Monde

Israël/Palestine: le retour de l'idée de l'Etat unique

Kristell Bernaud, mis à jour le 03.09.2012 à 7 h 04

Face à l’impasse du processus de paix, la solution d’un Etat unique entre Israéliens et Palestiniens resurgit. Est-elle crédible et réaliste?

Zena, six ans, belge d'origine palestinienne, dans une manifestation à Bruxelles le 21 septembre 2011.REUTERS/Francois Lenoir

Zena, six ans, belge d'origine palestinienne, dans une manifestation à Bruxelles le 21 septembre 2011.REUTERS/Francois Lenoir

Plus d’un quart des Palestiniens est favorable à un Etat binational (25,9%), selon une enquête du Jerusalem Media and Communications centre (JMCC) publiée récemment. Un Etat binational consisterait à la création d’un Etat unique, comprenant deux nationalités définies constitutionnellement, où les Israéliens et les Palestiniens seraient tous citoyens. Il s’agit d’une proposition qui resurgit à chaque fois que le processus de paix se trouve en panne. La plupart des avocats du binationalisme se trouvent du côté palestinien. Ahmed Qorei, ancien Premier ministre palestinien et l'un des architectes du processus d'Oslo, estime que les Palestiniens devraient abandonner l’idée d’une solution à deux Etats, renoncer au rêve d’un Etat nation, et se concentrer sur la stratégie d’un Etat unique comprenant Israël, la Cisjordanie et Gaza, où chaque citoyen aurait les mêmes droits.

Un Etat pour deux peuples

Quelques observateurs étrangers prônent aussi le binationalisme. Ils avancent plusieurs arguments: la faible superficie de la terre disputée depuis le Jourdain jusqu’à la Méditerranée, l’imbrication spatiale des deux sociétés israéliennes et palestiniennes, le nombre important de colonies israéliennes, l’envie de vivre ensemble, plutôt que le désir de séparation, la fin du blocage diplomatique et de la situation sécuritaire en Cisjordanie, difficilement tenable pour les Palestiniens.

La solution de «un Etat pour deux peuples» commence aussi à avoir plus d’écho auprès des Israéliens. Même au sein du Likoud, parti de l’actuel Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou. La députée de droite, Tzipi Hotovely, défend l’idée d’Etat unique, mais avec ses limites. Elle propose d’intégrer les Palestiniens de Cisjordanie au sein d’un Etat unique, à l’intérieur duquel Israéliens et Palestiniens auraient les mêmes droits et devoirs. Mais les Juifs devront rester majoritaires au sein de la société, précise la députée. Il s’agirait d’un Etat unique, juif, avec une large minorité arabe.

De fait, la majorité des Israéliens restent encore effrayés par l’idée d’un Etat binational. Les détracteurs de ce concept brandissent la menace de la question démographique, l’obsession pour l’Etat hébreu. Selon les projections démographiques du JMCC, la population arabe (Palestiniens et Arabes israéliens) d’Israël et des Territoires palestiniens devrait dépasser la population juive vers 2014-2015. En cas d’Etat binational, les Juifs deviendraient alors minoritaires. Un seul Etat signifierait donc la fin d’Israël comme Etat juif, la fin du projet sioniste d’établissement d’un Etat juif sur la Palestine garant de la survie de ce peuple, le fer de lance des gouvernements israéliens successifs depuis la création de l’Etat hébreu. Le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a mis en garde contre cette menace qui grandit et qui «serait désastreux pour Israël», arguant que la paix avec les Palestiniens permettra d’éviter un Etat binational. L’un des anciens chef du Shin Bet (services de renseignement intérieur) prédit la fin du sionisme si rien n’est fait pour empêcher de facto l’établissement d’un Etat binational.

