MondeLife

J'ai rendez-vous avec la fin du monde

Ron Rosenbaum, mis à jour le 11.11.2009 à 18 h 50

Avec la sortie du film d'Emmerich, la «prophétie du calendrier Maya» est le dernier avatar des stupidités enfiévrées des prophètes de l'apocalypse.

La sortie le 11 novembre du film 2012 a remis au goût du jour les prophéties apocalyptiques. La dernière en date s'appuie sur le calendrier Maya: celui-ci situerait l'apocalypse au 21 décembre 2012. Faux, explique notamment la Nasa: il s'agit seulement de la fin d'un des «cycles longs» observés par cette civilisation. Un peu comme le passage d'un siècle à un autre dans notre calendrier grégorien. Nous republions à cette occasion un article de Ron Rosenbaum, mise initialement en ligne en juin 2009.

***

La convergence harmonique de stupidité apocalyptique, grandissante et estampillée 2012 ou «prophétie du calendrier maya», n'a pas encore atteint les proportions du bogue de l'an 2000. Et tandis qu'elle perd progressivement son statut de culte New Age, où elle fermentait depuis des années, on en trouve toujours, chez les intellectuels et les causeurs, qui n'en ont pas entendu parler. «La fin du monde arrive en 2012 ?» disait mon ami Stanley. «Tu veux dire que je dois attendre encore si longtemps?»

Le culte autour de la date du 21 décembre 2012 - ce dernier jour qui devrait être celui de l'apocalypse selon le «compte long» du calendrier maya - a été jusqu'à maintenant l'objet de fantasmes enfiévrés sur le net ou dans des « magazines » new age distribués dans des magasins bio. Mais la semaine dernière, Newsweek s'est sérieusement penché sur le sujet tandis que les pages web sur 2012 tissent leurs métastases, avec quand même un site hostile qui s'évertue dans une de ses rubriques à discréditer tous les naïfs évaporés du ciboulot devenus croyants en 2012 et dont le nombre ne cesse de croître.

Et même au sein du réseau des réseaux de dévots, on note d'ores et déjà d'implacables mini-schismes: certains pensent que le 21 décembre 2012 marquera la fin du monde, une quelconque apocalypse bouillonnante, une collision planétaire, une inversion gravitationnelle, la disparition dans un trou noir, une combustion spontanée, ou le renversement de la rotation de la terre. Mais d'autres croient que la fin de l'antique calendrier maya mérite qu'on s'impatiente: ce sera un moment transformationnel de l'histoire de la création, tout bon pour les potes de la Terre - un truc proche de la «convergence harmonique». (Rappelez-vous dans les années 1980 quand l'alignement d'un groupe de planètes devait entraîner tout un tas de prodiges sur Terre). En 2012, la nature humaine renaîtra et commencera un Nouvel Âge. (l'âge du Verseau, enfin ! Cela sera peut-être l'occasion de faire encore de la pub au revival de Hair.)

Et, bien évidemment, l'école cataclysmique aura droit à un blockbuster (au moins), le 2012 de Roland Emmerich, prévu pour novembre. Cela va sans dire, la section New Age de l'espace livres de votre supermarché local déborde aussi de titres autour de 2012. Il y a le littéraire 2012 : The Return of Quetzalcoatl de Daniel Pinchbeck. J'admirais le courageux premier livre de Pinchbeck, Breaking Open the Head, qui racontait sa recherche d'expériences chamaniques, et je dois avouer ma déception à le voir, apparemment, réduire tous ces mystères et merveilles en un seul chiffre dans 2012 - même si je suis sûr qu'il ne partagerait pas mon avis.

Enfin, il y a aussi le marketing brutal: de Beyond 2012 à (je le jure) The Complete Idiot's Guide to 2012 (on frôle le pléonasme). Et puis les «kits de survie à 2012», une application iPhone 2012, une boutique «officielle» 2012 et d'autres débilités - l'auto-réplication de tout l'aspect camelotte du bogue de l'an 2000 en 1999.

C'est bien une convergence harmonique, une convergence harmonique d'ignorance et de superstition — un tsunami de stupidité — qui vaut toutes les sectes millénaristes du XIXe siècle, celles que Léon Festinger a joyeusement autopsiées dans L'échec d'une prophétie, une vue d'ensemble de la façon dont tous les cultes de fin-du-monde n'ont fait que se renforcer alors même que leurs prophètes de fin-du-monde s'étaient mis à taquiner les vers et que le monde continuait, dans la consternation générale, à exister. (L'étude de Festinger a donné naissance au terme de «dissonance cognitive»).

