Culture

A Hollywood, les chiffres romains ont perdu la bataille des titres

Forrest Wickman, mis à jour le 31.08.2012 à 21 h 31

Fini «Rocky II», place à «Expandables 2»: en quelques décennies, les chiffres arabes ont supplanté les romains dans la majorité des franchises.

Un poster pour «Expandables 2».

Un poster pour «Expandables 2».

Dans le débat sur les stars du cinéma d'action des années 80 qu'il fallait mettre à l'affiche d'Expendables 2: Unité spéciale —sorti en France le 22 août et numéro un du box-office aux Etats-Unis–, on dirait que tout le monde a négligé quelque chose: le chiffre. Comme tout les fans du genre le savent, pour un Stallone, le système numéral approprié est le chiffre romain. Ces chiffres arabes efféminés ne font pas l’affaire.

Sly lui-même semble apprécier une typographie adaptée: quand ses fans se sont inquiétés du fait que la suite de Expendables puisse être rabaissée à un peu viril «PG-13» (déconseillé aux moins de 13 ans), il a utilisé son blog StalloneZone pour les rassurer: «Expandables II est un R», un film interdit aux moins de 17 ans non accompagnés.

Stallone avait fait son choix: la star de Rambo et Rocky est bien placée pour savoir que toutes les suites de ses classiques des années 80 se présentaient sous les traits inflexibles de chiffres romains –de Rocky II (1979) et Rambo II: La mission (1985) à Rambo III (1988) et Rocky V (1990). Aux Etats-Unis, une génération d'enfants (ou du moins Bart Simpson qui, dans un épisode des Simpsons de 1995, trouve quel chiffre romain veut dire sept en ajoutant Rocky II et Rocky V) a appris comment lire les chiffres romains grâce à ces films.

Mais c'était il y a dix-sept ans. Désormais, les jeunes biberonnés aux suites de Spider-Man et Transformers pourraient ne jamais apprendre le style classique. Comment les chiffres romains ont-ils conquis puis perdu les faveurs d'Hollywood?

Au début, des suites non numérotées

Tout a commencé avec la plus grande suite de tous les temps, Le Parrain, 2e partie (The Godfather Part II) [1]. Jusqu'aux années 70, les suites n'étaient généralement pas numérotées. A la place, elles se présentaient sous des titres comme Nick, gentleman détective (After The Thin Man, 1936) et Nick joue et gagne (Another Thin Man, 1939, toutes les deux suites de L'Introuvable/The Thin Man), ou La Fiancée de Frankenstein (1935) et Le Fils de Frankenstein (1939).

Une des premières de l'histoire a été The Fall of a Nation, la suite signée Thomas F. Dixon de l'énorme succès que fut The Birth of a Nation (Naissance d'une nation). Et ainsi de suite jusqu'au début des années 70.

La franchise La Planète des singes, par exemple, a utilisé des titres comme Le Secret de la planète des singes (1970) et Les Evadés de la planète des singes (1971). Même dans les rares cas où un titre était numéroté –songez à Henry IV, 2ème partie (Henry IV, Part 2) de Shakespeare, initialement titré The Second Part of Henry the Fourth– des chiffres arabes étaient utilisés.

Le succès énorme de la suite du Parrain, aussi bien au box-office qu'aux Oscars, allait révolutionner la nomenclature d'Hollywood pendant quinze ans. Il y eut des prémices d'un retour aux chiffres romains avant 1974 –la NFL commença à les utiliser pour le Superbowl V en 1971, et Led Zeppelin à partir de Led Zeppelin II en 1969– mais, après la suite du Parrain, Hollywood a commencé à coller un II sur tous les succès qui lui passaient entre les mains.

Cela a débuté avec French Connection II en mai suivant, puis a continué avec des films comme L'Exorciste II en 1977 et Damien, la malédiction II en 1978. Aucun de ces films n'a égalé les originaux au box-office, cependant, et il a fallu attendre Rocky II (1979) et les suites de La Guerre des étoiles (à commencer par Star Wars Episode V: L'Empire contre-attaque, en 1980) pour voir les chiffres romains vraiment décoller.

«Compte comme le faisaient les Romains»

La règle est vite devenue «Une fois à Hollywood, compte comme le faisaient les Romains». Les slashers s'y sont mis avec Halloween II et Friday the 13th Part II (Le Tueur du vendredi) en 1981. Psychose a même eu droit à une suite, vingt-deux ans après l'original, appelée Psychose II (1983). Aucun chiffre arabe n'était suffisamment grandiose pour Superman et Star Trek, et Superman II déboula donc sur les écrans en 1980, suivi par Star Trek II – La Colère de Khan en 1982.

(Cliquez sur l'infographie pour l'ouvrir en grand)

Très vite, les chiffres romains ont même commencé à habiller des comédies. La comédie pour ados Porky's II en 1983 (sans oublier The Sting II/L'arnaque 2 la même année) a été suivie par Meatballs Part II et Cannonball Run Part II (Cannon Ball 2) en 1985.

Mais cela n'a pas suffi à freiner l'élan romain. Les franchises Superman et Rocky ont parcouru les étapes III et IV tandis que Stallone capitalisait sur sa marque avec Rambo II: La Mission en 1985. La tendance allait atteindre son apogée en 1990 avec le retour de la plupart des légions romaines: l'année incluait The Godfather Part III (Le Parrain 3), The Exorcist III (L'Exorciste: la suite), Rocky V, Rambo III et Retour vers le futur III, et des traînards comme Young Guns II et L'Histoire sans fin II.

Mais la crédibilité des chiffres romains –utilisés pour exprimer un sentiment majestueux et historique– a fini par se retrouver usée jusqu'à la corde. La plupart des films de 1990 ont déçu au box-office, dépassés par des titres «arabes» comme Die Hard 2 (58 minutes pour vivre), et à la fin de l'année, la presse notait que les chiffres arabes revenaient à la mode.

Dès 1991, les chiffres romains étaient employés quasi-exclusivement pour des films d'horreur de mauvais goût et des comédies (et, de plus en plus, des jeux vidéo), comme pour parodier leur usage originel. Le mastodonte Terminator 2 a eu droit à un chiffre arabe pendant que les films «romanisés» s'appelaient Pet Sematary II (1992), Weekend at Bernie’s II (1993), City Slicker’s II: The Legend of Curly’s Gold (L'Or de Curly, 1994), la comédie d'action Le Flic de Beverly Hills III (1994) et Major League II (1994). En deux décennies, les chiffres romains étaient passés de The Godfather Part II à Father of the Bride: Part II (Le Père de la mariée 2).

Retour éphémère grâce à Star Wars

Et puis ils ont quasiment disparu. Après avoir dominé le box-office pendant les années 80, les chiffres romains allaient devoir attendre 1999, l'année de Star Wars Episode I, pour réintégrer le top 10 du box-office américain. Les préquelles de Star Wars amenèrent leur renaissance mineure: on les vit vite rivaliser pour la suprématie au box-office dans Mission: Impossible II (Mission: Impossible 2, 2000), Jurassic Park III (2001), Men in Black II (2002), Blade II (2002) et Bad Boys II (2003).

Mais cette humeur nostalgique n'a pas duré plus longtemps que les préquelles de Star Wars. Il est désormais peu probable que vous remarquiez un chiffre romain en dehors d'une franchise de films d'horreur (la série des Saw, par exemple) ou d'un titre farceur de comédie (le Star Wars-maniaque Clerks II ou The Hangover Part II/Very Bad Trip 2).

L'heure est devenue grave pour les chiffres romains quand même Rocky (Rocky Balboa en 2006) et Rambo (John Rambo en 2008) ont effectué un retour triomphal sans eux. Si Expandables n'arrive pas à les ramener –et la rumeur court d'un Expandables 3, c'est peut-être que rien ne le pourra.

Forrest Wickman

Traduit par Jean-Marie Pottier

[1] NDT: il arrive que les titres américains contenant un chiffre romain soient traduits en français avec un chiffre arabe (voire que les chiffres des versions françaises se contredisent). Nous avons cité uniquement le titre français quand sa traduction s'accompagnait d'un chiffre romain, et les deux titres quand il était traduit avec un chiffre arabe ou différait fortement du titre américain. Revenir à l'article

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