Life

Lance Armstrong a (presque) tout perdu

Josh Levin, mis à jour le 25.08.2012 à 11 h 17

Dépouillé de ses sept Tour de France, il garde pourtant ce qu'il place au-dessus de tout: son indignation vertueuse.

Lance Armstrong avec le maillot jaune sur le Tour de France 2005. REUTERS/Vincent Kessler.

Lance Armstrong avec le maillot jaune sur le Tour de France 2005. REUTERS/Vincent Kessler.

Si vous voulez croire que Lance Armstrong a triché pour remporter ses sept Tour de France, il existe suffisamment de preuves –des échantillons sanguins et des accusations de ses anciens coéquipiers et de dirigeants du milieu cycliste– pour décrocher dix condamnations. Et, jusqu'à cette semaine, si vous vouliez croire à l'innocence de l'homme au bracelet jaune, vous aviez plus que de quoi faire aussi.

Deux des principaux accusateurs d'Armstrong, après tout, sont des menteurs éhontés. Tyler Hamilton a clamé en 2005 que son test antidopage positif résultait de l'existence d'un frère jumeau mort in utero; cinq ans plus tard, il a finalement avoué. Floyd Landis, qui a mis sur le compte du whisky son contrôle positif lors du Tour de France 2006, a proclamé son innocence dans un livre intitulé Positively False et a fait la quête pour son fonds de soutien. En 2010, il a admis avoir pris des produits pour améliorer ses performances durant sa carrière.

Il semble qu'Armstrong n'avouera jamais, comme Hamilton et Landis, avoir été un imposteur et un tricheur. En se retirant du processus d'arbitrage face à l'agence anti-dopage américaine (Usada), il s'est assuré de ne jamais avoir à le faire. L'Usada pourrait, si l'Union cycliste internationale (UCI) l'accepte, être en mesure de le priver de sa collection de maillots jaunes, mais ne pourra pas lui retirer ce qu'il met au-dessus de tout: son indignation vertueuse.

L'enquête de l'Usada, qui accusait d'Armstrong d'être le cerveau d'un vaste réseau de dopage, constituait, a-t-il affirmé dans un communiqué jeudi, «une chasse aux sorcières violant la Constitution». Il y a aussi vu une «comédie», qui plus est «biaisée», clamant qu'il n'existe «aucune preuve concrète pour soutenir les affirmations étranges et haineuses» du directeur général de l'organisation, Travis Tygart.

Plutôt que se battre pour son innocence face à un système ligué contre lui, Armstrong a affirmé qu'il en avait «fini avec ces absurdités». «Je ne m'exprimerai plus sur ce sujet, quelles que soient les circonstances, a-t-il poursuivi. Je vais aller de l'avant et me consacrer à élever mes cinq beaux (et énergiques) enfants, à la lutte contre le cancer et à essayer d'être le quadragénaire le plus en forme du monde.»

Colère, paranoïa, autoglorification

Cela a été l'attitude par défaut d'Armstrong depuis une décennie: en colère, sur la défensive, paranoïaque, messianique et en pleine autoglorification. Et ce n'est pas seulement un mécanisme de défense: c'est une marque.

En 2005, Neal Pollack a écrit un article pour Slate intitulé «Lance Armstrong m'a pourri mon club de gym», décrivant comment ce dernier s'était transformé en «lieu de dévotion pour Lance Armstrong» contenant «des dizaines de photographies voisinant avec de nombreuses coupures de presse, des couvertures de Sports Illustrated, des descriptions détaillées de son régime d'entraînement, un vélo de course dans une vitrine et un récit de sa vie découpé en quatre parties: Les Débuts, Le Détour, La Renaissance du cycliste et La Route devant soi». Trônant dans la salle de musculation, on trouvait la citation suivante d'Armstrong, extraite d'une pub Nike:

«Ceci est mon corps, et je peux en faire ce que j'en veux. En repousser les limites. L'étudier. Le tordre. L'écouter. Tout le monde veux savoir à quoi je marche. A quoi je marche? Je me crève le cul sur mon vélo six heures par jour. Vous marchez à quoi?»

Pendant longtemps, ces monologues boudeurs et agressifs ont fait office de stratégie de relations publiques. Alors que personne ne pensait qu'il survivrait à son cancer des testicules, Armstrong a survécu et est devenu le plus grand cycliste de tous les temps.

Les sceptiques sont nocifs

Le survivant du cancer le plus célèbre du monde a ensuite fait face aux accusations de dopage comme il avait fait face à la maladie. Ses accusateurs étaient des sceptiques, et les sceptiques sont nocifs.

Quand tout le monde est contre vous, la seule façon de leur donner tort est de vous battre, vous battre et encore vous battre. Finalement, vous leur donnerez tort, gagnerez et serez un héros. C'est ainsi qu'Armstrong se voyait et c'est l'Armstrong que nous avons connu au travers des publicités Nike.

Pourquoi donc l'homme qui n'esquivait jamais un combat a-t-il fini par s'enfuir cette fois? Je pense que c'est car, pour la toute première fois, il n'avait pas son meilleur ami dans le monde du vélo à ses côtés. Comme l'a expliqué Juliet Macur dans le New York Times le mois dernier, George Hincapie était l'équipier le plus apprécié d'Armstrong, son confident, un homme que le septuple vainqueur du Tour avait écrit comme «loyal» et «son meilleur pote dans le peloton».

Au contraire d'Hamilton et Landis, tout le monde croit en Hincapie dans le milieu du cyclisme. Il est vu comme honnête, digne de confiance, un homme qui n'a rien à prouver. Et toutes les sources indiquaient qu'il allait témoigner contre Armstrong lors des audiences de l'Usada.

La menace existentielle d'Hincapie

Il est plus que rare pour des athlètes de se dénoncer mutuellement pour dopage. Il est encore plus rare de voir quelqu'un qui n'a rien à gagner –c'est à dire quelqu'un qui n'est pas Jose Canseco [un ancien joueur de base-ball qui avait avoué s'être dopé, de même que plusieurs coéquipiers, dans un best-seller, NDT]– témoigner ouvertement du dopage d'un coéquipier.

Quand cela arrive, l'effet s'avère dévastateur. Même si l'ancien lanceur des Red Sox et des Yankees Roger Clemens a été au final reconnu innocent des accusations de faux témoignage, sa réputation a été détruite par les affirmations d'Andy Pettite selon lesquelles «The Rocket» lui avait dit avoir pris de l'hormone de croissance.

Le témoignage d'Hincapie s'annonçait plus détaillé et direct, l'impliquant lui même comme participant –peut-être en échange d'une suspension réduite– dans le dopage présumé de l'équipe d'Armstrong. Pour un homme qui a accusé tous ceux qui l'ont remis en question d'être des menteurs et des imposteurs, cela constituait une menace existentielle: celle de voir l'homme en qui il avait le plus confiance proclamer à la face du monde qu'il avait triché pour atteindre le sommet.

Plutôt qu'accorder à Hincapie et aux autres –l'Usada a affirmé que dix des anciens coéquipiers d'Armstrong étaient prêts à témoigner– une scène pour le discréditer, Armstrong l'a dynamitée. En refusant l'occasion de se confronter à ses accusateurs, il va selon toute probabilité perdre ses Tour de France et être exclu des compétitions sportives régies par le Code mondial antidopage (c'est à dire pratiquement toutes).

Nike lui maintient son soutien

Mais ce qu'il ne perdra pas, c'est sa capacité à affirmer qu'il a été accusé à tort. En l'absence d'audience de l'Usada, Hincapie pourrait ne jamais se sentir contraint de parler. Tant que l'affaire en reste là, Armstrong devrait pouvoir garder ses supporters fidèles de son côté.

Sa stratégie d'esquive et de déni s'est déjà avérée un succès. «Lance a proclamé son innocence et a campé sur ses positions, a affirmé Nike dans un communiqué jeudi. Nike prévoit de continuer à soutenir Lance et la fondation Lance-Armstrong qu'il a créée pour venir en aide aux survivants du cancer.»

A partir de là, la position d'Armstrong demeurera remarquablement inchangée. Tant qu'il restera un soupçon de croyance dans le fait qu'il ait pu être un coureur propre, il restera un philanthrope et un personnage public valable.

Cette semaine, Armstrong a reconnu que les sceptiques seront toujours plus nombreux que les fidèles –que le mieux qu'il pouvait faire, c'était conserver une poignée de gens qui croient vraiment en lui. Comme l'expliquait cette publicité pour Nike, la plupart du temps, tout le monde voulait savoir à quoi il marchait. Maintenant, tout ce qu'il peut faire, c'est espérer que des gens continueront de se détourner de la réponse que les autres connaissent déjà.

Josh Levin

Traduit par Jean-Marie Pottier

Josh Levin
Josh Levin (21 articles)
Rédacteur en chef de Slate.com
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