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Un Américain foulera le sol de Mars, un jour ou l’autre

Michel Alberganti, mis à jour le 26.08.2012 à 10 h 28

Après l'affrontement Etats-Unis - URSS qui a envoyé l'homme sur la Lune en 1969, c'est la bataille entre les Américains et les Chinois qui sera le moteur des premiers pas sur la planète rouge.

Une photo envoyée par Curiosity: en arrière plan, le mont Sharp. JPL

Une photo envoyée par Curiosity: en arrière plan, le mont Sharp. JPL

Le rover Curiosity a commencé à rouler sur Mars le 22 août sur son site d’atterrissage baptisé Bradbury, en hommage à l’auteur des Chroniques martiennes (1950), décédé le 5 juin. Comme lors des différentes phases de l’atterrissage du robot sur la planète rouge, le 6 août, ces premiers tours de roues ont été accueillis par des cris de joies et des applaudissements dans la salle de contrôle du Jet Propulsion Laboratory (JPL) de la Nasa.

Un enthousiasme qui rappelle celui qui accompagnait les étapes successives du programme Apollo dans les années 1960. Et une dernière émotion spatiale pour Neil Armstrong, premier homme sur la Lune en 1969, décédé trois jours plus tard, le 25 août.

La réussite de la mission Mars Science Laboratory (MSL), dont fait partie Curiosity, constituera un succès remarquable pour les Etats-Unis. Déjà, l’atterrissage sur la planète rouge démontre à nouveau le maintien d’une supériorité indiscutable des Américains en matière d’exploration spatiale. Si Curiosity découvre des traces de vie passée sur cette planète du système solaire, l’avenir des missions spatiales en sera bouleversé en profondeur. Si le robot fait chou blanc, la Nasa aura dépensé 2,5 milliards de dollars pour analyser des rochers à quelques centaines de millions de km de la Terre en pure perte.

A moins que Curiosity ne trouve autre chose. Mais quoi? Même s’il détectait des minéraux précieux, le robot actuel ne pourrait même pas en rapporter un gramme à la maison. Il est condamné à finir sa carrière là-bas. Sans retour possible. Tout au plus peut-il prolonger son séjour opérationnel le plus longtemps possible, à l’image de son prédécesseur Opportunity qui fonctionne depuis 2004.

Certains parlent de 14 ans au lieu de deux années programmées pour la mission MSL. Mais que pourra bien faire Curiosity pendant tant d’années? Après avoir pris toutes les photos possibles de son environnement plutôt monotone et analysé toutes les sortes de roches qui sont à sa portée, le rover risque d’épuiser toutes ses ressources… de curiosité. Tel est le risque pris par la Nasa. En misant sur un lieu, que certains contestent, et un robot unique, l’agence américaine se met en situation de devoir découvrir des traces de vie. Sinon…

Orgueil national

Plusieurs hypothèses permettent de se projeter dans l’après Curiosity. Mais toutes ont un point commun: l’homme ne pourra éternellement faire l’économie d’un «pied sur Mars», un pied humain.  Même si, scientifiquement parlant, le raisonnement actuel de la plupart des astronomes en faveur des robots est parfaitement justifié, leur approche fait l’impasse sur une composante essentielle de la conquête spatiale: la politique. Et son corollaire: l’orgueil national.

Revenons dans les années 1960. La guerre froide régit les relations internationales et le monde entier observe avec terreur l’équilibre qui ne tient qu’à un fil entre les Etats-Unis et l’URSS. Faute d’une troisième guerre mondiale, atomique celle-là, qu’aucun des deux protagonistes ne peut espérer gagner sans dommages insupportables pour lui-même, le conflit se déplace dans l’espace. A l’image des Horaces et des Curiaces, ce seront les agences spatiales et leurs champions, astronautes ou cosmonautes, qui s’affronteront pour désigner le vainqueur.