En plus de 2012-la-date, 2012-le-concept, possède sa propre convergence harmonique (ou devrais-je dire convergence cataclysmique), ratissant le plus largement possible tout le spectre des idioties New Age. Comme un aimant à inepties. Il y a par exemple la convergence, au sens littéral du terme, avec la «PlanèteX ».

Ne me dites pas que vous n'avez jamais entendu parler de la Planète X ? Visiblement pas ; sinon vous connaîtriez déjà cette compilation folklorique que j'ai trouvée sur un site sceptique :

Apparemment, la Planète X (ou Nibiru) a été détectée par des astronomes au début des années 1980 dans les zones les plus lointaines du système solaire,. On a suivi sa trajectoire grâce à des observations par infrarouge ; elle avait l'air de se tenir en embuscade dans la Ceinture de Kuiper, mais elle fonce maintenant droit sur nous et pénétrera le système solaire en 2012. En quoi cela nous concerne-t-il ? Et bien, les effets de l'approche de Planète X seront bibliques et, qui plus est, se font déjà ressentir. Des millions voire des milliards de gens mourront, le réchauffement climatique s'aggravera ; des tremblements de terre, de la sécheresse, des famines, des guerres, des faillites et d'ailleurs, Nibiru sera aussi à l'origine de meurtrières éruptions solaires, causées par sa traversée à toute vitesse du cœur de notre système solaire. Et tout cela arrivera en 2012, nous avons intérêt à préparer notre fin dès maintenant...

Cela me semble scientifique. J'espère que ma lampe de poche aura des piles quand Nibiru «traversera à toute vitesse» le système solaire. (Tout ce que je peux dire aujourd'hui après un rapide passage en revue du sujet, c'est que «Planète X» est l'artefact d'anomalies infrarouges qui, peut-être ou non, correspondent à une réalité «planétaire». Les scientifiques ne sont pas d'accord, mais certains ont fondé des sectes apocalyptiques là-dessus). Bien sûr, ce résumé exclut les nombreuses versions ufologiques des théories de Planète X (et de 2012) dans lesquelles les extraterrestres vont se manifester, en sautant peut-être de Planète X quand elle passera à portée, et ils seront soit des guides avisés soit des destructeurs sadiques.

L'idiotie spirituelle n'affecte pas seulement les ignorants, bien sûr. Voyez le récent compte-rendu sur la façon dont Sir Arthur Conan Doyle, créateur du formidable détective rationaliste Sherlock Holmes, avait été dupé par des spiritualistes.

Ceux qui sont obsédés par rendre l'idée le monde conforme à des rationalités rigides sont peut-être les plus vulnérables aux visions abracadabrantes des mystiques qui peuvent «expliquer» les anomalies et les mystères échappant à leur «science de la détection». Et, comme toujours, la consolation est en grande partie responsable de l'enflure des superstitions sur 2012 : l'immensité du phénomène cosmique approchant à grand pas (reportez-vous à votre application iPhone pour le décompte exact des heures et minutes) tous les petits soucis et les frustrations rencontrés d'ici là sont relativisés. (N'y-a-t-il pas quelque chose de fort ironique à voir que les possesseurs du nec plus ultra de la science technologique consultent leur calendrier apocalyptique tendance «famille Pierrafeu» sur leur iPhone, cette icône de l'intellect?)

Quelle qu'en soit la cause, je m'attends à ce qu'un raz de marée d'aberrations submerge tous les médias, à commencer par la sortie en novembre du film 2012 (possible slogan publicitaire: «ce Noël-là sera-t-il le dernier?»)

C'est sans espoir; serrez les dents; ça arrivera que vous le vouliez ou non. Ne soyez pas surpris quand vous verrez ceux qui ricanent devant le créationnisme commencer à parler de la prescience de ceux qui ont conçu le calendrier maya, les mêmes qui, par ailleurs, pensaient que le monde était plat et avait été créé 4.000 ans auparavant. Certains ont déjà tenté de faire correspondre le calendrier avec les prophéties de fin des temps du Livre des Révélations.

Prenez le comme une œuvre de salut public : si vous avez à rester poli avec un ami, par ailleurs rationnel mais qui se pose quand même des questions sur la venue de l'apocalypse en 2012, voici un lien à lui envoyer: «The Astronomical Insignificance of Maya date 13.0.0 » par Vincent H. Malmström, professeur émérite (en géographie) à l'Université de Dartmouth.

Il déchiquète 2012. Il le laisse en lambeaux et en morceaux de pseudoscience dont l'origine remonte aux «astronomes» mayas qui, eux-mêmes, étaient des mystificateurs de logique, de dates et de cycles calendaires. Malmström écrit : «Le monde est censé avoir commencé un jour chiffré 4 dans l'almanach sacré, et un autre chiffré 8 dans le calendrier séculaire, ce qui prouve tout de suite que cette date [le 21 décembre 2012] dérive d'une projection antéchronologique des deux manières de compter en vigueur à l'époque. » En d'autres termes, les Mayas ont commencé avec une date de fin qu'ils aimaient et ont magouillé leurs calculs pour que la date de départ soit différente (et non nulle).

Les Mayas ont été depuis longtemps la source de mysticisme de la part d'archéologues qui ne pouvaient gnoquer leur langage et d'hommes du Nord (au début William S. Burroughs et Allen Ginsberg, plus tard Pinchbeck) descendus en Amérique Centrale pour rechercher avec les chamans locaux les visions psychédéliques causées par certaines plantes dont le yage. L'attention portée au calendrier maya a conduit à questionner sa réelle fin : est-ce le 21 décembre 2012 ou est-ce un autre et alternatif «Temps des troubles»? C'est une des nombreuses énigmes non résolues qui fait que les fondations de 2012 sont branlantes. Certains se sont demandés pourquoi, si le calendrier s'arrête à une certaine date, il n'était pas possible de simplement tourner la page de son calendrier mural maya ou de s'acheter une nouvelle tablette en pierre qui commencerait le jour d'après.

Ces questions se posent depuis les années 1920 ou 1930, alors qu'un archéologue du nom de John Thompson s'est mis à écrire sur le calendrier. Dans la dernière partie du siècle dernier, la théorie sur 2012 a été reprise en mains par un « prophète » du calendrier maya, José Argüelles (qui est aujourd'hui convaincu que des ovnis seront impliqués dans l'affaire) et a progressivement décanté à travers le cortex facilement excitable du New Age et de ses «entrepreneurs» — appelons-les ainsi — sachant bien qu'il y avait là un filon de peur et de superstitions à exploiter, le tout assaisonné de mysticisme.

Le professeur Malmström descend gentiment en flèches les récentes affirmations d' «experts» occidentaux. Toute l'attention portée sur la date du 21 décembre 2012, dit-il, «n'est pertinente que si l'on se fonde sur la version révisée et discréditée des calculs de Thompson. (...) Ils [les bonimenteurs New Age] ont délibérément ignoré les propres avertissements de Thompson concernant le fait d'assigner une valeur astronomique aux dates définies par les Mayas parce que, dit-il, ils n'étaient pas de véritables 'astronomes' mais bien plutôt des 'astrologues' ». Sa pensée se résume dans propos définitifs: «Croire que cette date possède une valeur ou un intérêt pour quiconque qui ne serait pas seulement historien de la chronologie, c'est embellir une signification qu'elle n'a jamais eu l'intention d'avoir. » Il est très justement impitoyable avec les «recherches» mal faites des experts auto-proclamés qui ont voulu «faire de l'argent avec de la science-fiction».

C'est assez convainquant et je parie un barbecue le 22 décembre 2012 avec n'importe quel croyant en 2012 si tout se passe de la même manière que lors du passage de la comète de Hale-Bop (vous vous souvenez de ça ?) et du bogue de l'an 2000.

Pourquoi est-ce que ce tsunami de stupidité m'énerve autant? Je crois que c'est très lié aux plus récentes convergences débiles que j'ai trouvées sur certains site sur 2012. Il y en avait un qui alignait visiblement le truc des Mayas de 2012 avec la prophétie de fin du monde des indiens Hopis. La meilleure explication culturelle que j'ai trouvée pour comprendre cette floraison d'idiotie : le New Age est aussi fané que la prophétie des Hopis et 2012 est une sorte de colonialisme culturel par lequel les Blancs doteraient les minorités qu'ils ont lessivées ou réprimées de pouvoirs mystiques que leur disparition virtuelle rend bien plus mystérieux.

J'ai aussi un lien personnel avec la prophétie: un triste épisode de mon passé impliquant la prophétie et un gourou des soucoupes volantes exploitant ce filon à l'époque.

