Gaza: la fin des tunnels

L’Egypte a détruit une centaine de tunnels de contrebande à sa frontière avec Gaza. Symbole de l’isolement d’un territoire sous blocus, le réseau souterrain clandestin le plus célèbre du monde est la victime collatérale de la reprise en main du Sinaï par les autorités égyptiennes. Mais un Gaza sans tunnels est-il viable?

Gaza, décembre 2010. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa

- Gaza, décembre 2010. REUTERS/Ibraheem Abu Mustafa -

C’est désormais une zone sous haute surveillance. Les tunnels de contrebande fonctionnent au ralenti, subissant de plein fouet les effets de la campagne militaire égyptienne visant à restaurer le calme dans le Sinaï voisin.

L’assassinat par un commando djihadiste de 16 gardes égyptiens, le 5 août dernier, a placé cette péninsule désertique, longtemps délaissée par le Caire, en tête des priorités sécuritaires du nouveau pouvoir de Mohammed Morsi.

A l’autre extrémité des tunnels, le Hamas fait profil bas. Car l’attaque surprise  contre l’armée égyptienne pose la question des relations troubles unissant Gaza aux djihadistes du Sinaï jugés responsables de l’assaut. Les tunnels de Rafah devenant la preuve matérielle de cette culpabilité, aux yeux de l’opinion égyptienne: business douteux, trafic d’armes, allers-retours souterrains de combattants...

Selon le Bureau humanitaire de l’ONU (OCHA), l’importation de matériaux de construction aurait chuté de 70% et celle du carburant de 30%.

Pour faire taire ces accusations et rassurer Le Caire, un allié indispensable pour Gaza, le Hamas a pris l’initiative de geler l’immense majorité des activités de son réseau souterrain. Aujourd’hui, les  «trous d’obus» qui relient les entrailles de Gaza au territoire égyptien, sont quotidiennement fréquentés par les motos noires de la sécurité du Hamas.

Tout intrus est immédiatement repéré et questionné.  La majorité des travailleurs de l’ombre, au chômage technique, attendent un hypothétique  feu vert des autorités de Gaza, les autorisant à reprendre le chemin des souterrains. 

Avant, la fortune; aujourd’hui, la ruine?

L’inquiétude monte chez les acteurs de ce business autrefois très lucratif. Et parmi les propriétaires des tunnels, c’est désormais le sauve-qui-peut. Sur les immeubles en ruine de Rafah, il n’est plus rare de voir des graffitis en forme de SOS:

«Bâtiment et tunnels à vendre»  

La crise du Sinaï représente le dernier coup de boutoir à un business désormais en déclin.

En 2007, avec la prise de pouvoir du Hamas et la mise en place d’un blocus économique par Israël et l’Egypte de Moubarak, les tunnels deviennent le poumon économique d’une langue de terre coupée du monde.

En 2009, à la suite de l’opération militaire israélienne «Plomb durci», le réseau souterrain devient incontournable. Tout y passe: carburant, cigarettes, ciment, canettes de boissons, chips, vêtements, mais aussi réfrigérateurs, micro-ondes, deux-roues... Les 1.500 passages souterrains sous la frontière de Rafah vers l’Egypte deviennent alors la plus grande «entreprise» de Gaza, avec 10.000 employés directs, et 40.000 à 50.000 travailleurs «indirects». 

Le business perd de son rayonnement en 2010 avec l’ouverture du poste-frontière israélien de Kerem Shalom à la plupart des biens de consommation. Mais 500.000 litres de carburant ou encore 300.000 paquets de cigarettes continuent de transiter, chaque jour, par les tunnels. Durant l’année 2011, 13.000 voitures auraient emprunté les voies souterraines avant de rejoindre Gaza-ville.

Le marché se retourne après l’assaut désastreux des forces israéliennes contre la «flottille» turque partie briser le blocus de Gaza. Pour répondre à l’émotion internationale, Israël allège alors l’embargo sur la plupart des produits de consommation courante.

