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US Open: Connors-McEnroe, duel à la new-yorkaise

Yannick Cochennec, mis à jour le 02.09.2012 à 10 h 34

La grande rivalité tennistique du moment, entre Nadal et Federer, n'aura à nouveau pas lieu à Flushing Meadows. De toute façon, elle est loin de ce qu'a pu être l'opposition entre les deux Américains dans les années 80.

Manhattan vu des courts de l'US Open à Flushing Meadows, en 2007. REUTERS/Shaun Best

Manhattan vu des courts de l'US Open à Flushing Meadows, en 2007. REUTERS/Shaun Best

LUS Open, qui se dispute jusqu’au 9 septembre, devra encore se passer d’un affrontement entre Roger Federer et Rafael Nadal. Alors que leur rivalité est incessante depuis 2004 comme l’attestent leurs 28 rencontres, parmi lesquelles cinq duels à Roland-Garros, les deux champions ne se sont bizarrement jamais défiés sur les courts de Flushing Meadows, dans la banlieue de New York, où se déroule le quatrième et dernier tournoi du Grand Chelem du calendrier. Ce ne sera pas encore le cas cette fois en raison du forfait de Nadal, blessé au genou.

A l’US Open, cette rivalité, qualifiée souvent d’historique par les observateurs du sport, n’a donc jamais vraiment pesé sur le cours de l’épreuve contrairement, par exemple, à celle ayant mis aux prises Pete Sampras et Andre Agassi, face à face à quatre occasions sur le ciment new-yorkais entre 1990 et 2002. Agassi et Sampras, que tout ou presque séparait en termes de personnalités, ont façonné la légende récente de l’US Open.

Mais depuis que le tournoi américain s’est installé à Flushing Meadows, en 1978, après un long séjour à Forest-Hills, toujours dans le quartier du Queen’s, un autre tête-à-tête a un peu écrasé tous les autres, comme une signature de l’endroit: celui entre Jimmy Connors, cinq fois vainqueur des Internationaux des Etats-Unis, et John McEnroe, quatre fois consacré.

Leur terrain de baston préféré

Jimmy Connors et John McEnroe ont croisé le fer à quatre reprises à Flushing Meadows, à chaque fois en demi-finales (1978, 1979, 1980 et 1984). Ce n’est peut-être pas énorme, mais c’est suffisant. En effet, les deux champions avaient cette particularité rare d’être tous les deux complètement en adéquation avec le lieu où ils se trouvaient: New York. Suprême élégance: ils eurent le bon goût de se détester partout où ils apparaissaient, à commencer par New York, leur meilleur terrain de jeu.

Si Roger Federer incarne Wimbledon jusqu’au bout de sa raquette à cause de son aspect si bien rangé et de son royal classicisme jamais démenti, Jimmy Connors et John McEnroe «respiraient» à pleins poumons Flushing Meadows. McEnroe avait d’autant moins de mérite qu’il a grandi à New York.

Elevé dans la banlieue industrielle de Saint-Louis, dans le Missouri, Connors a toujours eu, lui, les mauvaises manières des faubourgs de la ville. L’un et l’autre étaient différents. Fils de bonne famille, McEnroe était timide et tourmenté. Originaire d’un milieu très modeste, Connors était marginal et sauvage, pour tout dire presque exhibitionniste tant il ne répugnait jamais à montrer ses sentiments (quand il ne désignait pas subtilement à son adversaire autre chose localisée à l’intérieur de son short).

Mais tous les deux étaient excessifs et carrément aussi dingues que la ville qui accueille l’US Open. Par ailleurs, ces deux lions enragés se retrouvaient aussi dans une autre détestation mutuelle: celle pour Ivan Lendl qu’à New York, Jimmy Connors traita un jour élégamment de «chicken» (poule mouillée).

Connors, l'enfant chéri

Si New York s’est souvent amusée à harceler McEnroe en s’ingéniant à lui chatouiller sadiquement les nerfs qu’il avait sensibles, elle s’est toujours plu à adorer Connors dont les outrances et la vulgarité assumées ont été célébrées par ce public qui ne l’a jamais autant fêté pour cela qu’en 1991, lorsque Jimbo se fraya un chemin en demi-finales à l’âge canonique de 39 ans. Toute l’énormité verbale de Connors à Flushing Meadows est d’ailleurs résumée lors d’un échange que le gaucher au revers à deux mains eut cette année-là avec un arbitre au cours de son huitième de finale homérique contre Aaron Krickstein.

Repassez-vous la scène et mettez le son bien haut…

Yes, very clear, my butt, comme il était possible, à l’époque, de s’adresser aux arbitres —enfin, quand on s’appelait Connors et qu’on avait 20.000 personnes avec soi. Inutile de préciser combien McEnroe a enrichi, plus qu’à son tour tout au long de sa carrière, le répertoire de ce langage souvent violent.

Rappelons, également en version originale, ce qu’il avait notamment jeté à la figure d’une journaliste canadienne au tournoi de Toronto en 1984. «Lady, for what it's worth, you know you're a——. » Puis encore: "You're a——.» Et: «You probably haven't been——in three weeks. You should try getting——more often.»

Entre Connors et McEnroe, lorsqu’ils s’affrontaient, cela ne volait pas toujours très haut non plus. A New York, déjà, en 1979, lors du Masters alors disputé au Madison Square Garden, le ton, aimable, fut en fait donné lors de l’un de leurs premiers duels. Tandis que McEnroe menait 7-5, 3-0, Connors abandonna, prétextant une ampoule au pied. Spectacle ahurissant chez un vainqueur par abandon, McEnroe célébra cette victoire tronquée… en levant les bras pour signifier son bonheur aux 16.000 spectateurs. Il est vrai que Connors, qui avait gagné leurs quatre premiers affrontements, avait mis un peu d’ambiance avant la rencontre en déclarant au sujet de son rival en pleine ascension: «Il est très jeune. Il sera un bon entraînement pour moi.»

Une haine cordiale

Ulcéré par l’attitude goguenarde de son vainqueur, il avait ensuite lâché. «Je ne simule jamais de blessure contre qui que ce soit. Qui croit-il être? Superman?» Dans ces échanges plus musclés sur le court, McEnroe n’avait pas joué «fond de court» non plus. «Si vous êtes un grand compétiteur, vous ne faites pas ça», avait argué l’ambitieux. Un jour de 1982, à Chicago —il fallait bien que ça arrive— ils en vinrent pratiquement aux mains.

Connors et McEnroe se sont toujours cordialement haïs et, malgré leur «grand âge» (60 ans pour le premier le 2 septembre, 53 ans pour le second), continuent de se tenir à distance respectable l’un de l’autre. Selon une formule très connorsienne employée l’an passé par l’intéressé, «I’m not a kiss-ass guy» (je ne suis pas un lèche-cul) quand un journaliste s’aventura à essayer de lui soutirer des compliments sur son meilleur ennemi.

A l’US Open, deux matches les ayant opposés ont compté plus que les autres. En 1980, ils se tirèrent la bourre pendant cinq sets et ne furent départagés que lors du tie-break final terminé au cœur de la nuit et enlevé par McEnroe. Une fois encore, les émotions montèrent très haut dans une arène entièrement acquise à la cause de Connors. Chaude bataille que ne résume pas l’habituelle poignée de main distante voire glaciale la plupart du temps entre les deux hommes. En 1984, même long bras de fer en cinq manches ponctué par un autre succès de McEnroe dans un lieu, Flushing Meadows, qui était, en quelque sorte, le cadre idéal pour leurs retrouvailles.

En effet, Flushing Meadows est une jungle comparativement à Roland-Garros ou Wimbledon avec ses multiples pièges -public indiscipliné, programmation aberrante, éloignement du stade des hôtels de Manhattan, embouteillages partout dans et en dehors du stade. Et le court central était bien trop petit pour deux prédateurs aussi méchants et assoiffés de sang à côté desquels Federer et Nadal font figure d’agneaux de lait avec, n’en déplaise à leurs fans, leur rivalité «en toc», bien pâlichonne et trop propre sur elle au regard de celle qui existait entre Connors et McEnroe…

Yannick Cochennec

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