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RSA: l'exemple du bon réformisme

Eric Le Boucher, mis à jour le 04.06.2009 à 15 h 53

Le Revenu de Solidarité Active marque le passage d'une logique d'allocations à une logique visant à sortir de la pauvreté par le travail.

Tandis que Barack Obama se heurte à de rudes oppositions pour augmenter les allocations chômage et pour offrir une couverture sociale universelle, en France c'est un gouvernement de droite qui généralise, sans véritables objections, le Revenu de Solidarité Active. Le RSA remplace différentes allocations dont le RMI et permet de les cumuler avec les revenus d'un travail partiel. En 1988, lors de la création du RMI (Revenu minimum d'insertion) par la gauche, la droite s'était élevée arguant que l'individu mérite qu'on l'aide, certes, il a des droits, mais aussi des devoirs, notamment celui de chercher du boulot. Le débat s'était ouvert entre une morale de l'effort et une morale de la solidarité.

La gauche l'a emporté et avec elle s'introduit une révolution: le lien qui existait entre revenu et travail a été dénoué au profit d'une autre logique: le droit d'insertion, comme le raconte la sociologue Monique Dagnaud, directrice de recherche au CNRS, dans un livre qui retrace la naissance politique du RSA (Martin Hirsch, le parti des pauvres, Editions de L'Aube).

Outre-Atlantique, le débat n'est pas clos. Les Républicains contestent par principe que l'Etat puisse venir au secours de l'individu. A lui de se débrouiller. Ils refusent aussi la nationalisation de l'automobile et ce «Big Government» que réintroduit Barack Obama sur plusieurs terrains. Plus rien de tel en France, Nicolas Sarkozy crée le RSA qui passe comme une lettre à la poste. Cette date du 1er juin, de naissance nationale du RSA,  en dit tout de même long sur la largesse de l'Etat social en France par le fait que l'ensemble des partis politiques sont acquis à cette idée.

La petite politique n'est pourtant pas absente. Bien évidemment, personne n'est dupe. Nicolas Sarkozy a pour l'occasion pioché dans le programme de la gauche (le RSA était une des propositions de Ségolène Royal) et dans son vivier. Martin Hirsch, était le président d'Emmaüs; c'est le  successeur de l'abbé Pierre que Nicolas Sarkozy met dans son gouvernement ! La prise est belle et le RSA sera un très gros argument lors de la campagne 2012:  «la gauche en a rêvé (et Obama avec) et je l'ai fait !» Les critiques mécaniques de la gauche copiant l'extrême gauche contre son personnage de «liquidateur ultra-libéral» butteront sur ces trois lettres, RSA.

Le débat politique n'est pas vraiment absent en coulisses et c'est tout l'intérêt du livre de Monique Dagnaud que de le  raconter. Parmi les opposants au RSA au sein de la majorité, Laurent Wauquiez, secrétaire d'Etat à l'emploi, est le plus dur. D'abord parce que la remise de nombreux Rmistes à la recherche de travail va augmenter les statistiques de l'ANPE (de 300 000 peut-être). Ensuite parce qu'à un moment, en face des dépenses du RSA (1,5 milliard d'euros), le gouvernement envisageait de ponctionner la prime pour l'emploi (PPE), une autre aide versée aux salariés peu payés. Or, la PPE «ce sont nos électeurs qui la reçoivent». Voilà du clair cynisme. L'UMP ne perd pas le nord: les pauvres, les Rmistes et autres allocataires du bas de l'échelle ne votent pas pour elle, pourquoi leur offrir des fleurs ? Et bien parce que le président de la République pratique la triangulation (piquer des idées à l'adversaire), pense à 2012 et le veut.

Au delà de ce pur électoralisme, si le RSA ne provoque plus de débat politique, il faut s'en réjouir, poursuit Monique Dagnaud. Cette réforme «intelligente», inventée aux Etats-Unis et reprise par Tony Blair, inscrit le passage du welfare (les allocations) au workfare (sortir de la pauvreté par le travail). Le RSA établit aussi le principe que ce soit l'Etat qui paie les pauvres, même quand ils travaillent. Enfin, le RSA «entérine le fait, que l'emploi durable n'est pas pour tout le monde». Autant de révolutions ! Mais il s'agit d'une réponse pragmatique aux nouvelles conditions de vie et de travail morcelé et précaire que beaucoup connaissent maintenant.

Gauche et droite admettent en somme ce constat et la nécessité de modifier l'Etat social de masse tel qu'il était auparavant quand la norme tournait autour du couple simple: le CDD (Contrat à durée déterminée) ou le chômage. La réalité est aujourd'hui plus complexe et le clivage gauche/droite bâti sur les vieilles normes n'est plus opérant. Le RSA est en ce sens trempé dans un réformisme moderne, a-politique et innovant. D'où in fine, le pourquoi du passage de Martin Hirsch chez «l'ennemi». Tel est du moins l'analyse de Monique Dagnaud.

Puis, il y a la surprise de la crise. Mauvaise et bonne nouvelle pour Martin Hirsch. Mauvaise parce qu'encourager financièrement les allocataires à chercher du travail n'est possible que s'il y a du travail! Or, le chômage devrait croître de 650 000 personnes cette année, d'après l'Unedic. Certains petits emplois de service pourront résister mais dans l'ensemble la réforme tombe très mal. Les expérimentations engagées dans 34 départements, bien qu'écourtées, ont déjà montré que l'incitation financière n'entraînait pas de changement majeur dans le comportement des allocataires. Ils ne sont que marginalement plus nombreux à chercher un job, soulignant soit que l'incitation reste trop faible (en clair 1,5 milliard d'euros seraient insuffisants) soit que les difficultés à reprendre un travail sont multiples et ancrées très en profondeur. Mais si en plus le travail disparaît, alors l'objectif même de la réforme est remis en cause, ou du moins différé.

Bonne nouvelle en revanche sur l'aspect traditionnel du RMI: l'allocation pour les pauvres. La crise va multiplier les situations difficiles et la réforme tombe à pic de ce point de vue en distribuant au total 10,5 milliards d'euros aux personnes dans le besoin. Autant pour le pouvoir d'achat. Nicolas Sarkozy, quand il gouverne à gauche, ne s'en sort pas si mal...

Eric Le Boucher

Photo: Une agence de pôle emploi  Reuters

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Cofondateur de Slate.fr
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