Cambodge: le procès des Khmers Rouges a-t-il déjà eu lieu?

Christian Delage, mis à jour le 26.11.2009 à 12 h 41

Une peine de 40 ans de prison a été requise contre Douch, patron de la prison de Tuol Sleng, l'usine à torture du régime khmer rouge de Pol Pot, dans laquelle 15.000 personnes ont été torturées et exécutées entre 1975 et 1979.

Une peine de 40 ans de prison a été requise mercredi 25 novembre par l'accusation à l'encontre de Douch, patron de la prison de Tuol Sleng, l'usine à torture du régime khmer rouge de Pol Pot, dans laquelle 15.000 personnes ont été torturées et exécutées entre 1975 et 1979. Nous republions cette analyse de Christian Delage initialement parue lors des audiences préliminaires du procès du génocide khmer rouge à Phnom-Penh.

 

C'est mardi que s'ouvre, à Phnom Penh, l'audience préliminaire du premier procès des anciens responsables Khmers rouges qui vont être jugés par les Chambres extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC). Il aura fallu plus de dix ans pour que justice commence à être rendue aux victimes du régime du «Kampuchéa démocratique», soit 1,5 million de personnes décédées des suites de déportations, de marches et de travaux forcés, et de sous-nutrition intentionnelle et 200.000 exécutées de façon sommaire.

Le prévenu, Kaing Guek Eav, alias «Douch», 66 ans, est le moins âgé des cinq anciens Khmers rouges actuellement en attente d'être jugés. Il est accusé de «crimes contre l'humanité» et de «crimes de guerre». Les quatre autres sont Khieu Sampan, alors chef de l'Etat du «Kampuchéa démocratique», Nuon Chea, «frère numéro deux», Ieng Sary, «frère numéro trois» et son épouse, Ieng Thirith, ministre des Affaires sociales. Douch était le responsable du centre d'interrogatoire sous torture de Tuol Sleng (S 21) à Phnom Penh, où, sur les 14.000 personnes emprisonnées, une douzaine seulement ont survécu. Il est notamment défendu par l'avocat français François Roux.

[Photo ci-dessus: Douch, lors de sa comparution devant la Chambre préliminaire des CETC.
Source : The Hague Justice Portal.
]

Pris de court par l'arrivée des Vietnamiens au Cambodge, début 1979, Douch n'eut alors pas le temps de détruire les archives, qui comprenaient par milliers des documents scripturaires, des photographies d'identité et des négatifs qui n'avaient pas été développés et, par centaines, des blocs-notes de cadres du régime et des piles de publications gouvernementales. Les Vietnamiens rassemblèrent immédiatement ces documents pour révéler publiquement les crimes commis par les Khmers rouges. Du haut de leur position d'envahisseurs/libérateurs, ils bâtirent de manière expéditive un procès pour «génocide» et jugèrent, en leur absence, Pol Pot et le ministre des affaires étrangères Ieng Sary. Il s'avéra néanmoins difficile de démontrer l'existence d'un lien direct entre ces dirigeants et les ordres de torture et d'exécution des prisonniers de S 21.

C'est précisément cette responsabilité dont l'imputation devrait pouvoir être attribuée à Douch lors du procès qui s'ouvre. Pol Pot étant mort en 1998, et dans l'attente de l'ouverture prochaine du procès de Ieng Sary, c'est autour de S 21, à la fois comme bureau central des services de sécurité du Kampuchéa et comme lieu de torture et d'exécution, que va se nouer le jugement de Douch, ce qui impliquera forcément une remontée en généralité sur l'histoire des Khmers rouges.

Des millions de documents et un film, S 21

Or, cette histoire a été documentée, écrite ou filmée avant que les CETC ne la constituent en dossier dans le cadre de l'instruction préalable. Ce travail a d'abord été initié par une équipe d'historiens réunis par Ben Kiernan au sein de l'université de Yale, aux Etats-Unis. Leur programme de recherche sur le génocide cambodgien a abouti, en 1995, à la création d'une association indépendante, basée à Phnom Penh, le Centre de Documentation du Cambodge (DC Cam). Depuis lors, le Centre a collecté plus d'un million de documents sur tous supports sur l'histoire des Khmers Rouges, y compris la plupart des archives de S 21 qui, après avoir été numérisées par l'université de Cornell, lui ont été confiées par le gouvernement cambodgien. Les documentalistes du DC Cam ont alors sillonné la campagne cambodgienne pour enregistrer les témoignages des survivants et expliquer les enjeux des procès à venir. Enfin, c'est un cinéaste, lui-même rescapé du régime des Khmers rouges, Rithy Panh, qui a consacré la majeure partie de son œuvre cinématographique à l'histoire contemporaine de son pays

En réalisant, en 2003, «S 21, la machine de mort Khmère rouge», Rithy Panh a ramené à Tuol Sleng victimes et criminels. Au lieu de les interviewer individuellement, il a confronté leurs paroles et a mis les anciens gardiens en situation de répéter les gestes de terreur qu'ils exerçaient alors au quotidien. Le seul qu'il n'a pu faire revenir est évidemment Douch lui-même, puisque celui-ci est emprisonné depuis 1999. Cette initiative ne pouvait provenir que de l'instance judiciaire et c'est ce qui advint en février 2008 quand, par un communiqué volontiers laconique, les CETC ont annoncé qu'ils organisaient une «reconstitution» à Choeung Ek et à Tuol Sleng. Cet acte a été présenté comme étant «classique» et comme faisant «partie de l'enquête judiciaire, laquelle est confidentielle». Ces jours-là, les lieux, ainsi que leur voisinage, ont été fermés au public, y compris à la presse, et un important dispositif de sécurité a été mis en place.

Douch a été alors conduit à travers les mêmes salles que celles filmées sept ans plus tôt par Rithy Panh. Il y était en compagnie de magistrats, mais aussi de survivants, venus lui demander de quoi ils avaient été coupables. «A la fin de la reconstitution, rapporte Francis Deron dans «Le Monde», un témoin a résumé : "Debout à l'entrée, il a joint ses mains en signe de prière, s'est excusé auprès de ses victimes, affirmant avoir obéi aveuglément aux ordres de ses supérieurs lui intimant de tuer son propre peuple." [...] Mardi, le tortionnaire avait pleuré devant les ossements rassemblés d'une quinzaine de milliers de victimes des Khmers rouges, sur le terrain des "champs de la mort".»

Un procès conditionné par des quêtes documentaires, historiques et mémorielles

Cependant, c'est grâce à DC Cam que le Tribunal disposera, si les juges en décident ainsi, d'une preuve visuelle des crimes commis à S 21. En effet, le Viêt-Nam a récemment transmis des images animées à DC Cam, qui, à leur demande, les ont confiées aux co-procureurs des CETC. Ces films montrent des cadavres de prisonniers, certains d'entre eux décapités, ainsi que différents types de cellules, des instruments de torture, des fers. L'un des sujets montre un soldat vietnamien tenant dans ses bras un enfant affaibli et le portant en dehors de la prison.

[Image: Prisonnier non identifié 1975-1979. Photo Tuolsleng.com]

Ce premier procès est donc fortement conditionné par les quêtes documentaires, historiques et mémorielles engagées depuis des années, comme ce fut le cas pour les procès français (Barbie, Touvier, Papon), mais peu ou pas pour ceux instruits par le TPIY ou le Tribunal d'Arusha. Ce qu'il est en mesure de déterminer, et qui est au fondement même de toute opération de justice, c'est une temporalité particulière, celle dans laquelle les débats vont être construits pour assurer la meilleure adéquation entre le travail des juges et la réception publique des débats.

A cet égard, le statut du Tribunal est particulièrement intéressant : il est mixte. Ce n'est pas une nouveauté, sauf à considérer l'échelle du crime commis et la nature des enjeux de politique extérieure et intérieure qui engagent l'avenir de la société cambodgienne. En effet, le faible empressement du gouvernement cambodgien à voir s'ouvrir les procès des Khmers rouges et sa volonté d'en minorer les éventuels effets politiques — singulièrement en termes de démocratie et de transparence — a conduit au statut mi-national mi-international du Tribunal. Cette préservation d'une part de la souveraineté de son pays n'a pas empêché le Premier ministre d'accepter que ce soit des Etats étrangers qui financent majoritairement sa propre contribution, celle des Nations Unies, par définition internationale, provenant souvent des mêmes donateurs.

Fait remarquable, ce sont les deux pays jugés à Nuremberg et à Tokyo après 1945 qui sont les plus gros contributeurs — le Japon a déjà versé 40 millions de dollars au Tribunal, par transfert indirect à l'ONU et, rien que pour 2008, près de 3 millions de dollars directement à la partie cambodgienne, selon The Japan Times.

