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NBA: Kobe Bryant, le faiseur de stars

Tom Scocca, mis à jour le 17.06.2010 à 16 h 08

Comment devenir un grand joueur NBA? Battre Kobe Bryant.

Cet article de Slate.com a été publié à la veille de la finale de la NBA, qui a été remporté dimanche 14 juin au terme du cinquième match par les Los Angeles Lakers de Kobe Bryant. C'est la quatrième fois que Kobe Bryant remporte la titre de la NBA et la première fois qu'il le fait depuis le départ des Los Angeles Lakers de Shaquille O'neal. Kobe Bryant devient bien le meilleur joueur de la NBA depuis la retraite de Michael Jordan. C'est le thème de l'article qui suit.

On le sait, les responsables marketing de la NBA adorent la médiatisation à outrance. Cette fois, ils encouragent (à travers des marionnettes) un affrontement entre les superstars des play-offs. La bande-annonce de l'émission spéciale d'ESPN sur Kobe Bryant et LeBron James, «Dream Season: 23 et 24» a prématurément annoncé que le Cavalier de Cleveland représente pour Kobe l'adversaire de poids tant attendu à qui se mesurer. C'est un peu comme le duel Magic Johnson-Larry Bird. Les deux joueurs rivalisent de tout, mais surtout de brio.

Mais Magic et Bird étaient vraiment de la même génération: ils se sont disputés le championnat universitaire (ndlr, NCAA) avant d'intégrer la NBA en même temps. Kobe était déjà triple champion NBA quand LeBron était encore au lycée. A 30 ans, la condition physique autrefois éblouissante de Bryant commence à s'estomper. James, lui, est toujours dans sa phase ascendante. Leur relation s'apparente davantage à celle qui existait entre Larry Bird et le vieillissant Julius Erving (surnommé Dr J.). Même si ces deux là ont été les vedettes d'un jeu vidéo de basket en un contre un, leur rivalité sur le parquet s'est ponctuée d'un Dr J. prenant à la gorge son jeune bourreau.

Seulement voilà, en présentant LeBron James comme l'ultime adversaire de Kobe Bryant, on dénature la rivalité qui a véritablement caractérisé une ère de la NBA: Kobe Bryant contre le mec qui battra Kobe Bryant.

Posez la question à Paul Pierce, à Manu Ginobili. Ou à Chauncey Billups. Demandez même leur avis à Leandro Barbosa ou à Boris Diaw, pas besoin d'avoir remporté un titre NBA pour éprouver la jouissance de battre Kobe Bryant. C'est une récompense en soi, le rite de passage qui définit toute une génération de basketteurs. Cette saison, c'est Carmelo Anthony et les Nuggets de Denver - aux performances pourtant médiocres depuis plusieurs années - qui ont le privilège d'affronter les Lakers lors de la finale de la conférence Ouest. S'il parvient à battre Kobe, Anthony se sera non seulement imposé en tant que marqueur, mais aussi en tant que star au jeu complet, et même de candidat au Hall of Fame, le genre de joueur capable de briller dans les plus grands matchs.

Jouer contre Kobe Bryant est la plus belle occasion du championnat. Depuis qu'il est passé professionnel, l'ambition affirmée de Bryant est clairement de devenir le nouveau Michael Jordan, le joueur à l'aune duquel sont évalués tous les autres basketteurs. A sa façon, Kobe a atteint cet objectif. La différence est que les autres joueurs aiment être à la hauteur.

Pour autant, Bryant n'est pas facile à battre. Si c'était le cas, tout le monde s'en moquerait et Kobe aurait rejoint Jerry Stackhouse ou Vince Carter dans la catégorie des «prochains Jordan ratés». Bryant est un compétiteur féroce, un marqueur incroyablement doué et créatif, un défenseur étouffant. Mais il n'est pas imbattable.

En comparaison, le niveau d'excellence de Michael Jordan était cruellement inégalable. Une fois que Jordan et les Bulls s'étaient installés au sommet du championnat - se hissant au milieu d'équipes terribles comme les Celtics de Larry Bird, les Lakers de Magic Johnson et les «bad boys» des Pistons - la tradition des nouveaux champions qui arrachaient le titre aux champions en titre était révolue. Personne ne pouvait rien arracher à Michael Jordan.

Les seuls play-offs qu'il a perdus après avoir atteint l'apogée de sa carrière - contre les Orlando Magic et Shaquille O'Neal - sont ceux qui ont suivi le retour de Jordan au basket après s'être consacré au baseball pendant une année. Il portait le n° 45, comme pour s'assurer que la postérité retiendrait que le gars qui s'était fait piquer le ballon par Nick Anderson n'était pas le vrai Jordan.

Charles Barkley, Karl Malone, John Stockton, Patrick Ewing, Reggie Miller, toute une cohorte de légendes ont tiré leur révérence sans jamais remporter une bague de champion. Leurs meilleures années ont été éclipsées par la gloire de Michael Jordan. Les rares superstars de l'époque de Jordan qui ont remporté des titres n'ont jamais battu la vedette des Bulls sur le terrain. Hakeem Olajuwon et Clyde Drexler ont gagné pendant les années où Jordan faisait du baseball/portait le numéro 45. Et David Robinson et Gary Payton ont eu la chance de rester dans le championnat après la retraite de Jordan en 1998.