Après The Right Stuff (L’étoffe des héros, 1983, Tom Wolfe), la série télévisée From the Earth to the Moon (De la Terre à la Lune, 1998) rend parfaitement compte, malgré un patriotisme souvent lourd, de cette période.

Le moteur politique

Contrairement à l’époque actuelle, où ce sont les scientifiques qui tentent de convaincre les politiques de leur accorder les crédits nécessaires à l’exploration spatiale, l’avocat de l’homme sur la Lune n’est autre que John Fitzgerald Kennedy. C’est lui qui plaide devant le Congrès américain, le 25 mai 1961, et qui fixe, dans un célèbre discours, un objectif majeur aux Etats-Unis: «Avant la fin de la décennie, poser un homme sur la Lune et le ramener en toute sécurité sur la Terre».

Le mot d’ordre est, en fait, celui d’un chef de guerre, pas celui d’un simple explorateur épris de science et de connaissance de l’univers. L’ennemi n’est pas l’espace, la distance à parcourir, le vide, la technologie à développer ou le risque de sacrifier des vies humaines. L’ennemi, c’est l’URSS qui collectionne les succès dans l’espace depuis le lancement de Spoutnik en 1957.

Comme pendant une guerre militaire où l’industrie est sommée de fabriquer un navire par jour, des milliers d’avions et des millions d’obus et de cartouches, la Nasa, qui n’est absolument pas prête à réaliser un tel exploit, doit obtempérer et créer les conditions de la victoire. A n’importe quel prix. Preuve du caractère vital du projet, il survivra à la mort de JFK en 1963. Lyndon Johnson, élu en 1964, le reprendra à son compte: «Je ne pense pas que cette génération d’Américains veut se résigner à aller se coucher chaque nuit sous la lumière d’une Lune communiste».

De leur coté, les Russes mènent la même bataille et protègent l’identité du responsable de leurs projets spatiaux comme s’il s’agissait d’un agent secret.

L’homme n’est pas rentable dans l’espace

Sans les victoires à répétition des Russes à la fin des années 1950, l’homme serait-il allé sur la Lune en 1969? Certainement pas. Y aurait-il été avant aujourd’hui? Pas sûr. Autrement dit, ce n’est en aucune façon la science ou la technologie qui constituent les moteurs de l’exploration spatiale. Seuls, les chercheurs ne peuvent convaincre les dirigeants et les parlementaires de leur allouer les crédits astronomiques imposés par les missions spatiales habitées.

Pour preuve, les récentes coupes dans le budget de la Nasa, crise économique oblige, qui affectent directement les projets de telles missions sur Mars. La science ne peut convaincre ses financiers qu’avec des arguments rationnels. Or, toutes les analyses raisonnables plaident pour des missions robotisées. Pour une raison simple: l’homme n’est pas rentable dans l’espace. Son coût est loin d’être équilibré par l’apport de sa présence physique dans un vaisseau spatial.

Cette équation penche d’ailleurs de plus en plus en faveur des robots au fur et à mesure du perfectionnement de leur technologie, celle de l’être humain évoluant beaucoup moins vite…  Cela signifie-t-il que l’humanité doive faire son deuil d’un nouveau grand soir comme celui du 20 juillet 1969, lorsque Neil Armstrong posa son pied sur la Lune? Pas certain…

Si l’on suit le raisonnement précédent, la seule motivation assez puissante pour rendre possible une mission habitée sur Mars relève de la politique internationale. Plus précisément de la crise internationale. En tant de paix, la faible énergie générée par le consensus n’accouche que de projets spatiaux minimalistes. La station spatiale internationale (ISS) en est le prototype le plus achevé. Normal.

Le bénéfice étant partagé par l’ensemble des partenaires, aucun d’entre eux n’en tire de réel profit nationaliste. Alors tout le monde collabore plus par devoir que par passion. Pour aller sur Mars, c’est loin d’être suffisant. D’où l’absence de projet international de mission martienne habitée. Il faudra donc que ce soit un pays seul. Mais lequel? Et pourquoi?

L’affrontement entre les Etats-Unis et la Chine

Le nombre de candidats, s’il reste limité, s’est considérablement accru par rapport au XXe siècle. Si la Russie ne semble plus dans la course depuis l’explosion de l’URSS et la manne du pétrole et du gaz, d’autres pourraient la remplacer: la Chine, l’Inde, le Japon… Le candidat le plus sérieux, à l’évidence, c’est la Chine. La bataille qu’elle livre aux Etats-Unis lors des Jeux Olympiques est symbolique. Elle illustre l’affrontement des deux nouveaux géants de la planète. L’enjeu? La place de première nation mondiale. Celle-là même que les Américains ne pouvaient se permettre de perdre dans les années 1960 face à l’URSS.

Bien sûr, à l’époque, le combat était surtout idéologique: le libéralisme contre le communisme. La démocratie contre la dictature. Aujourd’hui, l’enjeu est essentiellement économique. Mais est-il, pour autant, moins puissant? Quelle est la valeur boursière et monétaire de la place de numéro un mondial des nations? Nous le saurons le jour où la Chine annoncera son projet de mission martienne habitée.

Pour l’instant, elle en est loin puisqu’elle ne prévoit l’envoi d’hommes sur la Lune qu’en 2025-2030. Si les Américains n’y retournent pas d’ici là, nul doute que leur prestige en sera affecté. Mais le véritable défi serait la perspective d’un Chinois sur Mars. Soit les Américains le refusent et ils cèdent leur place à la Chine. Soit ils le relèvent et nous assisterons à une formidable empoignade qui marquera (espérons que ce soit la seule) le XXIe siècle.

Un drapeau chinois sur Mars ?

Etant donné leur passé et leur présent glorieux dans ce domaine, on voit mal comment les Américains pourraient supporter sans broncher de voir le drapeau chinois flotter sur Mars. Il arrivera donc fatalement un moment décisif. S’ils laissent la Chine les rattraper technologiquement, les Etats-Unis prendront le risque d’un affront historique et de la perte de leur position dominante.

Pour éviter l’irréparable, ils seront donc contraints de réitérer leur exploit de 1969 face à l’URSS. Des Américains devront alors se dévouer et sacrifier 3 années de leur vie pour aller fouler le sol de Mars. Cela ne servira sans doute à rien scientifiquement mais, politiquement,  cela pourrait prolonger la suprématie des Etats-Unis au-delà de leur dépassement inéluctable par la Chine sur le plan économique.

De la vie ailleurs

Et si Curiosity trouve des traces de vie passée sur Mars dans les prochains mois? D’abord, cela constituera une victoire américaine majeure. Ensuite, le cours de l’exploration spatiale pourrait en être profondément modifié.  Il est difficile d’imaginer l’impact d’une telle découverte scientifique, sans doute la plus importante de tous les temps. Il suffit, en effet, de trouver de la vie une seule fois, ailleurs dans l’univers, pour que tout change.

Car si elle a existé en dehors de la Terre dans le système solaire, elle peut exister  n’importe où dans l’univers. Nous aurions donc enfin la preuve que nous ne sommes pas seuls…  

Dans cette situation, il est probable que l’espace retrouverait brusquement l’attrait qu’il a progressivement perdu au cours des 40 dernières années. L’idéal, pour les Etats-Unis, serait, bien entendu, que cette découverte ait lieu aujourd’hui, au moment où leur avance technologique sur la Chine est encore plus que considérable. Comment l’homme pourrait-il ne pas se rendre sur le sol d’une autre planète qui a connu la vie? La voie de l’homme sur Mars devrait alors s’ouvrir toute grande. Et, même si les Chinois redoublaient d’efforts, le premier être humain sur la planète rouge serait Américain.

Michel Alberganti 

Article actualisé le 26 août 2012 après l'annonce de la mort de Neil Armstrong.

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