Les Roms sont mieux lotis en Allemagne

Des Roms dans un bidonville de Baia Mare, à 550 km au nord-ouest de Bucarest, en juin 2012. REUTERS/Bogdan Cristel

Des Roms dans un bidonville de Baia Mare, à 550 km au nord-ouest de Bucarest, en juin 2012. REUTERS/Bogdan Cristel

Depuis l'entrée de la Roumanie et de la Bulgarie dans l'UE, Berlin restreint aussi l'accès des Roms à son marché du travail. Mais contrairement à la France, elle ne fait qu'appliquer la législation européenne.

Les récentes évacuations de campements illégaux ont remis la question de l'intégration des Roms au centre des débats en France. Si la situation des Roms qui émigrent aujourd'hui en Allemagne est souvent précaire, elle est tout de même sensiblement différente. Contrairement à ce que Nicolas Sarkozy sous-entendait en prétendant en 2010 qu'Angela Merkel allait elle aussi procéder à des évacuations, il n'y a pas de grands camps sauvages en Allemagne, ceux-ci n'étant pas tolérés par les autorités.

«La politique qui est menée en France fonctionne sur l'image du nomade. C'est-à-dire qu'on compte sur le fait que les Roms vont venir puis repartir et on tolère ces camps un certain temps. Cela ne s'applique pas du tout aux Roms qui viennent de Roumanie. Ce ne sont pas des nomades, ils vivaient dans des maisons ou des appartements avant de venir, et veulent bien sûr rester plus longtemps en France», explique Herbert Heuß, chercheur au Zentralrat Deutscher Sinti und Roma (Conseil central des Sinti et des Roms allemands).

Statut de minorité nationale

Cette institution, qui regroupe neuf organisations allemandes de défense des droits des minorités  sinti et roms, est un interlocuteur privilégié du gouvernement allemand. La population rom de nationalité allemande, estimée à 30.000 personnes, est reconnue comme une minorité nationale, au côté des trois autres groupes ethniques formés par les Danois, les Frisons et les Sorabes.

Cette reconnaissance la place de fait sous la protection de l'État, et lui accorde notamment le droit d'être soutenue par les pouvoirs publics dans la conservation de son identité culturelle. Les Roms français, les tsiganes, ne jouissent pas d'un tel statut, car la France, au nom de l'universalisme républicain, refuse de reconnaître officiellement ses minorités ethniques. (La communauté tsigane française ne revendique d’ailleurs pas une telle reconnaissance).

La plupart des Roms arrivés ces dernières années en Allemagne ne sont pas sans abri, une partie d'entre eux ayant même accès aux logements sociaux. Mais beaucoup d'entre eux vivent tout de même dans des conditions très précaires, et sont souvent la cible des  marchands de sommeil, qui leur louent très cher des appartements miteux, que plusieurs familles sont obligées de se partager pour pouvoir payer le loyer.

Leur situation préoccupe les autorités allemandes, qui adhèrent au cadre européen pour les stratégies nationales d’intégration des Roms jusqu’en 2020 adopté l'an dernier par l'Union européenne, mais n'ont pour autant pas mis en place d'actions spécifiques en leur faveur, le gouvernement se refusant à traiter différemment les étrangers résidant sur son territoire en fonction de leur appartenance ethnique.

Marché du travail verrouillé

Comme la France, l'Allemagne fait partie des huit pays européens qui continuent aujourd'hui d'appliquer des dispositions transitoires limitant l'accès des citoyens roumains et bulgares, membres de l'Union européenne depuis le 1er janvier 2007, à leurs marchés du travail respectifs. Le traité d'adhésion, signé en 2005, autorise les États membres à appliquer ces mesures sur «une période de sept ans suivant la date d'adhésion», dans le cas où ces derniers subiraient ou prévoiraient «des perturbations sur [leur] marché du travail qui pourraient menacer gravement le niveau de vie ou d'emploi dans une région ou dans une profession donnée».

Par crainte d'une arrivée massive de travailleurs étrangers, l'Allemagne, comme son voisin français, a décidé de «protéger» son marché du travail jusqu'à la date limite, soit le 31 décembre 2013. Le dispositif qu'elle a mis en place, s'il est moins contraignant pour les employeurs que celui qui prévalait en France avant qu'il ne soit assoupli cette semaine par le gouvernement Ayrault  – qui obligeait notamment les patrons qui embauchaient des travailleurs roumains et bulgares à s'acquitter d'une taxe de plus de 700 euros auprès de l'Ofii (Office français de l'immigration et de l'intégration), n'en reste pas moins hautement dissuasif.