Devant l’impasse du processus de paix et les colonies juives de plus en plus nombreuses en Cisjordanie, un nombre croissant d’Israéliens et de Palestiniens reconnaissent qu’un Etat palestinien fait figure d’utopie. «Aujourd’hui, plus de 90% des Palestiniens pensent qu’ils n’auront jamais d’Etat, confie Hazem Al-Qawasmi, économiste et activiste politique palestinien. Lui-même n’y croit plus. Pourtant, jusqu’en 2006, Hazem Al-Qawasmi était un fervent défenseur d’une solution à deux Etats pour deux peuples. «Nous espérions avoir notre Etat en 1999, vivant en paix aux côtés d’Israël.» Mais désabusé et désillusionné face à l’échec patent des accords d’Oslo de 1994, convaincu de l’impossibilité d’avoir deux Etats vivant côte à côte, il cesse définitivement en 2006 de croire à un futur Etat palestinien. «Nous avons tout essayé, il n’y a plus aucune chance d’y arriver. Ni les Israéliens ni les Palestiniens ne sont prêts à ça. Pour les Israéliens, rien n’est plus important que la terre d’Eretz Israël. Alors que pour les Palestiniens, la Palestine est leur terre natale. Ils ne croient pas en l’héritage juif sur cette terre, ni au sionisme. Israël est pour eux un Etat raciste. Les Palestiniens ont beaucoup misé sur leur leadership et ont donné leur chance à l’Autorité palestinienne. Mais aujourd’hui, ils ne croient plus en un possible accord de paix.» 

«Il n'y aura pas d'Etat palestinien»

A partir de 2007, Hazem Al-Qawasmi opte alors pour une toute autre stratégie: la promotion d’un Etat unique, pour lequel il milite au travers de conférences en Israël et dans les Territoires palestiniens. Mais dès le départ, il rencontre peu d’écho auprès des Israéliens qui refusent cette solution et ne reçoit aucun soutien de l’Autorité palestinienne. Aujourd’hui, l’idée, loin de faire consensus, est plus répandue qu’elle n’y paraît. «Certains membres de l’Autorité palestinienne croient en un Etat unique, assure l’économiste. Ils pensent que c’est la seule solution mais ils ne peuvent l’avouer face à la ligne officielle de leur gouvernement qui négocie pour la création d’un Etat palestinien.»

Dans son livre «Il n’y aura pas d’Etat palestinien», Ziyad Clot, ancien membre de l’équipe de négociateurs de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), fait le constat amer qu’un Etat palestinien ne verra jamais le jour. Il condamne l’intransigeance des Israéliens et critique le manque de courage du gouvernement palestinien. Pour l’auteur, les négociations font office de farce. «Les Palestiniens estiment que leur gouvernement leur a menti, explique Hazem Al-Qawasmi, ce qui explique la faible popularité de Mahmoud Abbas. Il n’y a aucune volonté politique de faire bouger les choses. L’Autorité palestinienne est trop faible pour prendre une quelconque initiative.»

«On se dirige vers le démantèlement de l’Autorité palestinienne, ajoute Jeff Halper, anthropologue israélien. Israël devra alors réoccuper les villes palestiniennes et on finira de facto par avoir un Etat unique. Toute solution est bloquée. L’Etat hébreu ne permettra pas la création d’un Etat palestinien et les Palestiniens ne reconnaîtront pas Israël comme un Etat juif. Pour eux, c’est une colonie.»

Les origines du binationalisme

L’idée d’un Etat commun judéo-arabe sur la Palestine mandataire n’est pas nouvelle. Cette proposition a été émise pour la première fois dans les années 1920, par l’association Brit Shalom, créée par le journaliste Robert Weltsch. Cette association avait pour programme la création d’un «État binational, dans lequel les deux peuples auraient joui de droits égaux». Cette conception du binationalimse fut reprise par d’autres groupes sionistes minoritaires, dont les figures de proue étaient le théologien juif Martin Buber, le premier recteur de l’Université hébraïque de Jérusalem Judah Magnes, mais aussi la philosophe Hannah Arendt. Avant 1947, des intellectuels juifs défendaient fermement la création d’un Etat binational, arguant que l’entente entre Juif et Arabes était primordiale. Ils étaient persuadés que les deux peuples pourraient vivre ensemble dans le même pays. S’ils restaient minoritaires, ils n’en étaient pas moins influents. Mais le mouvement national arabe s’opposait catégoriquement à ce concept.

