avantage question du chagrin porté aux autres, du deuil d’eux. Des disparus ayant laissé seuls leurs survivants.

La déprime d’août découle plutôt de petites querelles avec soi. De déceptions plus personnelles. Août renvoie à l’enfance. Plus encore à l’adolescence. Il est une chambre d’écho des hédonismes. Mois érotique, aurait pu chanter Gainsbourg. Le cimetière de corps, réels ou imaginaires, autrefois jeunes ou simplement plus jeunes, d’une décennie ou juste de quelques années, et que l’été oblige à traverser mentalement.

Même ceux qui surchargent leurs vacances d’un programme serré d’activités, se méfiant, justement, des brises de vague à l’âme, se font rattraper. Une mémoire frappe, d’eux-mêmes ou d’histoires plus générales. Des histoires anciennes. D’un temps, même douceur du soir, même musique lascive, qui leur donnait meilleur rôle.

Aussi fugace soit-elle, la comparaison peut  anéantir. Ou conduire à imaginer une vie, à la française, si l’on veut, d’où le mois d’août serait supprimé de l’année par décret. Histoire, déjà, d’aborder septembre sans avoir à regarder ses pieds, le cœur gros.

Philippe Boggio

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