Résultat: les tunnels ne gardent que les matériaux de construction, les cigarettes égyptiennes (moins chers), l’essence, et les voyages souterrains privés. Les «gros bonnets» du système souterrain survivent, les petits entrepreneurs font faillite. Le chiffre d’affaires journalier passe alors de 15.000 dollars à 1.000/1.500 dollars. Aussi, les tunnels, qui pouvaient valoir jusqu’à 300.000 dollars l’unité en 2008, se revendent aujourd’hui autour de 35.000 dollars. 

L’immobilier, un investissement plus sûr que les tunnels

Le Printemps arabe n’a pas joué en faveur des tunnels. L’anarchie qui a régné chez le voisin égyptien, durant la révolution anti-Moubarak, a fortement perturbé les circuits d’approvisionnement vers les tunnels de Rafah. En janvier 2012, les businessmen des tunnels se mettent en «grève de taxes» pour protester contre la pression fiscale de plus en plus forte opérée par le Hamas, lui aussi affecté par le revers de fortune des tunnels.

Certains Gazaouis essaient de reconvertir leurs biens vers l’exportation (cuivre, aluminium, œufs, poulets...). Sans grand succès. Les propriétaires de tunnels cherchent aujourd’hui à liquider leurs biens pour investir dans le nouveau secteur en pleine expansion: l’immobilier. Le manque d’espace constructible sur cette langue de terre, doublé d’une demande de plus en plus grande, ont fait exploser les prix. Le prix du mètre carré peut atteindre 2.000 dollars dans les principales artères de Gaza-ville.

La page des tunnels semble donc vouloir se tourner. La reprise en main du Sinaï conduit inéluctablement à penser au jour d’après. Mais le réseau souterrain cache, en réalité, un casse-tête à trois entrées: le Hamas, l’Egypte, l’Autorité palestinienne. Avec Israël en arbitre.

Hamas: sécurité contre zone de libre-échange

Pour le mouvement islamique, la crise sécuritaire dans le Sinaï est une occasion unique de négocier une nouvelle donne à sa frontière égyptienne. Le deal: assurer une sécurité totale aux abords des souterrains contre la fondation d’une zone de libre-échange à Rafah, soit une frontière ouverte aux hommes et aux marchandises.

Comme gage aux autorités égyptiennes, le Hamas est prêt à mettre un terme à un circuit parallèle de «visas souterrains». Parmi les bénéficiaires: des Gazaouis nécessitant un traitement médical en Egypte, des étudiants, des businessmen mais également une faune trouble de salafistes, de djihadistes alimentant l’insécurité du Sinaï...

Destinés d’abord aux marchandises, les tunnels sont devenus au fil des années de véritables «autoroutes bis» pour les Gazaouis désireux de contourner les listes d’attente interminables pour obtenir un visa en bonne et due forme, au point de passage de Rafah.

Les «billets» souterrains coûtaient de 100 à 250 dollars avec le feu-vert des  autorités du Hamas, qui fournissaient des «permis de voyager». Les propriétaires de tunnels proposaient même des formules plus «confortables» dans les tunnels les plus larges: un trajet souterrain en Toyota d’à peine 10 minutes pour rejoindre l’autre côté de la frontière.

Ce système de transport parallèle a certainement vécu ses dernières heures: «C’est la leçon des évènements du Sinaï, nous n’autorisons plus ces trajets souterrains qui posent trop de problèmes de sécurité», reconnaît Taher al Nono, porte-parole du Hamas.

Mais en échange de ce tour de vis, les autorités de Gaza escomptent un feu vert égyptien à l’ouverture commerciale de Rafah. Pour rendre le projet plus concret, les autorités de Gaza ont déjà annoncé avoir mis de côté plus de 80 hectares de terres nécessaires à la refonte du site. Le point de passage égypto-gazaoui n’étant pas adapté, en l’état, à un trafic dense de marchandises.

Une zone de libre-marché à Rafah permettrait aux hommes d’affaires gazaouites d’avoir directement accès au port égyptien du Nord-Sinaï, El-Arish. La page noire du blocus serait ainsi définitivement tournée.

Aussi séduisante que soit cette perspective sur le papier, elle est loin d’être évidente du côté égyptien.