Kobe, en faisant équipe avec O'Neal pour remporter trois titres consécutifs, semblait bien parti pour une domination semblable. Pourtant, pour chaque Jason Kidd ou Allen Iverson contré par les Lakers, il y a eu un Chauncey Billups et un Rasheed Wallace, un Ray Allen et un Kevin Garnett qui ont vu leur rêve se réaliser aux dépens de Kobe. (L'erreur de Karl Malone est d'avoir essayé de jouer avec Kobe dans sa dernière tentative de décrocher le titre au lieu de jouer contre lui.) En cherchant à attirer la lumière des projecteurs de l'ère post-Jordan, Kobe est lui-même devenu le projecteur. C'est en sa présence que les autres joueurs, et leurs bijoux de champions, brillent le plus fort.

Dans les matchs de play-offs de Kobe Bryant, il y a quelque chose qui ne manque pas de plaire au public. Quand il gagne, il plastronne à la manière de Michael Jordan et montre bien à son adversaire que ce dernier a perdu. Quand il perd, en revanche, il entre dans une étrange dynamique nerveuse et refuse de tenter des tirs ; son équipe est déroutée et complètement abattue ; il pleurniche et le bout du nez devient devient rose.

Bryant est aussi le joueur idéal pour faire ressortir n'importe quel genre de rivalité. Dynastique? Les Spurs de Tim Duncan ont reçu quatre bagues; Kobe en a obtenu trois. «Cryptodynastique»? Les Phoenix Suns, salués par le public pour leur jeu rapide, n'ont pas réussi à rafler un titre, mais ils ont battu Kobe. «Intrasquad»? Depuis que leur conflit a scindé les Los Angeles Lakers, Shaq a gagné une bague sans Kobe, tandis que Kobe n'en a remporté aucune sans Shaq. Intergénérationnel? Si LeBron n'atteint pas la finale, il faudra se contenter de Carmelo. Joueur contre coach? Phil Jackon a quitté les Los Angles Lakers exaspéré, Kobe a complètement raté les play-offs, et Phil Jackson est revenu. Un contrexemple en guise de preuve: on a largement oublié la victoire en finale des Miami Heat contre les Dallas Mavericks, car aucune équipe n'a eu à battre Kobe pour arriver là. Du coup, cet épisode s'est avéré peu convaincant.

Comment Chauncey Billups est-il passé du statut de mercenaire médiocre à celui de parton autoritaire sur le parquet? En battant Kobe et les Lakers. Comment Bruce Bowen et Raja Bell sont-ils passés du statut de joueurs bouche-trous à celui de défenseurs modèles? En étant des joueurs qui ont contenu Kobe. Kobe Bryant sert de référence dans les duels (les 45 points de Kobe ont été insuffisants face aux 60 points de Gilbert Arenas), dans les confrontations marqueur contre défenseur (Kobe contre Tayshaun Prince) et même dans les débats conceptuels: le fait de battre Kobe était censé valider l'approche ultra-statisticienne des Houston Rockets (même si Kobe a gagné).

Même si LeBron James fait faux bond à Kobe Bryant pour une confrontation en finale (ndlr, Kobe Bryant s'est qualifié pour la finale depuis, pas Lebron James), ou si les deux manquent ce rendez-vous, le roi James a déjà montré qu'il dépendait de l'adoubeur Kobe. En février, Bryant a marqué 61 points contre les Knicks, établissant un nouveau record à Madison Square Garden. Deux jours plus tard, James lui volait la vedette en marquant 52 points et en enregistrant 11 passes décisives et 10 rebonds. Un des rebonds a été par la suite retiré après correction, mais le triple-double apparent avait déjà envoyé le message voulu: si Kobe pouvait marquer à tour de bras, mais Lebron pouvait dominer tous les aspects du jeu.

Après les J.O., nous avons eu droit à des articles expliquant à quel point Kobe avait démontré sa supériorité à ses coéquipiers, en particulier James et Anthony. Ils avaient été impressionnés par ses immenses efforts à l'entraînement et sa défense féroce, et s'en sont remis à lui jusqu'à la dernière ligne droite et la victoire serrée de l'équipe américaine sur l'équipe d'Espagne pour conquérir l'or. La prétendue morale était: «Maintenant vous avez vu, de près, ce qui fait de Kobe le meilleur joueur du monde». Mais cette idée est un vestige d'un autre âge. Michael Jordan a brisé ses adversaires, convaincant un par un les joueurs de la NBA que personne d'autre n'avait  ce qu'il fallait pour être le meilleur. Kobe Bryant, lui aussi, met à l'épreuve la volonté de ses rivaux, mais parfois ils réussissent le test. Le véritable enseignement des Jeux Olympiques est le suivant: «les joueurs qui veulent battre Kobe doivent d'abord tenter de lui arracher quelques tuyaux».

Tom Scocca

Traduit par Micha Cziffra

(Photo: Kobe Bryant et LeBron James, REUTERS/Lucy Nicholson)

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