Pour obtenir l'autorisation s'embaucher un Roumain ou un Bulgare, les employeurs doivent aujourd'hui prouver aux autorités qu'aucun citoyen allemand n'est disponible pour occuper cet emploi. Une démarche quasi-impossible à effectuer dans les faits, et qui condamne nombre de migrants, parmi lesquels les Roms, à vivre dans la précarité, et souvent dans l'illégalité:

«Soit les Roms doivent s'établir en tant que travailleurs indépendants soit ils travaillent au noir, et touchent des salaires très bas. Il a été rapporté dans de nombreuses villes qu'on les fait travailler pour trois voire deux euros de l'heure», explique Herbert Heuß.

Les Roms du Kosovo sur la sellette

Les premiers Roms sont arrivés en Allemagne il y a plus de six siècles. Avant le passage à l'Europe des 27, plusieurs vagues d'immigration ont également eu lieu. Les Roms sont arrivés parmi les travailleurs invités d'ex-Yougoslavie et de Turquie dans les années 1960, puis au milieu des années 1990 parmi les 350.000 réfugiés de la guerre de Bosnie-Herzégovine qui émigrèrent en Allemagne,  et également en 1999, au sein des 15.000 réfugiés de la guerre du Kosovo, selon les chiffres transmis par l'Office fédéral de la Migration et des réfugiés.

Le nombre de réfugiés roms est, comme en France, très difficile à estimer, l'Allemagne s'interdisant de prendre en compte l'appartenance ethnique dans ses statistiques depuis la fin de la Seconde guerre mondiale.

Ce sont les Roms du Kosovo qui sont aujourd'hui menacés d'expulsion, depuis que des Accords de réadmission ont été signés en 2011 entre le Kosovo et plusieurs pays européens, dont la France et l'Allemagne, qui facilitent le retour au pays des réfugiés kosovars. Selon les chiffres transmis par le ministère de l'Intérieur allemand, 1.384 personnes ont été expulsées vers le Kosovo depuis 2010, parmi lesquelles 431 Roms.

«Pendant longtemps les Roms du Kosovo ont été exclus du marché du travail, ils n'avaient pas le droit de travailler. Ils ont aujourd'hui le droit de gagner leur vie, mais quand ce n'est pas le cas, ils sont expulsés. Leurs enfants sont pourtant nés ici, et l'allemand est leur langue maternelle. Ces Roms sont aujourd'hui dans une situation précaire», déplore Herbert Heuß.

Soumis aux mêmes obligations

Il en va autrement pour les Roms de nationalité roumaine et bulgare qui résident sur le territoire allemand. Ceux-ci sont en effet soumis aux mêmes obligations que les autres ressortissants de l'UE qui veulent résider plus de trois mois dans un autre État membre, à savoir «exercer une activité économique en qualité de travailleur salarié ou non salarié» ou bien «disposer de ressources suffisantes et d'une assurance maladie afin de ne pas devenir une charge pour l'assistance sociale de l'État membre d'accueil pendant son séjour».

La législation française actuelle soumet l'autorisation de séjour des ressortissants bulgares et roumains à l'obtention d'un titre de séjour, et l'autorisation de travailler à la détention d'une autorisation de travail durant les cinq premières années de son séjour. Il est également précisé que «le citoyen bulgare ou roumain, qui a résidé de façon légale et ininterrompue en France pendant les cinq années précédentes, obtient un droit au séjour permanent. Il peut demeurer définitivement en France, à condition de ne pas représenter une menace grave pour l'ordre public

Selon les chiffres transmis par le ministère de l'Intérieur allemand, 165 Roumains et 62 Bulgares ont été expulsés d'Allemagne par avion en 2010, les reconduites à la frontière via d'autres moyens de transport n'étant pas comptabilisées. 231 Roumains et 65 Bulgares ont été renvoyés en 2011, 118 et 40 d'entre eux l'ont été également entre janvier et juillet 2012. Un chiffre sans commune mesure avec les records atteints en France sous la deuxième moitié de la présidence de Nicolas Sarkozy, où 9.000 Roumains et Bulgares en moyenne ont été expulsés chaque année.

Annabelle Georgen

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