Monde

Géorgie: le stalinisme, bouc émissaire du nationalisme antirusse

Maxence Peniguet, mis à jour le 04.09.2012 à 11 h 44

La transformation du musée Staline en musée du stalinisme et l'existence d'un musée de l'occupation soviétique, reflet du développement d'une nouvelle histoire au profit du nationalisme géorgien, peinent à convaincre.

Une carte de la Géorgie au musée de l'occupation soviétique. Maxence Péniguet.

Une carte de la Géorgie au musée de l'occupation soviétique. Maxence Péniguet.

En octobre 2012 auront lieu les élections législatives géorgiennes. Non, Iossif Vissarionovitch Djougachvili, plus connu sous le nom de Joseph Staline, n'y participera pas. Par contre, à Gori —sa ville natale—, le musée Staline, tout à sa gloire, est situé tout juste au milieu des antennes locales des deux forces politiques majeures du pays: le Rêve géorgien, dirigé par le multimilliardaire Bidzina Ivanishvili, et le Mouvement national uni du président actuel, Mikheil Saakachvili.

Dans l'entrée du musée, un panneau illustre brièvement une information donnée par le ministre de la Culture en avril dernier: donner une belle image du dictateur, c'est terminé. Le musée montrera dorénavant les horreurs du stalinisme et sera d'ailleurs renommé Musée du stalinisme. Pour justifier la décision, l'affiche commence par un passage d'une déclaration de l'Organisation de sécurité et de coopération en Europe (OSCE) sur l'Europe divisée et réunie, adoptée à l'été 2009:

«Notant que durant le XXe siècle, les pays européens ont eu l'expérience de deux régimes totalitaires majeurs, nazisme et stalinisme, lesquels ont débouché sur un génocide, des violations des droits de l'homme et de leurs libertés, des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité.»

Il est ensuite écrit brièvement et sans logique explicative, à la fois que le stalinisme est la cause de plusieurs millions de morts, mais que le musée Staline, créé par l'autre géorgien soviétique, Lavrenti Béria, le fut en 1937, alors que les purges atteignaient leur apogée. Le message officiel finit par annoncer la transformation du lieu en musée du stalinisme, «qui racontera l'histoire au travers des moments les plus importants du stalinisme de manière approfondie et impartiale».

Malheureusement, aujourd'hui, ce signe reste la seule trace de changement dans le musée. Chercheur à l'université de Tbilissi, Timothy Blauvelt est sceptique:

«Le changement de nom du musée me semble plutôt facile. L'idée était qu'il reste inchangé, comme une sorte de "musée du musée". Mais il me semble que l'équipe du musée n'est pas capable de comprendre l'idée...»

Petite salle des répressions

Une visite guidée ne vous apprendra rien d'autre sur les nouveautés, mais offre tout de même le tour à la gloire du «petit père des peuples». Peut-être ne le saviez-vous pas, mais Sosso, comme on l'appelait durant ses jeunes années, était, adolescent, un grand poète, et destiné par ses parents à vivre en homme d'église...

Musée oblige, nombre de ses affaires personnelles sont également exposées: vêtements, cadeaux d'amis étrangers, reconstitution de son bureau, et même l'un des neuf exemplaires d'un masque en métal fabriqué, selon ses souhaits, à sa mort. Bref, du début à la fin de la vie de Joseph Staline, vous saurez tout et verrez tout sur Sosso.

Tout? Non... Une partie est gardée secrète. Ce n'est pas le musée Staline pour rien.

Il y a d'abord les purges, les famines, les millions de morts. Rien, si ce n'est une petite salle installée à la va-vite, la salle des répressions. Une salle, plutôt un couloir, avec une photo trouble (pour créer une ambiance) d'un chemin de fer et une cellule de prisonnier. La pièce semble tellement aménagée sans réflexion que la direction du musée s'est dit que ça serait une bonne idée d'y afficher quelques photos du conflit russo-géorgien de 2008.

Un évènement qui est d'ailleurs en lien avec une autre zone d'ombre: depuis la mort de Staline, on n'avait pas jugé utile de retirer le monument de 14 mètres de haut à son effigie qui siégeait à Gori. Et puis, un soir de 2010, à la nuit tombée —et contre l'avis général de la population de la ville, dit-on—, la statue fut déboulonnée.

Elle devait être réimplantée au musée... Et ne le fut pas. Devant la maison d'enfance du dictateur, on peut apercevoir au loin l'ancienne place du monument, mais en parler publiquement, pour les travailleurs du musée, semble être interdit. Un proche de l'administration confie tout de même:

«On ne sait pas où elle se trouve. Un jour, on nous dit qu'elle reviendra ici, au musée. Et puis l'autre, on nous dit qu'elle ne reviendra pas.»

Mystère autour de l'évolution du musée

Ce mystère autour de la statue vaut, plus largement, pour l'évolution du musée en musée du stalinisme, sur laquelle la direction ne dispose d'aucune information.

Etrange, pour le moins, que le principal intéressé ne soit mis au courant de rien par le ministère de la Culture. En joignant directement ce dernier, les langues se dénouent, mais les choses ne se passent pas comme on aurait pu l'attendre. Au lieu d'un entretien avec un responsable du ministère, celui-ci renvoie, pour plus d'information, vers un député de la majorité du Parlement géorgien, Giorgi Kandelaki, qui semble en connaître beaucoup sur le sujet:

«Ce sera une évolution en deux temps. D'abord, il n'y aura que les visites guidées qui changeront, avec de nouveaux textes écrits par des spécialistes. Chaque guide devra aussi citer ce qui était dit avant, de manière à rendre visible le changement aux visiteurs. Et puis, sur le long terme, il y a la création d'une Fondation pour le Musée du stalinisme, avec une équipe internationale qui sera chargée de développer le concept de la nouvelle exposition.»

Et Kandelaki de définir un objectif ambitieux:

«Le souhait, c'est d'avoir, pour le stalinisme, un équivalent du musée de l'Holocauste.»

Le contenu actuel du lieu ne serait pas pour autant jeté aux oubliettes, constituant une part de l'histoire géorgienne. «Le bâtiment est assez grand pour que l'on garde la présente exposition libre d'accès dans un coin de l'immeuble», précise le député. Pour l'heure, aucun agenda n'est cependant avancé. Quant à l'ancienne statue, il affirme qu'il est en tout cas acquis «qu'elle ne sera pas réinstallée au musée».

«La population sait qu'il était un tyran»

Cette transformation du musée constitue une mise en pratique de la stratégie nationaliste en Géorgie: pour renforcer le nationalisme, trouver une histoire nationale et un ennemi de taille. Diaboliser Staline et le stalinisme pour insister sur le concept d'occupation soviétique de 1921 à 1991 et appuyer le processus de renforcement de la Géorgie comme nation.

Alexander Marshall, spécialiste du Caucase à l'université de Glasgow, raconte pourtant que les Géorgiens savent déjà tout ce qu'il y a à savoir sur Staline:

«La population sait très bien qu'il était un tyran ayant commis de nombreux crimes, mais qui a aussi modernisé le pays d'une façon qui lui a permis d'éviter la défaite pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle sait aussi que beaucoup d'opposants nationalistes étaient loin d'être de jolis démocrates.»

Et le chercheur d'insister:

«Avec mon expérience, je pense que les gens ordinaires ont une meilleure compréhension de la complexité de Staline et du stalinisme que beaucoup de gens présents dans les médias de masse, les think tanks occidentaux, et même une meilleure compréhension que certains universitaires!»

Il n'empêche, si les Géorgiens connaissent leur histoire pas si lointaine, le gouvernement s'attache toujours plus à insister: Staline et le stalinisme, c'est l'occupation de la Géorgie et 800.000 Géorgiens morts. Il n'y qu'à visiter le récent Musée de l'occupation soviétique pour s'en apercevoir. Ouverte depuis 2006, l'exposition ne fait pas dans le détail: l'occupation soviétique, c'était pire que tout pour la Géorgie, et le compatriote Staline n'a rien fait pour aider son pays.

Une position battue en brèche par Timothy Blauvelt:

«Dans un système hiérarchique ethniquement défini où vous êtes en concurrence avec d'autres nationalités, grandes et petites, avoir votre homme au sommet ne pouvait pas ne pas être un élément de fierté, et dans une certaine mesure, cela se poursuit aujourd'hui. La mobilisation idéologique stalinienne a fusionné en Géorgie avec le nationalisme local dans une sorte de bricolage. Après les événements de mars 1956 [le véritable début de la déstalinisation, NDLR], ce nationalisme s'est transformé en une forme allant beaucoup plus contre le régime soviétique.»

Pour l'universitaire, le fait que la Géorgie ait beaucoup souffert durant l'époque stalinienne et particulièrement durant les purges n'est pas «nécessairement contradictoire» avec «le fait qu'elle fut également favorisée».

Situation en Abkhazie et en Ossétie du Sud

Quoi qu'il en soit, aujourd'hui, il est clair que l'histoire est utilisée à des fins politiques contre l'ami et ennemi de toujours —c'est selon—, la Russie. Et cela commence à l'école. «Le gouvernement a rendu obligatoire le visionnage à l'école secondaire du film estonien The Soviet Story, qui est un documentaire historique caricatural (et antirusse)», raconte Timothy Blauvelt.

D'autres faits illustrent cette attitude antirusse, néanmoins compréhensible au regard de la situation en Abkhazie et en Ossétie du Sud. Il y a la présence, déjà citée, de photos du conflit de 2008 dans le musée Staline à Gori, mais aussi, par exemple, dans les rues de Tbilissi, la vente de cartes postales «Stop Russia».

Ou encore l'étape finale que le visiteur verra en parcourant le musée de l'occupation soviétique, déjà critiqué pour son caractère antirusse à son ouverture. Une étape bien spéciale, un hors-d’œuvre en guise de bonus, au même titre que les photos du conflit de 2008 dans le musée Staline.

Vous l'aurez compris, cette dernière étape ne concerne plus l'occupation soviétique. Il s'agit d'une carte du pays où l'on peut voir l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud, en tant que territoires occupés, colorés en rouge. Une inscription est portée sur la carte: «Géorgie: l'occupation continue».

Maxence Péniguet

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