Un procès équitable et ouvert

Dans ce qui s'apparente quand même à une volonté de contrôler les CETC, en négociant avec l'ONU le partage des responsabilités judiciaires avec ses propres magistrats, le gouvernement cambodgien a néanmoins ouvert une boîte de Pandore : le Tribunal se tient dans la capitale, à mi-chemin entre le centre ville et l'aéroport. Il n'y aura donc pas de justice «hors sol», selon l'expression d'Antoine Garapon, mais, au contraire, grâce à la publicité des débats, garantie par la présence de la presse internationale, un procès équitable dans une enceinte ouverte à l'accueil de plus de 500 personnes dans la grande salle.

Si l'appareil technique des débats est inspiré de l'exemple des cours de La Haye (retour de l'image de l'audience et présentation de tous les éléments du dossier sur des écrans individuels placés devant l'ensemble des participants au procès), la présence d'un public numériquement important marque une différence sensible. Or, dans une population passée d'environ 5,6 millions en 1979 à plus de 14 millions aujourd'hui et majoritairement composée de jeunes de moins de 18 ans, la question de la persistance ou de la réactivation d'une mémoire vive des crimes commis de 1975 à 1979, d'un côté, et de la connaissance ou de l'enseignement de l'histoire des Khmers rouges, de l'autre, n'est pas simple. Sur les 14,3 millions d'habitants que compte le Cambodge, 85% vivent en milieu rural. Le pays est l'un des plus pauvres et les moins développés de la région. En 2004, 35% de la population vivaient en dessous du seuil de pauvreté, une situation aggravée par un passage brutal à l'économie de marché.

Tribunal moderne, scénographique classique

Si l'étude des crimes des Khmers rouges n'a pas été particulièrement encouragée à l'école, la mort régulière d'enfants, qui sont parmi les victimes les plus exposées à l'explosion des mines qui tapissent encore le sol cambodgien, sont un cruel rappel quotidien de la situation géopolitique du Cambodge durant les années 1970.

Le Tribunal, moderne par sa structure, a maintenu dans l'aménagement de sa scénographie la disposition classique des places occupées en général par les acteurs du procès. Douch, comme les témoins représentant les parties civiles, seront de dos, et, pour certains, masqués complètement à la vue des spectateurs pour protéger leur anonymat. En disposant, sous le prétexte d'assurer la sécurité de l'accusé, un mur de verre séparant matériellement la scène de la salle du Tribunal, le contact entre les protagonistes du procès et le public a été volontairement contenu pour être moins direct, anticipant d'éventuels mouvement de colère ou d'émotion des survivants présents.

L'exemple de Nuremberg et celui, plus récent, du TPIY, ont néanmoins convaincu les juges de l'intérêt du filmage des audiences. A Nuremberg, c'est le Tribunal allié qui, le premier, avait façonné les contours de la mémoire collective, en orientant pour un temps, ne serait-ce que par la mise à disposition de ses archives, l'écriture savante de l'histoire. Si le procureur Jackson avait interpellé la conscience universelle dans son discours d'ouverture, et si les audiences filmées du procès avaient pu nourrir les actualités cinématographiques mondiales, force est de constater que la population allemande avait été peu concernée par les débats.

A Phnom Penh, justice sera donc rendue au contact de la population. Cela suppose néanmoins de trouver des moyens appropriés à la diffusion, mais aussi à la compréhension des audiences. Ainsi, la médiation audiovisuelle sera déterminante: elle permet de rendre vivant, par un filmage approprié, ce qui, très souvent, est long et ennuyeux (quelle que soit la gravité des faits évoqués), d'ajouter des commentaires explicatifs ici ou là, de traduire en khmer les paroles échangées en français ou en anglais. Bref, de faire œuvre pédagogique.

Dans le huis clos du tribunal, proche en même temps que distant des «champs de la mort» de la campagne cambodgienne, la présence des caméras ne soumettra pas les débats à une quelconque exigence «médiatique» de transparence. Elle permettra d'élargir le cadre spatial et temporel du récit judiciaire, qu'il reviendra aux juges et aux procureurs de rendre audible pour le plus grand nombre, tout en ayant décidé, en amont, des chefs d'accusation qui leur auront semblé représentatifs de l'histoire incriminée et, en aval, des peines requises et des réparations qu'elles exigent.

Christian Delage

Images de une: Une femme pleure devant le portrait de son père au musée du génocide à Phnom-Penh Chor Sokunthea / Reuters

 

 

 

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