Monde

Apollo 11: un petit «a» pour l'homme, un bond de géant pour l'humanité

Joel Shurkin, traduit par Peggy Sastre, mis à jour le 21.07.2014 à 14 h 10

Un témoin de l'époque explique comment Armstrong a «mangé» un mot de sa phrase historique, et pourquoi l'importance de la mission dépassait largement les premiers pas sur la Lune.

Dans la nuit du 20 au 21 juillet 1969, Armstrong devient le premier homme à poser le pied sur la Lune. Nasa.

Dans la nuit du 20 au 21 juillet 1969, Armstrong devient le premier homme à poser le pied sur la Lune. Nasa.

J'ai toujours espéré être en vie pour voir le premier homme marcher sur la Lune. Je l'étais, et j'ai même pu en rendre compte. Mais je n'aurais jamais pensé être encore en vie pour voir le dernier homme se poser sur la Lune.

En tant que journaliste, j'étais là quand Neil Armstrong a fait ses premiers pas sur la surface lunaire, et j'ai même contribué à formuler sa petite phrase historique (j'y reviens dans un instant). J'ai couvert toutes les expéditions lunaires jusqu'à la dernière, Apollo 17, à la fois pour Reuters et le Philadelphia Inquirer.

A l'époque, je n'aurais jamais pensé que l'Amérique qui avait envoyé des hommes sur la Lune allait se ratatiner sur elle-même et voir son esprit de conquête relégué au rang d’aberration temporaire. Aujourd'hui, on en est à virer des instituteurs pour faire des économies de bouts de chandelle.

Armstrong est mort la semaine dernière, à l'âge de 82 ans. Buzz Aldrin, qui est descendu avec lui sur la Lune, et Michael Collins, resté au-dessus d'eux pour piloter le module de commande d'Apollo, sont toujours en vie. Au total, nous avons envoyé 24 hommes sur la Lune, et 12 ont foulé son sol. L'un d'entre eux, Alan Shepard, a même joué au golf là-haut.

Tous les autres marcheurs lunaires ont désormais dépassé les 70, voire les 80 ans. Si quelqu'un y retourne un jour, je serai mort depuis longtemps. D'ici dix ans, il n'y aura probablement plus personne de vivant à avoir arpenté un autre monde. Je trouve cela lamentable.

Comme l'a dit Armstrong, «c'est un petit pas pour l'homme, mais un bond de géant pour l'humanité». Mais l'a-t-il vraiment dit?

Unique élément de controverse d'Apollo 11

Clarifions tout de suite les choses. A part pour les cinglés qui pensent que tout a été mis en scène dans un studio d'Hollywood, l'unique élément de controverse de la mission Apollo 11 réside dans l'authenticité de cette citation. Pour le dire franchement, qu'importe qu'il l'ait vraiment dit. Nous avons été un petit groupe à dire qu'il l'avait fait, et l'histoire se termine là.

Les journalistes couvrant le programme spatial étaient regroupés dans une grande salle du Manned Space Center, à Houston, un hall d'exposition transformé en centre de presse. Les ordinateurs ou les téléphones portables n'existaient pas. Chacun avait son bureau et chaque bureau avait son téléphone. Nous écrivions nos articles sur des machines à écrire portables (pour une raison quelconque, quasiment toutes des Olivettis vert clair) et nous les dictions par téléphone à nos rédactions, même si ceux qui travaillaient pour des agences de presse avaient accès à des téléscripteurs.

L'un des avantages, c'est que des écouteurs nous permettaient d'entendre les transmissions air-sol du vaisseau spatial. Nous pouvions entendre –du moins en théorie– le moindre mot échangé entre les astronautes et la mission de contrôle (ils pouvaient rendre leurs transmissions confidentielles s'ils devaient parler de problèmes intestinaux ou du décès d'un des membres de l'équipage, mais ils n'ont pas eu à le faire souvent). 

Le 20 juillet 1969, assis derrière nos machines à écrire, nos mains suspendues en l'air, nous étions tous hypnotisés par les écrans de télévision accrochés aux murs. Puis Armstrong a annoncé «L'Eagle a atterri» et nos bras se sont levés. Reuters a envoyé sa dépêche «Des hommes sur la Lune» et les téléphones n'en finissaient plus de sonner.

Cohérence entre les médias

Ensuite, Armstrong a descendu l'échelle du module lunaire et posé le pied sur le sol du satellite, un pas qui le faisait entrer à coup sûr dans tous les livres d'histoire. Puis il a dit soit «C'est un petit pas pour l'homme, mais un bond de géant pour l'humanité» ou «C'est un petit pas pour un homme, mais un bond de géant pour l'humanité». La transmission n'était pas claire et nous n'étions pas sûrs d'avoir entendu le «un» avant le mot «homme».

Là, nous avions un problème et pas le temps d'y réfléchir. A l'évidence, la citation allait devenir l'une des plus célèbres de l'histoire et nous devions la retranscrire correctement. Mais sur le moment, il fallait avant tout viser la cohérence. Impossible d'avoir l'agence X qui disait une chose, l'agence Y qui en disait une autre, le New York Times avec une version des faits et le Washington Post avec une autre. Oubliez l'histoire, c'est à nos rédacteurs en chef qu'il fallait rendre des comptes.

Très vite, parmi les employés des agences et des journaux les plus importants, nous avons été un petit groupe à nous réunir au centre de la salle de presse et à nous mettre d'accord sur l'absence du «un». La citation a donc été retranscrite ainsi, et c'est ainsi que tout le monde la connaît aujourd'hui.