Le Caire craint l’émergence d’une «province» gazaouite

Nul doute que le pouvoir de Mohammed Morsi souhaiterait signer l’arrêt de mort des tunnels de contrebande et ainsi régler du même coup le problème sécuritaire qu’ils représentent. Alors que l’armée intensifie le «nettoyage» du Sinaï, les bulldozers égyptiens ont détruit fin août 120 tunnels et 7 maisons inhabitées où débouchaient des réseaux souterrains.

Cette campagne sans précédent contre les tunnels est aussi motivée par des raisons économiques. Au bord du naufrage financier, Le Caire cherche à limiter la fuite vers Gaza de ses produits subventionnés, comme le carburant, contre une facture  budgétaire qui dépasse 20 milliards de dollars par an. 

Mais l’arrêt du trafic souterrain, sans contrepartie satisfaisante à la surface, n’est pas une perspective «tenable» pour le nouveau pouvoir égyptien: «Mohammed Morsi n’est pas Moubarak. Les Frères musulmans ne peuvent pas laisser “mourir” Gaza», explique Mukhaimar Abu Saada, professeur de Sciences politiques à Gaza.

Pourtant, une ouverture «légale» du poste-frontière de Rafah aux échanges commerciaux, ne fait pas l’unanimité au sein du pouvoir égyptien: «C’est une décision pas facile à prendre. L’ouverture totale de Rafah pousserait automatiquement  le territoire Gaza vers l’Egypte, avec le risque de devenir à long terme l’une de ses provinces», analyse Abu Saada.

Une évolution redoutée également à Gaza:

«Selon le Protocole de Paris (versant économique des Accords d’Oslo), Israël et les territoires palestiniens, soit Gaza et la Cisjordanie, forment une seule unité d’échanges commerciaux. L’ouverture de Rafah aux marchandises pourrait ainsi couper définitivement Gaza de la Cisjordanie, surtout si Israël décide, en conséquence, de fermer complètement son point de passage avec Gaza

Aussi, il n’est pas rare de voir, même parmi les Gazaouis, des défenseurs de la fermeture égyptienne pour préserver l’identité palestinienne de la bande de terre...

«Cette question nous donne la migraine et nous devons nous en débarrasser», concède Reda Fahmi qui dirige la commission chargée des affaires palestiniennes au sein du mouvement des Frères Musulmans égyptiens. 

Autorité palestinienne: tout sauf les tunnels 

En Cisjordanie, la destruction définitive des tunnels de contrebande est ardemment souhaitée. Les conseillers de Mahmoud Abbas applaudissent sans retenue toutes les manœuvres des bulldozers égyptiens. Le gruyère souterrain de Gaza est jugé coupable de saper «l’unité du peuple palestinien», au profit d’une élite de businessmen «millionnaires» qui s’engraissent sur le dos des Gazaouis.

Dans une interview donnée à l’hebdomadaire britannique, The Economist, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, dénonce la mainmise de 800 millionnaires et 1.600 quasi-millionnaires sur le commerce souterrain de Gaza.

Cette colère s’explique peut-être aussi par une autre raison plus triviale:

«Lorsque les marchandises passent par le point de passage israélien de Kerem Shalom, c’est l’Autorité palestinienne qui récupère les taxes, parce qu’Israël ne reconnait pas le Hamas. Tandis que c’est le mouvement islamique qui perçoit un dividende sur les marchandises transitant par les tunnels...», explique Mukhaimar Abu Saada.

Selon l’ONG International Crisis Group entre 500 et 700 millions de dollars de produits passent par les réseaux souterrains chaque année. Depuis début 2012, le Hamas récolterait 14,5% de taxes, soit 10% à 15% de son budget. De quoi irriter encore davantage l’Autorité palestinienne, qui traverse la crise financière la plus aigüe de son histoire.

Néanmoins, Ramallah redoute tout autant d’être laissée à l’écart des tractations égypto-gazaouites en vue de l’établissement d’une plate-forme commerciale au point de passage de Rafah. Et ainsi perdre définitivement toute influence sur les affaires de «l’autre» territoire palestinien.

Reste que ces tractations régionales s’orientent vers deux scénarios peu convaincants: choisir entre un Gaza égyptien libre ou un Gaza palestinien toujours enfermé?

Hélène Jaffiol

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Publié le 29/09/2012
Mis à jour le 29/09/2012 à 18h43
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