Culture

Entretien: «Girls», de et avec Lena Dunham n'est «pas une autre série sur des copains-copines»

Meghan O'Rourke, mis à jour le 13.10.2012 à 11 h 16

Slate s'est entretenu avec Lena Dunham, créatrice de la série «Girls», produite par Judd Apatow et acclamée par la critique.

L'affiche de «Girls» (HBO), avec de gauche à droite:Jemima Kirke, Allison Williams,  Lena Dunham, Zosia Mamet.

L'affiche de «Girls» (HBO), avec de gauche à droite:Jemima Kirke, Allison Williams, Lena Dunham, Zosia Mamet.

Slate.com s'est longuement entretenu avec Lena Dunham, jeune créatrice de la série Girls, sur HBO, qui incarne aussi le personnage principal: Hannah. Cette série, à première vue version moderne de Sex And the city, mais à seconde vue récit désopilant et intelligent de ce que c'est qu'être une jeune femme aujourd'hui aux Etats-Unis, est une très grande réussite et un succès critique aux Etats-Unis. La popularité de Lena Dunham est telle qu'elle vient de signer un contrat de 3,5 millions de dollars pour un livre.

Girls est diffusée en France depuis le 18 septembre sur Orange Cinéma Séries. La deuxième série démarrera aux Etats-Unis en janvier 2013. (1/2. La suite demain.)


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La dernière fois que j'avais croisé Lena Dunham, c'était lors de l'enterrement de ma mère. Je me souviendrai toujours de son discours, aussi magnifique que désopilant, qui était à l'évidence l’œuvre d'un écrivain exceptionnellement talentueux. (Ma mère avait été son prof de maths au lycée privé Saint Ann’s, à Brooklyn, que nous avons fréquenté toutes les deux).

L'autre jour, nous nous sommes revues pour parler de sa conception évolutive de Girls, la série d'HBO –diffusée sur Orange à partir du 18 septembre 2012–, mais aussi du lycée, de féminisme, d'ambition et du sentiment qu'ont tellement de jeunes femmes aujourd'hui d'être privées de leurs droits.

Meghan O’Rourke: Vu que tu es en plein milieu du tournage de la deuxième saison de Girls, je voulais te demander comment, à l'heure qu'il est, tu décrirais ce que tu essayes de faire avec cette série, où tu comptes l'amener. Quelles sont, à un niveau créatif, les questions et les dynamiques qui t'intéressent le plus? [Entre la publication de l'interview aux Etats-Unis et en France, le tournage de la deuxième saison s'est achevé.]

Lena Dunham: Jamais je ne commence quelque chose en ayant des objectifs vraiment clairs et manifestes, que ce soit à un niveau politique ou même artistique. C'est vraiment quelque chose d'instinctif où je me dis «Sur quoi ai-je envie d'écrire, qu'est-ce qui serait le mieux à fouiller, maintenant tout de suite?» Je suis arrivée à un point où le monde que j'ai créé fonctionne comme un cadre ouvert que je peux remplir de tout ce qui m'intéresse, même si mes centres d'intérêts évoluent, ce qui fait que les problématiques de la série peuvent évoluer.

A l'évidence, tout plein de trucs sur l'amitié entre filles, sur les relations amoureuses, sur comment tirer parti de la personne que tu es, émotionnellement et artistiquement parlant, sont des grosses thématiques de la série. Mais on ne s'est jamais dit qu'il fallait se fixer sur telle ou telle formule. Dans la seconde saison, en continuant à écrire ces personnages et à jouer Hannah, j'ai l'impression de sentir une évolution et une maturation que je n'ai pas forcément vues dans d'autres séries comiques. Et je ne dis même pas ça pour me la péter. C'est juste que les gens changent énormément entre 20 et 30 ans; et on ne va pas faire des «Cette semaine la fine équipe va au spa» ou «Cette semaine, la petite bande va sur la Lune».

Depuis que la série a été lancée, j'ai compris que, même si je n'avais pas réfléchi au départ à la possibilité de susciter le genre de débat féministe qu'elle a finalement déclenché, c'était quelque chose qui me tenait beaucoup à cœur. Et j'ai été très heureuse d'en prendre progressivement conscience. 


Lena Dunham, qui écrit et réalise «Girls», en plus de jouer le personnage de Hannah

La télévision vs l'art contemporain

Meghan O’Rourke: A ton avis, cette prise de conscience a-t-elle été favorisée par les réactions des spectateurs? Tant de choses ont été écrites sur cette série, on en discute tellement, et tu participes quand même très activement à cette discussion...

Lena Dunham: Oui, c'est clair. Avant, j'avais très très peur de l'effet que ces réactions pouvaient avoir sur moi. Mes parents sont artistes: dans leur monde, dans le monde des artistes contemporains, il faut juste que tu ailles t'enfermer dans ton atelier et que tu te déconnectes de tout le reste, toute la relation que tu as avec ton travail est censée être quelque chose de super personnel.

C'était la marche à suivre et tu n'étais pas véritablement et profondément un artiste si tu envisageais autrement tes rapports à la presse. Mais, de plus en plus, je me dis qu'en tant que productrice de cette série –et vu comment la télévision est un média des gens– je ne peux pas ignorer les discussions qu'elle provoque, ce n'est pas responsable. Je dois trouver un juste milieu, ne pas me laisser influencer dans mon travail ou démoraliser par chaque insulte, mais aussi comprendre comment le public la reçoit.

Parce que cela fait tout simplement partie de l'évolution de la série, que je le veuille ou non. Certains débats, je dois faire comme s'ils n'existaient pas, mais d'autres non, à mon avis, ce n'est pas responsable de les ignorer, je dois donc trouver un moyen d'y participer. J'aurais pu, par exemple, penser que le sexisme était mort et enterré dans ce pays –genre, que nos mères avaient fait tout le boulot pour nous–, mais après les mini tempêtes que la série a pu provoquer, tu comprends qu'on en est vraiment pas encore là.

Et ça  m'a donné encore plus de cœur à l'ouvrage d'entendre des gens dire «Mais ta gueule avec ça!». Tu sais, comme dans la chanson des Dixie Chicks, «shut up and sing»? Sur beaucoup de critiques, je me suis dis «ta gueule, continue à chanter», mais pas avec d'autres...

Débat sur la diversité, oui, sur le népotisme, non

Meghan O’Rourke: Je suis curieuse: quel genre de critiques?

Lena Dunham: Le débat sur la diversité ethnique dans la série, je le comprends complètement. Et dans la mesure où on peut approuver quelque chose qui est très, très critique à son égard, ben j'y ai totalement souscrit, tu vois ce que je veux dire?

Mais celui sur le népotisme –j'en ai déjà parlé et je ne sais même pas l'ampleur réelle du mème; ma mère, qui n'a pas pu s'empêcher de m'en parler, m'en a fait un petit résumé et j'ai pu m'en faire une idée, dans un moment de faiblesse, en tapant mon nom dans Google News–, cette histoire de népotisme, elle me donne juste envie de chercher tous les synonymes possibles et non politiquement corrects de stupide.

C'est un peu les deux extrêmes. Il y en a d'autres comme: est-ce que c'est une série féministe, est-ce que c'est irresponsable de montrer la sexualité des femmes de cette façon-là, est-ce que ça sert ou dessert la cause des femmes– c'est le genre de trucs où je me dis «Bon, on se calme?».

Tiens, ou encore la nuit dernière, sur Twitter. J'aime bien Twitter, c'est ma source principale d'infos car j'y vais pour lire les réactions des fans de la série. Daniel Tosh –c'est un comédien que je n'ai jamais regardé, mais on m'a dit qu'il était marrant– a dit un truc comme quoi fallait que j'oublie mes nibards et que j'aille m'acheter une vie.

Des gens me l'ont retweeté en me disant, en gros «J'aime bien tes nibards, pourquoi est-il aussi méchant avec tes nibards?» La part de moi qui, au lycée Saint Ann’s, se disait «Alors comme ça tu ne me trouves pas jolie? Ben je vais mettre des T-shirts qui s'arrêtent au-dessus du nombril tous les jours», voudrait répondre ça, mais dans son équivalent télévisuel.

Entre la pop et l'art contemporain

Meghan O’Rourke: Tu a grandi dans le milieu des beaux-arts –tes parents sont artistes– et Tiny Furniture ressemble assez à l’œuvre d'une vidéaste. Comment es-tu passée de cet univers à un format télé de 30 minutes comme Girls? Qu'est-ce que cela t'a fait? Par exemple, le traitement du corps dans Girls me rappelle combien tu viens du cinéma expérimental. Tu as probablement vu les films de Chantal Akerman...

Lena Dunham: Oui, j'adore ce qu'elle fait.

Meghan O’Rourke:  ...eh bien j'ai l'impression qu'on retrouve dans Girls certaines problématiques expérimentales autour du corps, pour ne prendre qu'un exemple.

Lena Dunham: A Saint Ann’s, quand j'imaginais mon avenir, je voulais être Nancy Fales Garrett [la prof de théâtre]. Voilà, ça allait se passer comme ça, j'allais écrire des pièces, faire des petits films, enseigner la théorie féministe et trouver des moyens non-orthodoxes de me concocter une existence. Pour l'instant, on en est loin.

J'adore ce que je fais, j'adore ma vie, à chaque minute. Mais il y a toujours un bout de moi qui voudrait écrire un poème bizarre et le publier dans une obscure revue ou faire un film qui s'écarte complètement de la structure narrative.

Mais quand je faisais ce genre de trucs, à la fac, j'avais l'impression qu'il y avait quelque chose de très pop dans ma sensibilité que les autres ne le comprenaient pas. Mon travail se situe donc dans un entre-deux, entre la galerie d'art où j'allais voir des films expérimentaux avec mes parents et la joute de scénaristes qui cherchent les meilleures répliques pour une sitcom.

A la fac, je passais mon temps avec des gens qui faisaient des films conceptuels et/ou qui lisaient et écrivaient de la poésie et une partie de moi s'emmerdait, secrètement, j'avais le sentiment d'être un imposteur. Et aujourd'hui, quand je parle à des gens qui ne vivent que pour la comédie, une partie de moi pense à des concepts très philosophiques et moroses.


Hannah et Marnie (jouée par Allison Williams)

Pas «une de ces séries sur des copains-copines»

Meghan O’Rourke: Est-ce que tu te vois souvent comme une iconoclaste de la télé? Ou est-ce que tu n'y penses jamais?

Lena Dunham: Je pense sans doute à faire des choses que personne n'a encore faites. A mon avis, je ne serais pas super satisfaire si je me disais «Oh, super, encore une de ces séries sur des copains-copines». Je ne dis pas pour autant que ce genre de série ne doit pas exister, parce que les gens ont besoin d'être divertis. Et beaucoup de mes séries préférées ne sont pas forcément des trucs qui révolutionnent la télé. Mais je cherche peut-être à faire quelque chose qui n'a pas forcément été fait, sans pour autant réussir à chaque fois.

Je ne me rends pas compte que les trucs que j'explore sont polémiques avant qu'il y ait une polémique dessus. Souvent je me dis «Hein, sérieux, c'est sur ce moment-là que les gens ont tiqué?». C'est une alchimie très bizarre, entre les vagues que tu penses faire et celles que tu fais réellement.

[Attention Spoiler sur l'avant-dernier épisode de la saison 1]

Faire du sitcom sans le savoir

Meghan O’Rourke: Certains ont trouvé que la fin de l'engueulade entre Hannah et Marnie, lors de l'avant-dernier épisode, faisait un peu trop «sitcom». Qu'en penses-tu?

Lena Dunham: Je l'ai revue et pour moi, elle est tellement bouleversante, cette engueulade. Elle montre vraiment tout ce qui explose à ce moment-là, tous les non-dits ravalés, c'est une scène très intense et émouvante, j'ai une réaction complètement différente.

Mais cela étant dit, je peux comprendre ces critiques...C'est rigolo, parce qu'au moment d'écrire le scénario, parfois je pose un truc et Jenni Konner, ma principale collaboratrice, me dit «C'est un peu trop sitcom, là, on dirait le Prince de Bel-Air», ou des trucs comme ça.

Mais comme je n'ai jamais regardé cette série, je ne comprends pas de quoi elle parle. A part Friends et deux ou trois autres, je n'ai pas regardé énormément de sitcoms, donc je ne sais même pas contre quoi je me bats, sitcomement parlant.

Mais pour moi, ce moment entre Hannah et Marnie, c'est une conclusion très intense et émouvante. Avec les deux portes qui se claquent, la chanson la plus triste du monde qui démarre...

Meghan O’Rourke: A mon sens, les engueulades de filles sont très bien vues. J'ai regardé la série avec un mec qui s'est retourné vers moi et qui m'a dit: «Les filles sont bizarres quand même. Nous, les hommes, on ne se parle jamais comme ça».

Lena Dunham: Je sais, quelques gars m'ont aussi dit: «Nous n'avons tout simplement pas ce genre d’interactions».

Meghan O'Rourke

Traduit par Peggy Sastre

Meghan O'Rourke
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