Plus tard, Armstrong a assuré qu'il avait préparé sa phrase avant de descendre de l'échelle et qu'elle contenait le mot «un». Mais quand la Nasa a nettoyé les bandes de l'enregistrement, c'était clair que nous avions raison et qu'il avait tort. Il avait simplement oublié de le dire.

Mais ne vous y trompez pas, c'était un bond de géant pour l'humanité, mais aussi pour l'Amérique. La guerre froide et la concurrence avec l'Union soviétique ont été les motivations premières de John Kennedy pour lancer un programme lunaire, mais le projet les a largement dépassées.

Le plan de relance le plus réussi

Il s'est aussi avéré être le plan de relance le plus important et le plus réussi de toute l'histoire américaine. Il fallait revenir au financement des voies de chemin de fer transcontinentales, au XIXème siècle, pour trouver un équivalent.

Le gouvernement injecta 25 milliards de dollars (170 milliards de dollars actuels –135 milliards d'euros) dans la conquête spatiale qui allait envoyer des Américains sur la Lune. Une somme qui n'inclut pas le financement de Gemini et de Mercury, les deux programmes qui ont mis Apollo au point.

Du côté de ses détracteurs, on a entendu ce bon vieux bobard: «Pourquoi est-ce qu'on dépense tout cet argent sur la Lune alors qu'on pourrait le dépenser ici, en Amérique?» Évidemment que tout cet argent a été dépensé en Amérique, quasiment jusqu'au dernier centime.

Au plus fort de son activité, Apollo employait directement 400.000 personnes dans le gouvernement ou via des contractuels et, indirectement, plusieurs centaines de milliers. Pour la plupart, il s'agissait de nos meilleurs scientifiques et ingénieurs, de techniciens géniaux et même de bureaucrates talentueux.

La NASA des années 1960 et du début des années 1970 est encore à ce jour la meilleure agence gouvernementale qu'il m'a été possible de fréquenter. A chaque fois que j'entends un politicien dire que le gouvernement ne fait jamais rien de bien, je pense à eux.

C'était le triomphe des nerds et des pilotes d'essai.

L'âge électronique doit son existence à Apollo

Cet argent nous a permis d'aboutir à la plus grande réalisation technologique de toute l'histoire. L'un des mythes qui entoure le programme spatial veut qu'il soit à l'origine de certaines innovations du quotidien, comme le Teflon et le Velcro: c'est totalement faux, même si les deux matériaux ont été utilisés. Les progrès ont été bien plus colossaux.

L'âge électronique dans lequel nous vivons doit globalement son existence à Apollo, tout comme notre manière de fabriquer nos ordinateurs, de les programmer et de les organiser. Leurs toutes premières cellules ont pris vie dans ce programme spatial. Les tous premiers travaux en matière de circuits intégrés dérivent de la résolution des problèmes techniques que représentaient un aller-retour habité vers la Lune. A chaque mission, les ordinateurs devenaient plus petits, plus puissants.  

Que l’ordinateur portable sur lequel j'écris cet article ait plus de puissance de calcul que les ordinateurs envoyés sur la Lune, c'est tout à fait exact, mais je ne pourrais pas m'en servir aujourd'hui s'ils n'y avaient pas été à l'époque.

Les résultats scientifiques ont été époustouflants. Nous avons pu tenir des morceaux de Lune dans nos mains –ce que j'ai fait– pour les étudier. Et nous en avons appris davantage sur le système solaire et sur notre planète Terre que tout ce nous en savions auparavant.

L'économie connut un véritable boom grâce aux avancées technologiques et à l'argent que le gouvernement y avait investi.

Une dernière chose: le monde a changé grâce à une simple photo prise par l'équipage d'Apollo 17, la fameuse image de notre planète bleue, solitaire et fragile, perdue dans l'immensité de l'espace. Grâce à cette photo et au livre de Rachel Carson, Printemps silencieux, nous avons pris conscience de la vulnérabilité de notre planète et le mouvement écologiste est né. Personne n'aurait pu le prédire.

On estime qu'un cinquième de la population humaine sur Terre a vu l'alunissage à la télévision, a vu  Armstrong planter le drapeau américain.

L'exploration est dans l'ADN de l'homme

Mais rien de tout cela n'était une raison suffisante pour y aller à l'époque, ou pour y aller aujourd'hui. Il y a une raison encore plus importante.

Le regretté Jonathan Eberhart de Science News, mon ami et collègue, l'avait parfaitement résumé dans une de ses brillantes chroniques. Nous devons explorer l'espace car c'est que nous faisons, nous les humains, avait-il écrit. Nous explorons. Nous ne nous satisfaisons pas ce que ce nous sommes, nous voulons voir ce qu'il y a au-delà des limites. C'est dans notre ADN.

Quand les grandes explorations terrestres ont commencé, il y a probablement eu des gens pour dire à Cook, à Magellan, à Hudson, à Christophe Colomb et à tous les autres que leurs voyages n'étaient qu'un pur gâchis ou encore que si Dieu avait voulu que nous trouvions un passage vers le Nord, il nous aurait mis des panneaux de signalisation, ce genre de choses. Mais il y sont allés. C'est ce que nous sommes. Nous avons la capacité (et dans la version contemporaine des anciens empires, «nous» désigne principalement les États-Unis) de le faire.

Mais il nous manque aujourd'hui la volonté et le courage. Et si nous décisions d'aller sur Mars? N'est-ce pas un bon plan de relance?

Neil Armstrong et le programme Apollo étaient les signes d'une nation en pleine ascension, une nation au maximum de sa puissance. Et aujourd'hui?

Joel Shurkin
Joel Shurkin (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte