Ce que révèle le compte-rendu d'hospitalisation de Yasser Arafat

De quoi le leader palestinien est-il mort en novembre 2004? Son dossier médical passé au crible est clairement compatible avec un empoisonnement par des toxines issues de champignons vénéneux.

Yasser Arafat, en janvier 2003 à Ramallah. REUTERS/Osama Silwadi

- Yasser Arafat, en janvier 2003 à Ramallah. REUTERS/Osama Silwadi -

Nous présentons nos excuses à nos lecteurs car nous avons commis une erreur en évoquant trop rapidement une «révélation» du dossier médical de Yasser Arafat. Ce dossier, qui avait été transmis à la veuve et à un ayant-droit du leader palestinien par le gouvernement français en novembre 2004 (la décision de la transmission de cette pièce avait alors été annoncée officiellement), a été rendu public par la chaîne qatarie Al Jazeera il y a deux mois sur son site en langue anglaise. Le lien avec cette enquête se trouve ici.

L’apport de Slate réside dans l’enquête médicale menée à partir des éléments de ce dossier (que nous avons obtenu par d'autres sources), et ce au vu de nouveaux éléments émanant de l’équipe médicale et scientifique de Lausanne et compte-tenu de pièces anatomiques manquantes dans le dossier français.    

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Huit ans plus tard, on va peut-être en savoir plus sur les causes véritables de la mort de Yasser Arafat. Une exhumation devrait être pratiquée sous peu à Ramallah, suivie de prélèvements et d’examens réalisés par des spécialistes du Centre hospitalier universitaire vaudois de Lausanne. Ces spécialistes chercheront alors à confirmer ou pas l’hypothèse d’une intoxication radioactive mortelle à laquelle ils sont parvenus début juillet.

D’autres analyses pourront aussi être menées et les nouvelles données comparées à celles présentes dans le dossier médical. L’original de ce dernier est conservé dans les archives de l’hôpital militaire Percy de Clamart, là où le leader palestinien est décédé le 11 novembre 2004. Nous publions ici l’essentiel du contenu de ce dossier médical.

«Compte rendu d’hospitalisation concernant Monsieur Yasser Arafat né le 09-08-1929. Entrée le 29-10-04 Sortie le 03-11-2004».

Daté du 14 novembre 2004, le document est à en-tête du ministère français de la Défense, service de santé des armées, hôpital d’instruction des armées Percy. Il relate par le menu l’hospitalisation du leader palestinien dans le service d’hématologie de cet hôpital de renom. Les médecins référents cités sont le Pr Thierry de Revel, chef du service, et le Dr Fagot.

Le 29 octobre, Yasser Arafat, 75 ans, a été admis en urgence avec, pour motif officiel, «l’exploration d’une thrombopénie [baisse pathologique du nombre des plaquettes sanguines] dans un contexte d’altération de l’état général évoluant depuis deux semaines». Les médecins français rapportent dans ce dossier les éléments de «l’histoire de la maladie» tels qu’ils leur ont été fournis.

D’abord par le Dr Daka, médecin particulier du patient; ensuite par le Pr Hentati, consultant de l’Institut de neurologie – faculté de médecine de Tunis; enfin par l’entourage familial. Une partie des résultats des examens biologiques rapportés dans le dossier médical provient de prélèvements adressés dans les semaines précédentes à l’hôpital universitaire de Tunis.

Des premiers symptomes le 12 octobre à l’hospitalisation en France le 29

On apprend tout d’abord que les premiers symptômes du leader palestinien sont apparus à Ramallah le 12 octobre, quatre heures après le repas du soir: sensation de malaise avec nausées, vomissements et douleurs abdominales sans fièvre. Un examen clinique est pratiqué par le médecin personnel. Il se révèle normal.

Apparaissent ensuite des diarrhées «plutôt aqueuses, non hémorragiques et non glaireuses». Le contexte est celui d’une altération de l’état général avec asthénie croissante, anorexie et amaigrissement: 3 kg en deux semaines; sans fièvre.

Une prise de sang avec numération formule sanguine est pratiquée le 13 octobre. Elle ne révèle rien de vraiment anormal. Cinq jours plus tard, toutefois, le taux sanguin des plaquettes sanguines est tombé de 177.000 à 72.000/mm3, soit une concentration anormalement basse. Des investigations complémentaires sont effectuées.

