Culture

The Wire, aller-retour dans «la vraie vie» pour DeAndre McCullough

Nicolas Robert, mis à jour le 13.09.2012 à 7 h 16

Son histoire se confond durablement avec celle de la série culte: DeAndre McCullough ex-ado dealer à Baltimore, ex-acteur de «The Wire», a succombé en août à une overdose. Une disparition qui renforce un peu plus encore les liens entre fiction et réalité, dans le Maryland de David Simon.

«Lamar» DeAndre MCCullough et «Brother Mouzone» Michael Potts dans «The Wire» / HBO

«Lamar» DeAndre MCCullough et «Brother Mouzone» Michael Potts dans «The Wire» / HBO

L’annonce, laconique, est parue dans le Baltimore Sun, mais l’histoire va bien au-delà de quelques lignes. C’est celle d’un long et éprouvant combat perdu, raconté au gré des pages et des images. Celle d’un ex-gamin qui, selon ses propres mots, voulait une autre fin. 

Début août, DeAndre Mc Cullough, ex-second rôle de la série The Wire, a succombé à une overdose du côté de Woodlawn, dans le comté de Baltimore. Il avait 35 ans.

Le point final de cette trajectoire tragique a suscité de multiples réactions aux Etats-Unis. Pas tant à cause du personnage qu’interprétait McCullough –il campait Lamar, silhouette plutôt discrète dans la grande fresque imaginée par David Simon. Mais bel et bien à cause de la personne qu’il était, de ce qu’il représentait, dans la cité du Maryland et bien au-delà.

A presque 16 ans, dealer qui «avait du cœur»

DeAndre était d’abord un des personnages centraux de The Corner, livre enquête écrit par Simon (alors journaliste au Baltimore Sun) et Ed Burns (ex-flic devenu professeur, comme Prez dans The Wire). Un ouvrage qui relate le quotidien de véritables habitants de Baltimore Ouest au début des années 1990. Un bouquin qui est devenu, quelques années plus tard, une véritable base de travail pour développer The Wire.

Pendant leurs recherches, Burns et Simon s’intéressent très vite aux ados qui écoulent la dope à l’angle de Fayette et Monroe, où l’on vend de la drogue 24 heures sur 24. Les gosses ont «13, 14, 15 ans, avec un pied dans le corner et l’autre sur le terrain de basket», comme le dit Simon dans une interview citée par le New York Times après la mort de Mc Cullough.

Au milieu de tous ces mômes, DeAndre Mc Cullough, bientôt 16 ans, attire leur attention. La raison: «C’était un gamin qui pouvait vous surprendre parce qu’il avait du charme, qu’il était intelligent et avait du cœur», explique Simon dans un long hommage posthume à DeAndre. Un gosse capable d’en faire des caisses devant les autres, mais aussi de penser par lui-même.

McNulty et lui

«Il savait aussi être loyal, et généreux. Je me rappelle quand, juste avant Noël, il avait dépensé son argent du corner pour acheter des cadeaux à son frère et à ses neveux et nièces parce que sa mère ne pourrait pas le faire. Je me rappelle aussi ces moments d’affection silencieuse, quand sa mère était au plus bas, avant qu’il ne lui dise qu’elle valait mieux que ça qu’elle pourrait s’en sortir.»

Dans The Corner, tout ce qui fait la singularité de The Wire est déjà là. Si l’histoire combine éléments historiques et analyse sociologique dans un réquisitoire implacable, le récit reste souverain. Il s’articule surtout autour de personnalités très finement décrites. Au point qu’elles en deviennent quasi-iconiques.

A travers ces lignes, DeAndre incarne tout à la fois l’impétuosité d’un Jimmy McNulty et la lucidité d’un Cutty Wise, deux des grands personnages de The Wire. Chaque jour, entre deux ventes de Blue Tops ou de Big Whites, le gamin voit bien que le système déchire les corps et écrase les âmes. Et il cherche comment il pourrait échapper à tout ça. Lui, le rejeton de parents qui auraient pu être tout à fait comme les autres si le Corner, authentique entité anthropophage, ne les avaient engloutis.

«L’hypothèse d’une survie»

Le désir de résister que l’on retrouve chez Daniels, Bunny Colvin ou Bunk, c’est d’abord celui de DeAndre. C’est chez ce gamin que l’on retrouve l’essence de la série culte. Ce qu’Emmanuel Burdeau décrit comme le besoin «de convertir en somme la catastrophe en endurance, de formuler l'hypothèse moralement indécidable d'une survie, au double sens d'un sursis et d'une vie supérieure», dans un livre publié en 2011, The Wire : Reconstitution collective.

The Corner sort aux Etats-Unis en 1996 (une première partie a été publiée en France en 2011), avec une photo de DeAndre en couverture. Et à la fin, le fils Mc Cullough est arrêté après un raid de la police. Il deale et il se drogue.

«(DeAndre) était le plus indépendant de tous les garçons de son âge mais il restait le produit de tout un processus et on pouvait deviner où il allait. Ça vous donne une idée de la puissance du Corner…», confirme Ed Burns dans une interview au magazine Nightline en 1997, sur la chaîne ABC.

«Tu ne sais pas comment tout ça se termine»

«Plus tard, il m’a confié qu’il détestait la façon dont (le livre) se terminait, avoue Simon. “Ce n’est pas la fin de l’histoire”, m’a-t-il dit un jour. “Tu ne sais pas comment tout ça se termine”.  Je lui ai dit qu’il avait raison. Et j’ai ajouté: “Si tu me donnes une autre fin, je l’écrirai. Je te le promets. Dans une nouvelle version, dans un article, n’importe où mais je le ferai”.»

DeAndre lui aurait répondu:

«Alors attends. Ce n’est pas fini.»

Le fait est que, par la suite, Mc Cullough va relever la tête. En 1997, quand ABC consacre un reportage à The Corner, on le retrouve en train de travailler pour un centre communautaire. Après avoir lâché les cours au collège, il reprend ses études et décroche un diplôme.

En 1999, lorsque HBO lance l’adaptation de The Corner en minisérie de six épisodes, il fait deux apparitions à l’écran. L’une en tant qu’acteur, symbolique, où il incarne un flic qui interpelle un des personnages. L’autre en tant que témoin, quand sa mère, la mère de son fils et une autre personnalité du quartier viennent parler de leur vie depuis la sortie du livre. 

Avec pudeur, celui qui arborait des dreadlocks au début de la décennie et qui a désormais le crâne rasé, évoque son père et son quotidien. En ponctuant presque chaque phrase d’un «Do you know what I mean». Dans son regard, il y a comme une lueur triste, une impression de fatigue qui ne le quitte plus.

«J’essaie de mettre de la discipline dans ma vie. J’apprends. A être responsable, être un meilleur homme, un meilleur père.»

De l’ombre de Brother Mouzone à la Nouvelle-Orléans

Et ça marche plutôt bien. En 2003,  il endosse un nouveau rôle pour The Wire. Celui de l’homme à tout faire de Brother Mouzone, un tueur venu de New York (dans des épisodes visibles cet été sur France Ô). Simon lui donne le nom de Lamar, le deuxième prénom de DeAndre. 

«Il aimait jouer et il avait une certaine aisance devant la caméra», reconnaît Simon. Mais cela ne suffit pas à en faire un métier. Et s’il travaille pendant un temps (entre 2004 et 2005) avec des mineurs placés sous main de justice, à Mountain Manor, cela ne lui suffit pas non plus à vaincre ses démons. Il finit par retomber dans la drogue. Happé par un troublant trou noir pendant encore sept longues années. 

«Il y a quelques mois, désespéré de pouvoir s’échapper à ses addictions et de Baltimore, il est venu me demander du travail en m’assurant qu’il resterait clean, raconte encore David Simon (…) on l’a embauché dans l’équipe de sécurité de Treme.»

L’expérience sur la nouvelle série de Simon durera un mois. Le temps d’être payé et de replonger. «La Nouvelle-Orléans, ça ne marchait pas pour lui. Et là-bas aussi, il y a des Corners…», explique l’ex-journaliste.

Une longue liste de disparus

L’épilogue est douloureux. Avant l’été, Mc Cullough est mêlé au braquage d’une pharmacie de Pratt Street et fait à nouveau l’objet de poursuites. Lorsque la police vient finalement avec un mandat pour l’arrêter, il est trop tard. Le 1er août, des officiers le découvrent mort dans une maison de Woodlawn.

Son nom vient rejoindre la déjà longue liste des visages de Baltimore pour qui la fiction et la réalité se mélangent de façon troublante. Gary Mc Cullough, le père de DeAndre, est mort d’overdose en 1997. D’autres personnalités de The Corner vont suivre (Boo, Bread, Fat Curt notamment). Felicia Snoop Pearson, qui incarne un des porte-flingues de Marlo Stanfield dans The Wire, a elle est été interpellée dans le cadre d’une enquête pour trafic de drogue.

Seule Fran Boyd, la mère de celui qu’on appelait aussi Dre, semble s’en sortir. Elle a complètement décroché: elle conseille des jeunes qui veulent lâcher la drogue et vit aujourd’hui avec Donnie Andrews, un ex-braqueur de dealers dont le parcours a directement inspiré le personnage d’Omar Little, le Robin des Blacks de The Wire.

De DeAndre, il restera le souvenir d’un homme qui a longtemps lutté contre un destin inéluctable. Incarnant tout ce qui fait l’espoir et le désespoir de l’Amérique de David Simon et Ed Burns.

Ça et un texte, paru dans The Corner: Poem at the Central Booking, que l’ado qu’il était a écrit peu après une arrestation en 1993.

Silent screams and broken dreams

Addicts, junkies, pushers and fiends

Crowded spaces and sad faces

Never look back as the police chase us

Consumed slowly by chaos, a victim of the streets,

Hungry for knowledge, but afraid to eat.

A life of destruction, it seems no one cares,

A manchild alone with burdens to bear.

Trapped in a life of crime and hate,

It seems the ghetto will be my fate.

If I had just one wish it would surely be,

That God would send angels to set me free

Free from the madness, of a city running wild,

Freed from the life of a ghetto child.

Nicolas Robert

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Nicolas Robert (3 articles)
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