Sémantique du couple 2.0.12

Bryant Park à New York, en juillet 2012. REUTERS/Keith Bedford

Bryant Park à New York, en juillet 2012. REUTERS/Keith Bedford

Comment définir une notion en pleine mutation, voire en plein chaos? Qu'en dit Internet, baromètre des nouveaux symptômes sociétaux

A la question «Qu’est-ce qu’un couple?», dimensions scientifique et religieuse mises à part, on a jusqu’ici pu donner trois réponses: sociologique, philosophique et romanesque. Et la langue suivait, quadrillant le spectre de ces visions avec des mots cartésiens aussi bien que poétiques. Aujourd’hui, les rencontres et les relations changent au rythme de la globalisation. Cette mutation, radicale et en marche depuis la libération sexuelle et féminine, semble s’affoler avec le climat de crise(s). Face à ce doux chaos, seul Internet, qui édicte ses règles au jour le jour, tente une redéfinition et une création des termes sexo-amoureux, diffuse et fixe parfois les nouveaux symptômes sociétaux. Les dicos restent à la traîne, les esprits à la confusion – le mien le premier. Sans nom, sans conséquences ?

Cet été, sous l'impulsion de témoignages intempestifs autour des rapports amoureux, j'ai convoqué un type [26 ans] avec qui je couche depuis six mois. Le pauvre a d’abord pris peur. Mais je ne cherchais pas l’amour, je cherchais à comprendre. Quid du mot? Nous n’avons pas le béguin et n’avons jamais envisagé de former un couple. Pourtant nous parlons. De nos jobs, nos vacances et nos flirts. Nous ne sommes pas amis. Pourtant nous fréquentons les mêmes lieux et les mêmes personnes. Nous ne baisons pas assez souvent pour nous ranger dans la catégorie du PCR [plan cul régulier] et ne sommes pas adeptes des gestes doux, ce qui nous exclut de celle du PCRA [plan cul régulier affectif]. Nous n’avons rien d’une exception.

C'est le temps de l'amour, le temps des copains et de l'aventure

Quid du mot? Les forums girly me suggèrent PCO [plan cul occasionnel]. Ok. Mais je déteste ces sigles. Issus de la culture Internet (la seule à renouveler le réseau lexical du genre et à l’implanter dans ses dicos alternatifs et participatifs), ils ont l’air de cacher quelque chose. Il faut traduire les lettres creuses pour atteindre l’idée. Et puis le plan cul est un concept, à peine personnifié; il ne qualifie pas un être humain. Je déteste ces sigles, mais je ne les renie pas. Ont-ils été employés IRL (In Real Life) avant de se répandre sur le Web pour mieux réintégrer «la vraie vie»? Ou sont-ils les purs produits de l’Internet? Jean-Laurent Cassely, auteur de l’article [email protected], une sociologie du plan cul sur Slate, a conçu un tableau proposant une nomenclature qui, à défaut d’être exhaustive et immuable, décrit sans équivoque ces phénomènes relationnels. Pourquoi pas.

 

Couple «classique»

Plan Cul Régulier Affectif (P.C.R.A.)

Strict Plan Cul (P.C. ou P.Q.)

Situations principales

Couple concubin,

Couple marié ou pacsé,

PCRA promu en couple

Amitié sexuelle,

PC du net promu en PCRA,

Ex classique «plancul-ifié»

Rencontre Internet principalement, contacts MSN, etc.

Equivalents américains

(serious) relationship

fuck friend,

fuck friendship,

friend with benefits,

open relationship

one shot,

one night stand,

fuck friend (expression ambiguë pouvant se traduire par «ami de couette», donc PC, ou « ami avec lequel on couche », ou PCRA)

 

Exclusivité de principe

Oui

Non

Non

Relation suivie

Oui

Oui

Possible, si on parle de PCR (régulier) ou de PCF (fixe)

Intensité sentimentale

Forte

Moyenne et variable

Faible ou inexistante

 

Statut matrimonial facebook généralement associé

In a relationship,

Engaged,

Married

 

It's complicated,

In an open relationship

Single,

In an open relationship

 

Quid du mot? Face à ma curiosité maladroite, mon PCO, roi de la pirouette aguerri, a ri et m’a dit: «Tu te fais tout un monde, là! Entre 23 et 30 ans, c’est du free-style et il n’est pas nécessaire de coller une étiquette sur ce n’importe quoi.»

Ok, son ton d’évidence et de il-faut-relativiser-gamine accompagnait une certaine réalité. Dans son Que sais-je ? – Sociologie du couple, Jean-Claude Kaufmann abonde:  

«Le temps de la jeunesse est aussi celui des essais conjugaux et du report des engagements familiaux.»

Bien qu’après réflexion, je trouve paradoxal de délimiter du flou, d’affirmer que pendant ces sept années en particulier, les rapports hommes-femmes, femmes-femmes, hommes-hommes se situent dans un no man’s land sémantique. Et que ce petit jeu de dupes n’a aucune conséquence. Alors oui, entre 25 et 35 ans, on expérimente, on peut, c’est 2012. Et, pression sociale oblige, on ne sait a priori plus ce que l’on veut [n’est-ce pas un mal sans âge ?], on redoute de choisir car l’engagement semble obligatoire et irrémédiable.

On approche de l’inévitable injonction marie-toi-et-fais-des-enfants, implicite ou non. Oui. Mais j’aime à croire que tout ne s’explique pas qu’avec des chiffres [dates, durées ou statistiques], que l’Homme se détache peu à peu des conventions, qu’il fait preuve d’originalité, et que les PCO manipulateurs n’ont pas tous le culot de se déguiser en sociologues. Soyez réalistes, demandez l’impossible.

Le grand C vs le petit c

Aussitôt l’axe «mathématique» évacué, j’ai mis ma casquette littéraire, sollicitant vieux et jeunes dictionnaires. Les mots, leur naissance, absence ou disparition, leur bonne et mauvaise interprétation, trahissent une époque. Qu’est-ce qu’un couple… Dans la langue française? La définition n° 1 du Larousse en ligne fleure bon le cynisme: n. m. Homme et femme unis par les liens de l'amour ou du mariage.

 

Elle oppose l’amour au mariage et évince l’homosexualité, livrant cette conception chrétienne désuète et unilatérale à l’enfant et l’adulte en quête de lexique. Voilà qui profile au leitmotiv initial: est-ce le mot qui influence le monde ou le contraire? Cela étant, dans la pensée commune, le couple, fantasmé ou dantesque, se dessine avec un grand C, telle une entité, une valeur, une norme. L’engagement. Il fait écho à ses parents, ses grands-parents, ses repères. Dans Google, il est tout de suite associé à des blogs féminins et sexos, et donné en pâture aux forums du même acabit.

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On en a d’ailleurs fait l’effigie d’une marque de fringues trop swag: The Kooples. L’art de mettre en scène des gens beaux et cools pour te vendre une vision du bien-être à deux et des T-Shirt basiques à 90 euros. Au-delà de ses pans théorique et commercial, le couple se veut social, naissant dans les yeux des autres, et marche main dans la main, ou pas, avec l'infidélité. Néanmoins, il n'inclut pas les laissés-pour-compte qui s’en approchent voire s’y mêlent jusqu’à s’y fondre: plan cul [P.C.] et autres situations sans appellation précise, en tout cas pas reconnue par l’Académie française.

Surprenant que l’on n’ait pas transcrit la palette de nuances fortes entre le coup d'un soir et le couple établi. Les grands hommes de lettres, par décalage ou élitisme, se détournent du débat. Et le fantôme de la religion plane encore au-dessus de nos habitudes de croyants et d’impies. On se marie moins, on divorce plus, mais l’amour, quoiqu’il se vive sans l’approbation de l’Église, se mesure à une société fondée sur des siècles de christianisme.

Le mariage de convenance et le sexe réservé à la procréation ne datent pas tant que ça [et perdurent en Afrique et en Asie]. Or, quoi de plus illégitime, de plus anti-conservateur que le plan cul qui se nourrit avant tout de plaisir? Ces motifs linguistique et mystique, empreints de tradition, font fi du P.C. et de ses variantes, les rendant underground.

Aussi, il existe un tas de synonymes pour désigner le couple social [compagnons, conjoints, fiancés…] et un peu moins pour le couple adultère qui, culotté ou non, empruntera au précédent le vocabulaire qui lui plaira. Dans cette lignée, les deux catégories développent des langages à eux, des surnoms tendres aux néologismes, prononcés dans l’intimité [tangible et virtuelle] puis en public, en passant par la communion silencieuse des corps. On a bien un champ lexical du couple, externe et interne. De fait, le plan cul est un paria qui évite la complicité du verbe.

Baiser ou faire l’amour > Peindre ou faire l’amour

Au cours de la convocation de mon PCO, j’ai mentionné la maîtresse d’un pote commun. Il a buggé: «Pour qu’il ait une maîtresse, il faudrait déjà qu’il ait une copine!». Le Wiktionnaire, qui invoque le ménage usuel et pas le concubinage par exemple, lui donne raison: n. f. Amante, partenaire sexuelle en dehors du mariage. [N.B. : dans mon Hachette des 80’s, le sens «amante» pour «maîtresse» n’apparaît pas.]

«Ah oui, mais dans ce cas tu l’appelles comment cette fille?» ai-je enchaîné, un brin étonnée par sa détermination. «Je ne sais pas. Une meuf. Une meuf avec qui il couche.» Je me suis rappelée de mon ex qui, lui, parlait de «tapin» et j’ai passé en revue les sobriquets peu aimables dont on affuble la femme libertine et auxquels, pour l’homme libertin, on préfère les figures littéraires, Don Juan et Casanova en tête de file.

Ma mutinerie vis-à-vis des injustices et manques linguistiques, prorogations de la réalité, a laissé place à ma prise de conscience. Soudain c’était moi «la meuf». Je voulais un mot, je recevais une baffe argotique. Aïe; j’ai beau agir en gavroche insouciante, c’est blessant de se prendre sa propre banalité en pleine gueule. L’ego.

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© Pyramide Distribution

Plus tard, une inconnue croisée dans un bar [22 ans] m’a corrigée illico lorsque j’ai accolé «Faire l’amour» et «avec un plan cul»: «On ne fait pas l’amour avec un plan cul, on baise». J’ai déjà baisé quelqu’un que j’aimais, l’inverse n’est-il pas possible? L’importance qu’on accorde aux expressions est à géométrie variable. Certes, on ne peut nier la spécificité qui n’existe pas qu’en français: «To make love»/ «To fuck»; «Hacer el amor»/ «Joder»… Mais il est de plus en plus difficile de figer ces notions-sables mouvants dans des contextes clairs.

Les frontières entre les pays se dissipent aussi. Les Anglo-Saxons étendent leur hégémonie du côté des concepts: «fuckmate», «sex friend», «friend with benefits», «open or casual relationship»… Le cinéma mainstream et la télé US s’en sont déjà emparés. En témoignent le film Sex Friends d’Ivan Reitman (2011), Sexe entre amis de Will Gluck (2011)  et la série NBC Friends With Benefits (2011). Et le porno n’est pas en reste.

Au final, on n’en est plus à se demander si les formes et les définitions changent d’un point de vue géographique, si l’on doit opposer l’Occident à l’Orient, la ville à la campagne, les quartiers riches aux pauvres. Un langage amoureux commun [composé de mots, d’images et d’attitudes] se déploie à l’échelle mondiale, véhiculé par les cultures et médias de masse. Il a été façonné par la fiction, comme le décrit Jean-Claude Kaufmann: «L’amour tel que nous le connaissons aujourd’hui a été en partie fabriqué par le roman. Il résulte largement d’une mise en scène sociale opérée par des instruments puissants […]: pièces de théâtre, feuilletons, chansons.» Et se perpétue à travers l’Internet, le riche héritier.

La mondialisation du couple

Bon nombre de nos ascendants suivaient un schéma unique dont le fantôme hante les comportements. MARIAGE [en général avec une personne de sa catégorie socioprofessionnelle] – GOSSES – TROMPERIES EN OPTION, point. Les femmes, longtemps brimées en Occident, n’avaient pas les mêmes droits officiels et officieux que les hommes. Aujourd’hui, on tend vers une relative égalité. La libération féminine et sexuelle a chamboulé l’ordre établi.

L’amour et le plaisir, à deux ou plus, engendrent des équations à plusieurs inconnues. Une multitude de possibilités s’offrent à nous; un vent d’indécision s’est levé. Une collègue [25 ans] y discerne une caractéristique contemporain:

«Les coups d’un soir se sont normalisés depuis que le mariage n’est plus une obligation. Et ils sont limpides, il y a un accord tacite. Par contre, j’ai l’impression que les rapports amoureux sombrent dans l’anarchie. Avant, quand tu couchais avec un mec célibataire à plusieurs reprises, tu sortais avec lui. Maintenant tu ne sais plus, c’est presque tabou.»

Certains, dont Jean-Claude Kaufmann à différents égards, relient ce constat aux nouveaux et nombreux modèles familiaux et/ou moyens de se rencontrer et de nouer une relation – des petites annonces dans la presse à l’Internet. Entre les facilités de communiquer et de circuler, on assiste à une mondialisation progressive du couple. D’où un chaos temporaire?

Si l’ambiguïté et le quiproquo participent du marivaudage, appliqués sur le long terme, ils peuvent devenir corrosifs. Une amie [23 ans] m’a confié:  

«J’ai couché avec ce mec pendant un an. On s’entendait super bien, il était affectueux au réveil, il me préparait à manger, on allait au ciné… Tous les clichés du couple, sauf qu’on n’en était pas un.»

L’amour en mode torrent – à la demande, ponctuel et gratuit. L’amour pratique. Sans efforts. Ici, ne pas mettre de mot, c’est n’avoir ni début ni fin, c’est s’accorder une indépendance placebo, rassurante, c’est se protéger ou tromper son ennui, sa solitude… En attendant «mieux»? «C’est vouloir le beurre et l’argent du beurre», complétera un ex [29 ans].

Ne s’en remettre qu’à l’avidité humaine, à ce «toujours plus» qui conduit au meilleur comme au pire, relève du pessimisme ou de la raison, à voir, mais sous-entend que ces amourettes fulgurantes pencheraient vers le malsain. Justement, peuvent-elles fonctionner? Ou sont-elles à coup sûr mères de frustrations? Doit-on traverser cette période transitoire de l’Histoire [Histoire du couple, Histoire tout court] en tolérant ses raccords ou en s’agrippant aux archétypes d’hier?

Après tout, bien que j’aie du mal à admettre que la liberté de l’un ne s’obtienne pas au détriment de celle de l’autre et que l’habitude ne crée pas l’attachement voire le sentiment, au moins chez l’un des partenaires, certains plans culs aux attentes identiques doivent s'accommoder de leur non-contrat. Avant-gardistes, lâches ou égarés, ils incarnent une [r]évolution.

Coucou maman, je te présente mon plan cul

Jean-Claude Kaufmann introduit par ailleurs une question fondamentale et inhérente à la sémantique, dont les réponses varient et varieront selon l’époque: «Quand commence le couple?». Il raconte comment la sexualité est devenue l’impulsion, le ciment d’une relation, remplaçant à ce titre le mariage, et la compare à la danse:  

«La sexualité, comme la danse, présente désormais un langage à double entente (jeu sans enjeu ou débuts d’un couple : l’ambigüité est la règle) compris et impulsé par l’ensemble de la société.»

L’heure est à la confusion. Pas facile de distinguer le sexe sans attaches du sexe avec, surtout quand il va de pair avec des codes propres au couple.

Puisque l’intimité n’est plus gage de clarté, la vérité a davantage de chances de se jouer en société. Le regard d’autrui est fécond et exigeant. Il réclame les qualificatifs dont on se déleste. C’est par son prisme que les individualités et les dualités éclosent.

Ainsi, d’éventuels problèmes se posent. Présente-t-on un plan cul à son entourage? À ses copains et pas à sa famille? De quelle manière? Se planque-t-on derrière un: «Pauline, une… copine»/ «Paul, un… copain.»? Son patron et ses collègues y verraient-ils de l’instabilité? S’autorise-t-on à l’inviter au restaurant, à lui tenir la main dans la rue? A-t-on le droit d’empêcher ses ami(e)s de la draguer ou de coucher avec? Y a-t-il une stipulation dans le Sista / Bro Code pour ces conjonctures? Est-il exclu de s’aimer? Peut-on échapper à ces interrogations, s’en foutre à l’infini? Précèdent-elles la mise à mort dudit plan cul supposé simple? Sorti de son anonymat, de sa case spéciale, ce dernier risque la condamnation.

Concernant la notion de «Plan cul unique», mon ex est persuadé que celui qui y croit est un menteur: «On se convainc qu’on est plus libre, qu’on ne se prend pas la tête, mais c’est de la mauvaise foi, de la facilité. Si tu te tapes une autre fille, tu trompes ton plan cul unique?» Pas faux. Ajouter une clause d’exclusivité paraît inapproprié, bien que l’adjectif «unique», explicite, délivre un message opposé.

Chaque partie se prend pour le shérif dans ce Far West 2.0 à mi-chemin entre les mœurs hippie et l’institutionnel. Le plan cul n’obéit à aucune loi et sa place dans la communauté, si elle n’est pas toujours invisible, demeure insaisissable.

Fais le bilan, calmement

L'enquête que j'ai menée [in]consciemment s’avère à la fois «scientifique» et subjective et, par là même, souligne les contradictions du sujet. On n'appelle pas tous les chats des chats. Il y a des chats qui resteront mystérieux car la complexité du vivant le veut. Des chats de nouvelles espèces qui trouveront un jour leur empreinte. Et des chats des chats. L'Histoire, c'est l’évolution perpétuelle.

On change juste un peu vite en matière de couple. Toutefois, en attendant d'aligner la sémantique officielle et majestueuse sur ces réalités fluctuantes, et plus de franchise chez les femmes comme les hommes, on n'a qu'à rêver d'un sexe épicurien pour un amour platonique, d’un plan cœur pour un plan cul. On n’a qu’à rêver.

Ariane Picoche

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