Culture

REPRISE

Marc Ménonville, mis à jour le 04.06.2009 à 17 h 57

Le mot de la semaine.

L'un des vieux maîtres de l'auteur prétendait — en souriant à peine — que le talent d'un journaliste se mesure à sa capacité d'aligner le maximum de clichés et de lieux communs dans le minimum de mots. On ne se privera donc pas, dans le souci de continuer à se ménager une réputation, de citer à peu près le général de Gaulle afin de pouvoir, comme tout le monde, railler «ceux qui crient la reprise! la reprise! en sautant sur leur chaise comme des cabris».

Le fait s'impose. Nos ancêtres les Gaulois, qui n'avaient peur de rien à en croire César, craignaient seulement, rapportaient les «Commentaires», que le ciel ne leur tombe sur la tête. Hommes et femmes de la modernité hexagonale, arrachés à la superstition par l'enseignement laïque et obligatoire, nous ne redoutons plus grand chose, sauf que la reprise tant attendue ne se produise pas. Gageons que notre anxiété aurait inspiré au Joachim du Bellay des «Regrets», sous couleur d'attaquer les sujets du Souverain Pontife, une moquerie en vers:

Ils s'en vont à pas lents, agités d'un hoquet,

Et adornent l'autel de sainte Ségolène

Du perpétuel Pardon des trois fleurs d'un bouquet

Pour s'assurer qu'enfin une reprise advienne.

Encore faudrait-il s'entendre sur le sens des termes. Les temps ne sont plus, même si certains d'entre nous en conservent le souvenir, où les femmes de bien, au soir, sous la lampe — ah, l'inimitable relent du pétrole! ah, la lueur incertaine des 15 watts à filament en tortillon! —, ravaudaient les vêtements de la famille. Mille fois illustrée par les peintres, c'était la scène, par essence domestique, de la chaussette reprisée à l'aide d'un champignon de bois imitant la courbe du talon et de laines dépareillées. Quelques amateurs appréciaient davantage l'érotisme sous-jacent d'un spectacle de moins d'innocence, celui du bas de soie reprisé après (souvent on le supposait, on le souhaitait quelquefois) quelques cabrioles et caramboles. Ce n'est pas, de toute évidence, de cette espèce de reprise-là qu'il s'agit.

Ni, non plus, des reprises d'une voiture ou d'un moto — encore que, dans le monde entier en général, et en France en particulier (ne parlons même pas de Detroit qui, très bientôt, n'évoquera plus qu'un champ de ruines après une guerre perdue), l'industrie automobile aurait besoin d'une reprise, si ce n'est, tranchons le mot, d'une révolution dans les concepts et les structures. N'en perdons pas l'espoir, au demeurant, puisque les idées les mieux reçues cèdent devant le tranchant du réel: qui, voici moins d'une année, aurait su pronostiquer que la Maison Blanche, au grand dam de Wall Street, oserait nationaliser, in extremis, et in articulo mortis, la General Motors?

Non, il n'est aujourd'hui de reprise qui vaille qu'économique et financière et, si l'on a bien compris les experts, devins, économètres, prospectivistes et autres thaumaturges, économique parce que financière. C'est le renversement de l'adage du baron Louis: faites-moi de bonnes finances et je vous ferai une bonne politique. Acceptons-en l'augure et croyons dur comme fer que la conjoncture s'améliorera dès que les banques et les institutions financières auront recouvré la santé. Traduisons: aussitôt que les comptes défigurés par les actifs vérolés et le hors-bilan redeviendront présentables aux autorités et aux actionnaires. Après tout, il n'y faut peut-être que de l'imagination. Pardon: de la créativité.

Les incertitudes, nous jurent les haruspices et les chartistes, ne portent plus que sur la date de la reprise - fin 2009? courant 2010? seulement en 2011? - et sur la forme qu'elle va revêtir: en L, en U, en V ou, peut-être en W. Sera-t-elle, en outre, lente ou rapide? Molle ou vigoureuse? Dynamique ou languissante? On craint de manquer d'adjectifs.

«À tant crier Noël qu'il vient» rappelaient nos ancêtres. À force de prévoir la reprise, on finira par la constater. Mais avant l'août ou avant la saint Glinglin?

Marc Menonville

crédit: Flickr, NDevilTV

Marc Ménonville
Marc Ménonville (25 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte