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Fallait-il publier des photos de la fusillade de l'Empire State Building sur Instagram?

Détail de la photo Instagram publiée par l'uilisateur @ryanstryin.

Détail de la photo Instagram publiée par l'uilisateur @ryanstryin.

Et les médias ont-ils bien agi en reprenant quasi-instantanément ces clichés?

Quand une photo comme celle-ci, figurant un homme gisant en sang sur le trottoir, apparaît sur Instagram, j’aimerais qu’il existe un bouton «dislike». Le fait de voir 95 «likes», sous la forme de jolis petits cœurs, sous une photo étiquetée «cadavre» crée un malaise.

Cette image, que l’utilisateur d’Instagram @ryanstryin a posté à sa centaine de followers avant que Getty ou d’autres agences n’aient publié quoi que ce soit en lien avec la fusillade de vendredi près de l’Empire State Building, a depuis été republiée sur des dizaines de sites d’information et de programmes télévisées. Et elle représente, en une image carrée et tragique prise au portable, tout ce qui est compliqué dans la photographie d’information en 2012. Une photo d'une victime probablement morte, postée sur une plate-forme que les gens —particulièrement les photojournalistes— aiment détester, accompagnée d’un fil de commentaires dans lequel certains de ces mêmes gens supplient pour obtenir la permission de reproduire l’image.

Les photojournalistes sont parfois capables d’accomplir des tâches surhumaines, de se placer eux-mêmes en première ligne pour immortaliser tout autour du monde des événements parmi les plus dangereux et importants. Mais ils ne peuvent pas prédire où et quand un désastre va survenir. Il est donc inévitable, à l'ère du smartphone, que nous devions parfois nous reposer sur des photos prises par des passants lambdas quand un événement survient.

La vitesse n’est pas nécessairement une bonne chose. Des photos amateurs peuvent commencer à circuler avant que quiconque ne puisse vraiment comprendre ce qui se passe. Des photographes non entraînés peuvent comprendre les faits de travers: ce sont des passants, pas des journalistes formés à rapporter des faits du mieux qu’ils peuvent.

Les photojournalistes ont été prompts à rejeter des plates-formes comme Instagram pour ces raisons. Et pourtant, dans le flux de requêtes des services photo pour obtenir la permission d’utiliser cette image, personne ne pose une question qui se rapproche un tant soit peu de «Est-ce que c’est vrai?». C’est comme si, dans la frénésie de mettre en ligne ce que les autres ont déjà mis en ligne, tout le monde partait du principe que quelqu’un d’autre avait déjà fait ce travail-là.

Rien ne peut suggérer que cette image ou une des autres images publiées aujourd’hui étaient fausses, mais un jour, un média, pressé de publier les premiers clichés quelle que soit la source, pourrait bien se ruer sur quelque chose qui ne représente pas l'évènement. C’est une raison légitime de plus de se montrer sceptique face à l'émergence du photojournalisme citoyen.

En fait, ce sont les commentateurs du compte Instagram @ryanistryin qui ont fait les remarques se rapprochant le plus de ce que vous pourriez attendre d’un rédacteur en chef photo attentif.

«Tu devrais vraiment l’enlever mec, c’est quelqu’un qui a une famille, est-ce que tu voudrais vraiment qu’elle voit ça… Elle serait effondrée», a écrit @mr_silvia

D’autres n’étaient pas d’accord dans le flux de commentaires. Finalement, @ryanstryin a expliqué que, par respect, il avait attendu que l’officier de police cache en partie la scène avant de la prendre en photo, mais qu’il n’avait pas pensé à ne pas la mettre en ligne.

«C’était la victime et je m’excuse auprès de sa famille, mais il fallait que cela soit rapporté. C’était ma réalité», a-t-il écrit. Heureusement, @ryanistryin a aussi eu le bon sens de rapporter cette réalité sans utiliser un filtre.

Instagram permet de poster facilement et immédiatement des photos sans vraiment songer aux implications. Cela peut s’avérer dangereux. Mais sans cette simple application mobile, une image qui a fini par incarner la tragédie de vendredi, sur le Web et au-delà, serait sans doute restée réléguée à la pellicule de @ryanstryin.

Heather Murphy

Traduit par Jean-Marie Pottier

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