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Le généticien français Jean-Paul Moisan est mort

Echantillons d'ADN dans un laboratoire de médecine légale au Mexique en 2011. REUTERS/Henry Romero

Echantillons d'ADN dans un laboratoire de médecine légale au Mexique en 2011. REUTERS/Henry Romero

Ce médecin hospitalo-universitaire avait été le premier à développer en France les empreintes génétiques au service de la médecine légale.

C’était il y a quatre ans, au sortir d’un studio de France Culture. Avec un sourire malicieux, il nous avait fait une confidence: il avait cherché ce que son ADN lui réservait en termes de risques médicaux et d’espérance de vie. Et il avait aussi fait une expérience qui le régalait: adresser un peu de sa salive sur écouvillon aux principales  entreprises américaines commercialisant  une nouvelle forme de cartomancie génétique.

Il avait ainsi la preuve  de la supercherie de ce commerce. Nous venions de participer à une émission de Science Publique (1) consacrée à la génétique et à l’élucidation des crimes. Il avait une nouvelle fois répondu présent; comme toujours quand il s’agissait d’expliquer, avec une sorte de joie enfantine et contagieuse ce qu’était sa discipline, ce qu’elle n’était pas, et comment elle allait –en bien ou en mal – bouleverser notre regard sur le vivant.

Médecin passionné de vérité biologique et de médecine légale, Jean-Paul Moisan est mort le 17 août au large de l’île du Pilier, au nord-ouest de Noirmoutier. La préfecture maritime de l'Atlantique et la gendarmerie nationale ont expliqué ensuite que le Pr Moisan circulait à bord d'un bateau hors-bord en compagnie d’un ami. Leur embarcation s'est retournée sous l’effet d’une forte houle. Son ami a alors pu se réfugier sur un rocher tandis que lui a été repêché, inanimé, par les secours. Sa mort a été officiellement constatée après retour au port.

Jean-Paul Moisan avait 55 ans. Jean-Marc Ayrault, Premier ministre et ancien maire de Nantes, a rendu hommage à ce «spécialiste reconnu des questions génétiques et des nouvelles technologies, pionnier de l'identification génétique médico-légale», «un Nantais brillant, bâtisseur et engagé».

Faire parler le sang

L’homme avait un parcours atypique et d’assez solides convictions. Durant sa médecine, il s’oriente vers la génétique, cette discipline en pleine expansion technique, économique  et conceptuelle. Il prend  bientôt la tête du service de génétique du CHU de Nantes. Puis, cas assez peu fréquent, on le voit abandonner assez vite la ouate cartonnée du monde hospitalo-universitaire.

Pas pour aller faire fortune génétique de l’autre côté de l’océan mais pour créer en 2003 un laboratoire d’expertises médico-légales dans cette ville et cette région dont il est amoureux. Ce sera l'Institut Génétique Nantes Atlantique (IGNA), en témoignage de l’amour qu’il nourrit pour cette ville et son océan. Un laboratoire à la compétence aujourd’hui reconnue à l’échelon international dont il assurait la présidence.

La génétique c’est, pour l’essentiel, faire parler le sang. C’est donc, parfois, révéler l’identité de celui qui l’a fait couler. Affaire Villemin, affaire Chanal: il met son expertise au service de la police et de la justice. Les médias découvrent alors un expert qui ne recherche pas les paillettes que confère indirectement la violation du secret médical ou judiciaire.

Ce qui ne lui interdit nullement à ce pédagogue de faire à cette occasion la vulgarisation de sa discipline. On se souviendra que Jean-Paul Moisan fut le premier a introduire et à développer en France la techniques des «empreintes génétiques» mise au point en 1984 par le Pr Alec Jeffreys (Université de Leicester) et qui fut pour la première fois utilisée dans une affaire criminelle, outre-Manche, en 1985.

Ayant quitté les joies du secteur public, il ne cachait pas parfois son dépit de devoir respecter des règles qui, en France, s’imposent dans le champ de l’utilisation de la génétique à des fins médico-légales. Il regrettait notamment que pour les meilleures raisons éthiques du monde on interdise la mise en œuvre de techniques —autorisées dans le monde anglo-saxon— qui permettent de confondre des criminel et de sauver des suspects innocents.

Conscient des risques de dérives

Il s’est notamment exprimé à plusieurs reprises sur ce thème sur le site spécialisé http://www.police-scientifique.com/. On pouvait selon lui user rationnellement de la technique génétique sans mettre aussitôt le cap sur le Meilleur des mondes ou sur Bienvenue à Gattaca

Pour le président de l’IGNA, la technique des empreintes génétiques (pas plus que l’ADN) ne devait être sacralisée. «Il s’agit pour nous, généticiens, d’aider au mieux les enquêteurs et, en toute hypothèse, l’enquête reste une reine dont nous ne sommes que les servants», aimait-il à expliquer.

Il n’en reste pas moins qu’il mesurait pleinement les possibles dérives de l’usage qui pouvait être fait de procédés dont les résultats sont devenus des synonymes de vérité absolue; de procédés mis en œuvre, sur une échelle sans cesse plus large, à des fins policières, d’identification individuelle et de surveillance collective. C’est notamment le cas en France avec les fichiers nationaux des empreintes génétiques dont l’existence et l’usage inquiètent au plus haut point les militants du respect des droits le l’homme.

De ce seul point de vue, la disparition de Jean-Paul Moisan prive l’indispensable débat démocratique d’une compétence et d’une voix libre. C’est sans doute ainsi qu’il faut entendre l’hommage rendu à son endroit par le Premier ministre socialiste. L’océan en a décidé autrement en mettant fin prématurément à la vie d’un homme qui militait, aussi, pour voir de son vivant la Loire-Atlantique rattachée à la Bretagne

(1) Science publique est une émission présentée par Michel Alberganti, également chroniqueur à Slate.

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