En 1947, est voté le plan de partage des Nations Unies qui prévoit la partition de la Palestine mandataire entre un Etat juif et un Etat arabe, avec Jérusalem placée sous contrôle international. Ce vote ouvre la voix à la création de deux Etats, enterrant durablement le concept de binationalisme. La guerre aboutit à la création de l'Etat d'Israël et à l'occupation en grande partie de l'Etat palestinien par l'Egypte (Gaza) et la Jordanie (Cisjordanie). Suite à la guerre des Six jours en 1967 et à celle de Kippour en 1973, la solution d’un Etat binational ressurgit timidement au sein de la gauche israélienne face à la politique des implantations juives en Cisjordanie. A la fin des années 1970, certains membres de la droite israélienne étaient prêt à accepter l’idée d’un Etat binational, à condition que Gaza et la Cisjordanie soient placées sous souveraineté juive, et que ce futur Etat reste un Etat juif, avec une minorité arabe. Dans son programme politique de 1969, le Fatah, parti dirigé par Yasser Arafat, prônait la fin de l'Etat d'Israël et son remplacement par un Etat palestinien «indépendant et démocratique dont tous les citoyens, quelle que soit leur confession, jouiront de droit égaux». Cela signifiait une acceptation des Juifs établis en Palestine en tant que communauté religieuse mais non en tant que nation.

En 1988, l’OLP reconnaît officiellement l’existence de l’Etat d’Israël et proclame la création d’un Etat palestinien sur la base des frontières d’avant 1967. Les accords d’Oslo en 1993 viennent renforcer cet espoir de deux Etats pour deux peuples. A partir de 2003, le concept du binationalisme refait surface devant l’échec des accords d’Oslo. Au sein de la classe politique palestinienne, certains membres du gouvernement de Yasser Arafat, y compris le président de l’Autorité palestinienne lui-même, estime que la solution à deux Etats s’éloigne de plus en plus.

Ces dernières années, des dirigeants et personnalités politiques palestiniennes de premier plan, dont le responsable en chef des négociations, Saeb Erekat, ont ramené sur le devant de la scène le partage de la terre entre le Jourdain et la Méditerranée. Du côté israélien, l’ancien Premier ministre Ehud Olmert, avait mis en garde lors de la conférence d'Annapolis en 2007: «Si un jour arrive où la solution à deux Etats s'écroule et où nous devons faire face à un combat de type Sud-Africain pour l'égalité des droits civiques (incluant les Palestiniens des territoires occupés), alors, dès que cela se produira, ce sera la fin de l'Etat d'Israël».

Un «discours» plus qu’une solution

Dans leur ouvrage «Un Etat commun entre le Jourdain et la mer», Éric Hazan et Eyal Sivan défendent la thèse que «la partition de la Palestine historique en deux États n'est pas une solution mais un discours». Un «discours», sous forme de consensus, défendu par Israël, l’Autorité palestinienne, la communauté internationale ainsi que les pays arabes. Il apparaît comme la seule «solution juste», derrière laquelle se jouent des intérêts divers. Selon les deux auteurs, la solution à deux Etats permet aux dirigeants israéliens de légitimer la politique de colonisation en Cisjordanie, tout en prétendant officiellement poursuivre la quête d’un Etat palestinien indépendant aux côtés d’Israël. L'Autorité palestinienne de Ramallah aurait elle aussi «intérêt à maintenir l'idée des deux États». L'Autorité palestinienne, née des accords d'Oslo en 1994, perdrait sa raison d'être si le projet d'un État palestinien venait à disparaître. La survie politique de ses dirigeants repose sur un processus de paix illusoire, tandis que leur survie économique dépend de l’argent versé par la communauté internationale, aide financière elle aussi conditionnée par la recherche d’une paix durable. «Les responsables de l’Autorité palestinienne défendent la solution à deux Etats uniquement pour toucher l’argent de la communauté internationale, commente Hazem Al-Qawasmi, économiste et activiste politique. Et ses dirigeants sont trop occupés à remplir leurs poches. Je pense que l’Autorité palestinienne finira pas être démantelée. De facto, on arrivera à une situation d’Etat unique.»