C'était l'une des premières fois où j'avais été envoyé en reportage pour Village Voice. Je m'étais échappé de Taos, au Nouveau-Mexique, où j'avais perdu mon temps à ne pas interviewer Dennis Hopper dans le ranch que D.H. Lawrence avait autrefois loué, j'adorais le désert et les sources chaudes du désert. J'étais donc en train de rouler vers l'Ouest et je me rappelle m'être arrêté à une station service toute pourrie, en direction de la réserve des Hopis en Arizona où je vis une affiche pour un étrange rassemblement. Ça avait l'air d'être un comité de soutien pour un « prophète » hopi de 101 ans affirmant que les extraterrestres allaient bientôt arriver pour réaliser la prophétie hopi et que tout le monde devait donc venir les accueillir lors de cette fête.

Selon le prospectus dégueu punaisé sur le tableau d'affichage du mur de la station service, les Ovnis étaient précisément mentionnés dans la prophétie hopi. Le prospectus montrait aussi un blanc squelettique dans un costume bon marché aux côtés du soi-disant prophète de 101 ans, disait que M. Squelette était en communication psychique avec les extra-terrestres et qu'il confirmait leur arrivée pour réaliser le mythe hopi de la fin des temps. A ce que j'avais compris, le type squelettique avait débarqué de nulle part en prétendant qu'il était dans les petits papiers de l'un des deux plus vieux sages hopis - appelons-le le prophète A - et l'avait convaincu de son état de messager des extra-terrestres concernant la prophétie apocalyptique des Hopis. Un tas de littérature tente de lier le calendrier maya à la prophétie hopi, comme si l'une était la preuve de l'autre.

Les Ovnis et la prohétie hopi ? Oui, pourquoi pas... Beaucoup de gens sont persuadés que les extra-terrestres seront impliqués d'une façon ou d'une autre dans l'apocalypse du calendrier maya.

Malheureusement, il y avait un autre prophète hopi de 101 ans, le prophète B, qui ne gobait pas un mot de cette affaire d'Ovnis. Il se disait sceptique quant au nouveau venu rachitique, soit-disant médiateur entre le Prophète A et les extra-terrestres. C'était un schisme, une véritable guerre civile qui fermentait entre les deux centenaires et divisait la tribu hopie.

Et puis... voyons, je me souviens qu'à la fin des deux jours que j'avais passés dans ce village poussiéreux, rédigeant mon papier sur l'affaire, je me suis retrouvé dans l'adorable pavillon en terracotta d'une exilée de Greenwich Village, une femme âgée qui avait quitté New York où elle avait dansé avec Martha Graham. Elle était venue dans ce sud-ouest « qui respirait la spiritualité », était tombée dans les filets de la prophétie des soucoupes volantes et avait été envoûtée par le médiateur squelettique qui prétendait posséder lui-même des pouvoirs prophétiques. Elle croyait au mysticisme de l'amour et m'avait dit très sincèrement que l'homme squelettique était quelque chose comme un prophète de l'amour.

Il semblait aussi qu'il lui avait dit être à court d'argent et avoir dû emprunter la totalité des économies de cette pauvre femme pour payer cette fête où les extra-terrestres étaient censés débarquer et prouver la véracité de toute la prophétie. Les aliens devaient être reçus convenablement. Puis ce fut le jour du rassemblement et, non seulement les aliens ne se montrèrent pas, mais le type squelettique non plus, et avec lui les économies de la femme dispersées dans la nature.

La pauvre femme essayait de garder la foi. J'assistais en direct à la « dissonance cognitive » de Festinger. Mais c'était quelque chose de plus triste et de plus émouvant. Le type squelettique lui avait dit que des gens jaloux conspiraient contre lui. Des gens de l'entourage du Prophète B, et même des gens du gouvernement. Des périodes douteuses du passé de l'escroc allaient être révélées. Il devait donc quitter la ville pour quelques temps, mais il allait revenir, lui avait-il promis. Elle espérait ce retour avant de perdre sa maison et de sombrer dans la misère. Mais il pouvait arriver n'importe quoi, elle continuerait à croire en l'Amour et en l'Esprit de l'Amour, me disait-elle, et elle savait que c'était cela l'essence de la prophétie hopi.

Cela m'a rappelé que la débilité New Age n'est pas toujours inoffensive, qu'elle peut être un cruel canular jouant un jeu d'arnaque avec les peurs et les espoirs des gens. J'en voudrai toujours à cet escroc rachitique qui avait volé l'argent et les illusions de cette pauvre femme.

Arrêtez de rêver, vous les gens de 2012. C'est une arnaque stupide et affligeante. Préparez-vous pour les dissonances cognitives. Et rendez-vous le 22 décembre 2012. J'aime ma viande à point.

Ron Rosenbaum


Traduit par Peggy Sastre

Photo: Collision de galaxies prise par le télescope spatial Hubble  Reuters

Ron Rosenbaum
Ron Rosenbaum (19 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte