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Mort de Tony Scott: l'art délicat de la nécrologie

Tony Scott en 2009, lors de la promo parisienne de «L'Attaque du métro 123». REUTERS/Benoît Teissier.

Tony Scott en 2009, lors de la promo parisienne de «L'Attaque du métro 123». REUTERS/Benoît Teissier.

Cinq questions complexes soulevées par le traitement par la presse française de la disparition du cinéaste britannique.

Le suicide de Tony Scott, le 19 août, a suscité une polémique en France après la parution sur les sites de Télérama et de L’Express de nécrologies où les rédacteurs refusaient de faire du réalisateur de Top Gun et de USS Alabama un grand cinéaste sous prétexte qu’il était mort. Aussitôt, de nombreux internautes ont manifesté leur fureur et s’en sont pris aux auteurs de ces articles, Jérémie Couston et Eric Libiot, et au passage aux critiques eux-mêmes –les attaques qu’on a pu lire sur les sites ne constituant qu’une partie de cet iceberg de protestations, les sites étant modérés et de nombreuses critiques ayant également été émises sur Facebook ou Twitter.

L’épisode soulève plusieurs questions qui, toutes emberlificotés les unes avec les autres, deviennent illisibles et accroissent l’impression d’une boite de Pandore inconsidérément ouverte.

Inscription dans un rapport au passé

Première question: qu’est-ce qu’une nécrologie dans un média? C’est un texte qui ne se contente pas d’énoncer des faits (date de naissance et de mort, principales actions notables du défunt, circonstances de son décès), mais qui entreprend un travail complexe d’inscription dans un rapport au passé –qui il a été, pourquoi il a compté, en quoi il a joué un rôle significatif— et au présent –ce qu’il convient d’en garder, en quoi, même mort, il est «toujours là», par ce qu’il laisse et ce qu’il symbolise (voir, sur cet aspect, dans la revue Questions de communication, l'article d'Alain Rabatel et Marie-Laure Florea, «Re-présentations de la mort dans les médias d’information», et, de Marie-Laure Florea seule, «Dire la mort, écrire la vie. Re-présentations de la mort dans les nécrologies de presse»).

Contradiction entre nécrologie et critique

Deuxième question: dans quelle mesure le rédacteur d’une «nécro» est-il supposé faire part de son opinion personnelle, même quand elle est négative ou mitigée à propos de la personne disparue? La seule réponse honnête est: cette opinion personnelle transparaîtra de toute façon, dès lors précisément que la nécrologie n’est pas un pur exercice mécanique, la rédaction d’une dépêche formatée, mais la construction par un rédacteur d’un lien entre le mort et les vivants.

Cette question, qui concerne toutes les personnalités disparues (politiques, savants, grands patrons…) se complique lorsque le mort était connu pour ses  activités dans un domaine qui relève de la critique. Comment un critique, qui a eu l’occasion de dire à de nombreuses reprises le peu d’estime qu’il portait aux œuvres du défunt, se mettrait-il à en rédiger un portrait élogieux? Sauf à affirmer qu’il convient de toujours dire du bien des morts. A cela, il n’y a pas de réponse absolue: une nécrologie réservée ou négative peut être pénible pour les proches ou les admirateurs, mais la raison d’être d’un article dans un média n’est pas de contribuer au travail de deuil des proches.

On est là en face d’une véritable contradiction. La nécrologie est un exercice qui a une fonction importante de construction du «commun», elle est une des formes modernes de pratiques archaïques du rapport aux morts –plutôt qu’à «la» mort. Il y a de la pensée magique (formule employée ici sans la moindre ironie) dans l’injonction de ne pas dire du mal des morts, mais au contraire de se réunir autour d’eux.

L’écriture critique est, elle, une manifestation de la revendication moderne du moi, de la subjectivité. Cette manifestation n’est pas un acte d’égoïsme ou d’arrogance, contrairement à ce que proclament les contempteurs des journalistes de Télérama et de L’Express, mais la possibilité, à partir du partage de son propre ressenti et de ce qu’on est capable d’en écrire, d’ouvrir à d’autres leurs propres réflexions, leurs propres constructions de sens. Qui a dit qu’il y avait une résolution générale à toutes les contradictions?

Rapport de force professionnels/internautes

Troisième question: «l’affaire Tony Scott», si c’en est une, met en lumière de manière un peu plus visible la circulation des rapports de force entre journalistes professionnels et internautes. Il est heureux que les échanges aient lieu, que tout un chacun puisse réagir à ce qu’il ressent à la lecture d’un article, et l’exprimer. Il reste contestable, même si c’est quasiment devenu la norme, que cela se fasse sous couvert de pseudonyme.

Mais cette expression, quel que soit le nombre des posts, reste une addition de points de vue individuels, parfaitement respectables comme points de vue individuels et parfaitement illégitimes comme prétention à représenter quoi que ce soit à titre collectif. Autrement, ce n’est pas la logique de la démocratie mais celle des cliques et des ligues.

Le succès ne prouve rien

Quatrième question: est-il acceptable d’émettre des réserves sur quelqu’un dont le nom est associé à d’énormes succès, qui donc a obtenu une forme d’assentiment —au moins le «consentement à payer»— d’un très grand nombre de personnes dans le monde? Autrement dit, le succès est-il la preuve de quoique ce soit d’autre que de lui-même?

Réponse personnelle: non. Avoir du succès ne prouve rien, ni dans un sens ni dans l’autre, quant à la qualité des personnes et des œuvres, «qualité» elle-même appréciée de manière qui ne peut que rester subjective. Et la subjectivité de monsieur Couston comme celle de monsieur Libiot ont parfaitement le droit de s’exprimer.

Il existe aujourd’hui suffisamment d’espaces où s’expriment d’autres  subjectivités pour que nul ne soit contraint d’avoir affaire à la leur s’il ne le souhaite pas. En revanche, que Couston et Libiot soient menacés d’être privés de s’exprimer au motif que leur subjectivité déplait à un tel ou un tel (qui n’a pas de nom) serait très grave. Voltaire, toujours…

Passion du plaidoyer

Cinquième question, plus circonscrite: la défense et l'illustration de certains types de films doit-elle inévitablement adopter le ton de la philippique, surtout s’il s’agit d’affirmer la légitimité artistique de ce qui est globalement perçu comme relevant de la pure consommation? Question française, qui vient d’une longue histoire de la polémique dans le champ critique, illustrée notamment dans les années 50 par les Cahiers du cinéma rompant des lances en faveur de réalisateurs commerciaux qui s’appelaient Alfred Hitchcock ou Howard Hawks.

Réponse personnelle: oui. Même sans trouver personnellement grand intérêt aux réalisations de Tony Scott, on trouve souvent plus de motifs de découverte et d’interrogation dans un plaidoyer en sa faveur, et l’énergie ici déployée témoigne d’une passion pour le cinéma dont il faut se réjouir, même si on considère qu’elle est mal ajustée. Quitte à réfuter les arguments de ces thuriféraires, pour autant qu’il y ait précisément d’autres arguments que «Ca m’a trop éclaté quand j’étais jeune» ou «Respect pour les cartons au box-office ». On peut aussi être contre le cinéma tel que le mettait en œuvre Tony Scott, et s’en expliquer.

Jean-Michel Frodon

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