Monde

Tian'anmen selon le pouvoir chinois

Christopher Beam, mis à jour le 04.06.2009 à 21 h 55

Que s'est-il officiellement passé le 4 juin 1989?

Cette semaine marque le 20éme anniversaire du massacre de la place Tian'anmen. Pour les médias occidentaux, il s'agit de la répression brutale par le gouvernement de manifestants pacifiques. Mais quelle est la version du gouvernement chinois ?

Elle est fort succincte. Ni les manifestations de 1989, ni le massacre qui a suivi n'apparaissent dans les manuels d'histoire chinois, et nombre d'étudiants n'ont même jamais entendu parler de ces événements. La plupart du temps, le gouvernement évite d'aborder le sujet. Il reconnaît que l'armée populaire de libération est intervenue après sept semaines de manifestations et que des gens sont morts. Mais la ligne officielle est que, loin d'écraser une manifestation pacifique, l'armée s'est tout simplement défendue -ainsi que le pays- contre de violents éléments contre-révolutionnaires (l'utilisation du terme «contre-révolutionnaire» en Chine ressemble fort à celle de l'expression «anti-américain» aux États-Unis).

L'État a livré sa propre version des faits immédiatement après les violences de 1989. La télévision chinoise a montré des manifestants en guenilles portant des brassards noirs, jetant des cocktails Molotov, et des véhicules de l'armée incendiés. Elle a diffusé des images de soldats de l'armée populaire de libération portant secours à des personnes blessées. Les seules morts admises sont celles de soldats -plusieurs ont été brûlés vifs dans leurs véhicules- qui ont été proclamés martyrs. Exemple de l'interprétation gouvernementale des événements: l'image tristement célèbre d'un homme en chemise blanche bloquant quatre chars chinois. À l'époque, les médias occidentaux ont fait de «l'homme des chars» un symbole de la force armée chinoise opprimant son propre peuple. La télévision chinoise a diffusé la vidéo dans son intégralité -on y voit les chars essayer de contourner l'homme avant qu'il ne finisse par disparaître dans la foule- pour montrer la modération dont ont fait preuve les soldats.

Depuis, l'attitude du gouvernement vis-à-vis des événements de Tian'anmen est passée de la contre-information au rejet. En 1990, le secrétaire général Jiang Zemin a qualifié la polémique internationale de «beaucoup de bruit pour rien.» En 2003, le Premier ministre Wen Jiabao a évoqué l'incident comme un fait «du siècle dernier.» Pour les dirigeants, c'est de l'histoire ancienne, sur laquelle ils refusent de se prononcer.

Le gouvernement évite aussi d'aborder le sujet du nombre de victimes. Nul ne sait exactement combien de personnes sont mortes la nuit du 3 juin, car les informations sont rares et sujettes à caution. La plupart des estimations varient entre 150 et 3 000 morts. La Croix-Rouge chinoise a d'abord signalé 2 600 morts avant de se rétracter rapidement. Certains médias ont rapporté un chiffre officiel de 241 victimes, mais l'origine et la manière d'arriver à ce chiffre ne sont pas claires. L'estimation la plus basse vient des Mères de Tian'anmen, un groupe de proches de victimes du massacre, qui a confirmé 186 morts, pas toutes du fait des militaires. En fait, peu sont morts sur la place même -la violence s'est surtout produite dans les rues alentour.

Le gouvernement chinois utilise aussi son propre langage pour évoquer le massacre. Les responsables parlent de « chaos » ou de « troubles. » Plutôt qu'un soulèvement de masse, ils évoquent l'influence de quelques « mains noires » plus âgées, exercée sur des étudiants impressionnables. Les étudiants chinois quant à eux parlent du « 4 juin » ou de « 6-4 » -expression lourde de sens, car c'est une allusion à la première protestation étudiante du 4 mai 1919 contre la classe dirigeante chinoise, appelée « 5-4.» Les hauts fonctionnaires chinois rejettent cette terminologie: quand ils doivent évoquer une date, ils parlent de « l'incident du 4 juin. »

L'explication remercie Merle Goldman de la Boston University, Norman Kutcher de la Maxwell School de Syracuse University, Sophie Richardson de Human Rights Watch, et Jeffrey Wasserstrom de l'University of California d'Irvine.
Christopher Beam

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

Photo: Devant l'ambassade de Chine à Bruxelles   Reuters

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