Autre défenseur de ce «discours»: les pays arabes. Depuis la création de l’Etat d’Israël, la question palestinienne a d’abord été une question arabe. Derrière la lutte pour la libération de la terre de Palestine, se cachait le refus pour les pays arabes de reconnaître l’existence de l’Etat hébreu. Puis, cette question s’est transformée en lutte pour la satisfaction des droits nationaux des Palestiniens. La volonté des dirigeants arabes à œuvrer à l’autodétermination des Palestiniens est aussi une manière détournée de faire cause commune contre l’ennemi sioniste et la présence occidentale au Moyen-Orient.  

Scénarios alternatifs au binationalisme

Plusieurs pistes de réflexion imaginent un Etat binational sous forme d’Etat fédéral ou d’une confédération. Des idées qui émergent même au sein des colons, afin de pouvoir conserver les implantations juives. Eliaz Cohen vit dans la colonie de Kfar Etzion en Cisjordanie. Le militant et poète ne croit ni à l’Etat binational, ni à l’idée d’une société à domination religieuse.

«Chacun doit avoir son Etat fondé sur sa nationalité, observe-t-il. Les Israéliens ont besoin d’un Etat juif, surtout depuis la Shoah, pour se sentir en sécurité. Et aujourd’hui, les Palestiniens ont besoin de connaître l’indépendance, de vivre la satisfaction d’avoir son propre Etat.» Eliaz Cohen est souvent photographié aux côtés de ses voisins palestiniens. Il milite pour une forme d’Etat unique, celle de deux nations intégrées, idée de plus en plus répandue parmi les Israéliens et Palestiniens. Il promeut ce qu’il appelle le «one space» («un seul espace»): deux nations intégrées et non séparés, avec une seule économie et une seule frontière. «La Terre d’Israël et de Palestine du Jourdain jusqu’à la mer Méditerrannée doit être une seule unité, un seul espace. Elle ne devrait pas être divisée, ni séparée. Il existe actuellement une mutuelle déshumanisation de l’autre. Chaque partie voit l’autre comme un monstre et un ennemi. Je crains que le modèle de séparation ne rende les réalités quotidiennes pires qu’elles ne le sont aujourd’hui. La solution est d’habiter ensemble, d’arriver à ne plus avoir peur l’un de l’autre...» Tous les Juifs du monde entier ainsi que les Palestiniens et leurs réfugiés pourraient habiter dans cet espace commun. Les colonies seraient intégrées au sein d’un Etat palestinien et Israël devrait accepter les refugiés palestiniens. «Je suis prêt à vivre dans un Etat palestinien, lâche Eliaz Cohen, à condition de conserver ma langue et ma nationalité israélienne.»

D’autres scénarios ont été proposés comme l’adossement de la Cisjordanie à la Jordanie, (qui avait annexé la Cisjordanie de 1948 à 1967), et où réside la plus importante des communautés palestiniennes, et le rattachement de Gaza à l’Égypte. Ou encore la constitution d’une fédération jordano-palestinienne, imaginée par le Centre israélien pour les Etudes stratégiques Begin-Sadat. Une sorte de fédération à l’américaine, réunissant la Jordanie, la Cisjordanie et Gaza et où le pouvoir fédéral serait jordanien.

Autre plan polémique proposé par le ministre israélien des Affaires étrangères, Avidgor Lieberman: non pas un « transfert physique de population ni de démolitions d’habitations», mais un échange de territoires peuplés. Les Arabes israéliens recevraient alors la citoyenneté palestinienne. Avec cette solution, l’extrême droite israélienne est accusée de vouloir en finir avec la citoyenneté des Arabes israéliens, en se servant de la perspective d’un «Etat arabe» aux côtés d’un «Etat juif».

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