On perçoit une petite altération du foie («cytolyse discrète sans cholestase»). Une endoscopie de la partie haute du tube digestif est pratiquée. Elle ne montre qu’un aspect de gastrite banale. Les biopsies qui sont alors pratiquées «ne sont pas parvenues au laboratoire d’anatomie pathologique de Tunis». Une échographie abdominale et pelvienne ne montrera rien de véritablement anormal.       

20 octobre: aggravation de la thrombopénie (53.000/mm3). Un myélogramme [examen de la moelle osseuse] est pratiqué cinq jours plus tard qui sera interprété à Tunis. Toujours rien d’alarmant. Pas de fièvre, pas de signes infectieux, pas de troubles immunitaires. Mais la thrombopénie s’aggrave. A Ramallah et à Tunis, on songe à nouveau à un mécanisme pathologique de nature immunologique.

On pose alors des perfusions de gammaglobulines à fortes doses les 26 et 27 octobre. Mais apparaissent très vite des «troubles de l’attention», une «somnolence», un «ralentissement idéomoteur». Le Pr Hentati ne notera toutefois pas, à ce stade, de déficit neurologique.

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Yasser Arafat et ses médecins, à Ramallah, le 28 octobre. REUTERS/HO/Palestinian Authority/Hussein Hussein

Les gammaglobulines sont arrêtées et un traitement par corticoïdes est mis en place auquel on associe  des antibiotiques. La thrombopénie s’aggrave (26.000/mm3) imposant une transfusion de plaquettes. Les troubles digestifs persistent depuis déjà deux semaines. L’asthénie va croissant, qui impose un alitement continuel. Dix-sept jours après les premiers symptômes, le malade est transféré de Ramallah jusqu’en France, puis aussitôt admis à l’hôpital Percy.

Pas de piste privilégiée lors des premiers examens

Le compte-rendu d’hospitalisation comporte le résumé d’un examen clinique détaillé d’où il ressort que le patient est très asthénique, conscient et ralenti mais non confus. Son examen neurologique standard comme son fond d’œil sont normaux et la marche avec aide est possible. Les troubles digestifs sont toujours là. A l’évidence, les médecins militaires français n’ont pas de piste diagnostique privilégiée. Ils cherchent tous azimuts, du moins dans les limites de ce qu’autorise l’état de santé de leur malade et les risques hémorragiques qu’il présente.

De très nombreux examens biologiques, radiologiques et échographiques sont aussitôt pratiqués: hémogramme, hémostase, biochimie, immunophénotypage médullaire, examen immuno-hématologique, marqueurs tumoraux, scanner crânien et thoraco-abdomino-pelvien, IRM cérébrale, échocardiographie.

«Au total, écrira le Pr Thierry de Revel, patient de 75 ans, sans antécédent patent, présentant une altération de l’état général dans un contexte de symptomatologie digestive à type de gastro-entérite avec diarrhées non sanglantes ayant débuté brutalement avant son arrivée dans le service.»

Effectuant la synthèse des investigations pratiquées, ce spécialiste d’hématologie ajoute que le bilan met en évidence une inflammation de la partie basse du tube digestif («entérocolite inflammatoire»), des troubles de la moelle osseuse («hémophagocytose médullaire») ainsi –et surtout— une «coagulation vasculaire disséminée sévère» (CIVD).

La CIVD est un phénomène grave correspondant à un bouleversement complet de l'ensemble des mécanismes qui assurent l'équilibre des processus physiologiques de la coagulation sanguine. Ses causes peuvent être de multiples origines.

Aggravation de l’état du patient le 2 novembre, coma le 3

Depuis Percy, les médecins militaires Revel, Fagot, Souleau, Hervé, Foissaud et Jeanbourquin font appel à leurs confrères Algayres (médecine interne, Val-de-Grâce) et Boyer-Neuman (hémostase, Antoine-Béclère). Réunis à deux reprises en conclave, ils songent alors tout naturellement à une maladie infectieuse digestive ayant provoqué les graves troubles observés de la coagulation sanguine.

Mais le tableau clinique et biologique ne colle pas pleinement avec cette hypothèse. Ils peuvent toutefois exclure d’autres pistes (comme celle de la «microangiopathie thrombotique»). Ils ne retiendront aucun argument en faveur d’une maladie cancéreuse et fort peu en faveur d’une maladie auto-immune.

En attendant des résultats complémentaires, on réhydrate le patient, on lui administre des antibiotiques, des corticoïdes et on traite au mieux la CIVD (héparinothérapie et transfusion de plaquettes et de plasma frais congelé). L’état général semble alors s’améliorer («reprise d’une petite activité, marche dans la chambre, mise au fauteuil, communication adaptée avec l’entourage»). La CIVD reste stable, de même que le profil hématologique. En revanche des perturbations hépatiques se précisent et s’aggravent tandis que l’état neurologique se dégrade à partir du 2 novembre.

Le lendemain, le 3 novembre, le malade entre dans un coma profond dont il ne sortira pas. Il est alors transféré dans le service de réanimation (professeurs Pats et Perez). D’autres investigations seront menées mais les médecins militaires de Percy ne parviendront pas à établir la cause exacte de la mort, constatée le 11 novembre.

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Garde d'honneur entourant le cercueil du vieux chef palestinien sur la base de Villacoublay, le 11 novembre. EUTERS/Philippe Wojazer

On indiquera à plusieurs reprises qu’aucune autopsie scientifique (destinée à établir au mieux la vérité) ne sera pratiquée sans pour autant en fournir les raisons. Qu’elles soient de nature religieuse, familiale ou diplomatique, ces raisons ne sont plus aujourd’hui d’actualité: l’Autorité palestinienne et la famille viennent de donner leur accord pour qu’une autopsie soit pratiquée.    

Refus d’autopsie

En 2004, l’absence de conclusion officielle avait été une source de grande frustration pour tous ceux qui avaient été amenés à prodiguer leurs soins au leader palestinien. On nous avait aussi à plusieurs reprises indiqué de bonne source que c’était bien mal connaître les médecins militaires français que d’imaginer qu’ils n’aient pas méthodiquement exploré la piste des différents sortes d’empoisonnements criminels. «Nous avons très largement travaillé, avec des techniques sophistiquées, la question d'un possible empoisonnement avant, finalement, de conclure par la négative», nous assurait-on de source militaire en novembre 2004.

Le gouvernement français décida que des synthèses du dossier médical seraient remises à la veuve ainsi qu’à  Nasser Al-Qidoua, représentant de la Palestine auprès des Nations Unies, par ailleurs neveu de Yasser Arafat. On imaginait le dossier clos et le mystère entier jusqu’au rebondissement du 3 juillet et l’annonce de la découverte de polonium dans des effets qui auraient appartenus à Yasser Arafat.

Ce résultat obtenu par l'Institut de radio-physique de Lausanne était  en contradiction avec les examens menés par le Service de protection radiologique des armées. Les spécialistes suisses travaillaient alors dans le cadre d’une expertise médicale conduite par le Pr Patrice Mangin (Centre hospitalier universitaire vaudois, Lausanne), directeur du Centre universitaire romand de médecine légale, à la demande d'un journaliste de la chaîne qatarie Al Jazeera, qui a réalisé un documentaire sur la mort du leader palestinien.

Percy exclut toute présence de rayonnements radioactifs de type alpha, béta ou gamma

Le dossier médical de Percy confirme bien, comme nous l’indiquions en juillet, que différentes analyses avaient été réalisées sur des échantillons urinaires qui avaient permis d’exclure la présence de rayonnements radioactifs de type alpha, béta ou gamma. C’est du moins ce que laisse entendre un document «confidentiel médical» relatif à une demande (correspondant toutefois à un autre nom que celui de Yasser Arafat) datée du 8 novembre et portant sur un échantillon urinaire effectué sur trois jours pour améliorer, autant que faire se peut, la sensibilité.

Différents types de rayonnements radioactifs de type gamma avaient été recherchés (cobalt 60, chrome 51, césium 134 et 144, manganèse 54, rhodium 106, zinc 65). «Examen normal» signent en conclusion A. Cazoulat, chef du laboratoire de contrôle radiotoxicologique des armées et P. Gerasimo, chef de la division technique. Il semble donc que la recherche spécifique de polonium-210 (un élément radioactif d’une autre catégorie) n’a pas été effectuée. 

Néanmoins, compte-tenu des caractéristiques spécifiques du polonium, il est bien peu vraisemblable que les spécialistes français aient pu, en 2004, ne pas identifier sa présence urinaire si effectivement encore présent huit ans plus tard dans des effets personnels comme on pense l’avoir identifier à Lausanne. Et si elle ne peut évidemment être a priori exclue, l’hypothèse d’un maquillage de résultats radiotoxicologiques apparaît toujours aujourd’hui fragile. 

Si les experts affirment que le tableau clinique décrit à l’hôpital Percy en novembre 2004 est peu compatible avec un empoisonnement au polonium 210, certains font toutefois remarquer qu’avec six cas connus depuis Marie Curie, on connaît mal les effets de cet élément radioactif.  Seule l'exhumation avec accès à de nouveaux échantillons biologiques permettrait d'aller plus loin.

«Un empoisonnement par une des toxines de l’amanite phalloïde ou du cortinaire des montagnes»

Une question demeure toutefois aujourd’hui encore sans réponse. Si aucune autopsie scientifique n’a été pratiquée à l’hôpital Percy en 2004 des échantillons biologiques (lames anatomo-pathologiques ou prélèvement biopsiques) ont bien été prélevés. Ont-ils ou non été conservés? C’est là une question majeure d’autant qu’une nouvelle hypothèse d’empoisonnement spécifique est aujourd’hui avancée.

«L’hypothèse du polonium ne tient pas la route, a déclaré à Slate.fr le Pr Marcel Francis-Kahn, ancien chef du service de rhumatologie de l’hôpital Bichat (Paris). Tous les spécialistes savent qu’une intoxication par un produit radioactif ne donne pas les symptômes constatés chez Arafat. Ce dernier ne présentait notamment ni perte de cheveux ni leucopénie profonde [chute massive des taux de la lignée blanche du sang] comme on le voit chez les personnes qui sont intoxiquées par les isotopes. En revanche, tout collerait très bien avec un empoisonnement par une des toxines de l’amanite phalloïde ou du cortinaire des montagnes. On y trouve la facilité d’administration, les premiers symptômes retardés, la CIVD, l’évolution prolongée (jusqu’à 30 jours pour le cortinaire et ses toxines) et la défaillance hépato-rénale avec troubles de coagulation terminaux. Ce type de toxine est étudié notamment dans le centre de Nes Ziona, pas très loin de Tel-Aviv.»

Est-il trop tard pour que cette piste soit explorée? Peut-être pas. Les experts du Centre hospitalier universitaire vaudois de Lausanne vont dépêcher prochainement des experts à Ramallah puisque l'Autorité palestinienne a donné son accord à l’exhumation du corps. Il faut aussi tenir compte de Souha Arafat, la veuve du leader palestinien. Elle avait, fin juillet, déposé en France une plainte contre X pour assassinat.

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L'hélicoptère qui ramène la dépouille de Yasser Arafat accueilli à Ramallah, le 12 novembre 2004. REUTERS/Reinhard Krause

«En tant qu'avocats français de Mme Souha Arafat et de sa fille Zahwa, nous nous félicitons de la position de l'Autorité palestinienne qui consiste à accepter l'exhumation du corps, ont aussitôt précisé à Paris Mes Pierre-Olivier Sur et Jessica Finelle. Cependant, nous considérons que cet acte d'enquête doit être diligenté en collaboration avec la juridiction d'instruction française, régulièrement saisie, qui doit désigner un magistrat instructeur pour procéder aux investigations qui s'imposent.»

Pour sa part, la direction palestinienne a demandé une commission d'enquête internationale sur le modèle de celle formée sur l'assassinat, en 2005, de l'ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri. 

Jean-Yves Nau

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L'AUTEUR
Journaliste et docteur en médecine, ancien instituteur, Jean-Yves Nau a été en charge de la rubrique médecine du Monde de 1980 à 2009. Il tient également le blog Journalisme et santé publique. Le suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 28/08/2012
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