Le diktat de l'allaitement au sein

Justifiées dans le cas des pays en développement, les recommandations de l'OMS ne servent-elles qu'à culpabiliser les mères dans nos pays?

Une femme nourrit son enfant au sein à Valparaiso (Chili), le 1er août 2012. REUTERS/Eliseo Fernandez.

- Une femme nourrit son enfant au sein à Valparaiso (Chili), le 1er août 2012. REUTERS/Eliseo Fernandez. -

Du 1er au 7 août se tenait la Semaine mondiale de l’allaitement maternel, l’occasion pour l’OMS de renouveler ses recommandations sur le sujet: l’allaitement au sein exclusif jusqu’à l’âge de six mois minimum puis avec une alimentation mixte jusqu’à l’âge de deux ans au moins.

Toi qui as allaité pendant les trois mois de ton congé maternité, tu n’as pas fait, selon l'OMS, ce qu’il fallait pour la bonne santé de ton enfant. Et toi qui l’as collé au biberon dès l’accouchement, je ne m’adresse même pas à toi, espèce de monstre infanticide.

Question: ces recommandations sont-elles exagérées?

Toutes les mères ne sont pas égales

L’allaitement joue un rôle essentiel dans les pays en voie de développement. Comme l’écrit Elisabeth Badinter, qu’on ne peut pas vraiment soupçonner d’être pro-allaitement à tout prix, à propos du lait artificiel:

«L’eau insalubre, les conditions d’hygiène et les températures élevées en font des poisons qui tuent. Viviane Anthony-Nebout rapporte qu’en 1989, l’Unicef estimait que cinq mille enfants de moins de cinq ans mourraient chaque jour de diarrhées et d’infections respiratoires pour ne pas avoir été allaités, soit 1,5 million chaque année dans les pays en voie de développement.»

Mais l’information se transforme en campagne idéologique quand, par un subtil déplacement, elle transfère la nécessité vitale d’allaiter dans les pays pauvres aux pays industrialisés. Soyons clairs: si l’allaitement est recommandé pour lutter contre la malnutrition, les pneumonies et les diarrhées dues à l’eau non potable, les recommandations de l’OMS s’appliquent-elles vraiment avec la même vigueur en France qu’en Centrafrique?

La mortalité des enfants de moins de cinq ans dans le monde, en nombre de décès pour 1.000 naissances (cliquer sur la carte pour l'ouvrir en grand format). Source: OMS.

A priori, non, et pourtant les recommandations de l’OMS (allaiter exclusivement au sein pendant au minimum six mois) s’adressent «aux mères du monde entier», regroupant ainsi des cas très différents les uns des autres. La campagne pro-allaitement commence donc avec ce genre de généralisation, par la non-contextualisation des données.

La deuxième étape, c’est le traitement médiatique de ces annonces.

Ainsi, sur le site de l’OMS, pour l’article expliquant que l’allaitement permettrait de sauver la vie de millions d’enfants, regardez la photo choisie:

allaitementoms

Le même texte est ensuite repris sur des sites occidentaux mais avec des images différentes:

allaitementparisien

Sur le site du Parisien

allaitementbelge

Sur le site de L'Avenir

Le choix de ces photos, loin d’être anecdotique, peut aussi se doubler, comme dans le journal belge L'Avenir, d’une partie d'une déclaration de l’Unicef:

«Dans la série d'articles scientifiques sur la nutrition publiés en 2008 dans la revue médicale The Lancet, il ressort qu'un enfant non-allaité par sa mère a un risque 14 fois plus élevé de mourir pendant les six premiers mois de son existence qu'un enfant ayant bénéficié d'un allaitement maternel exclusif au cours de la même période.»  

Dans le texte d’origine, l’Unicef omettait déjà de préciser les conditions sanitaires de cette étude. Sur le site belge, avec sa photo d’un couple de jeune parent heureux, on lit:

«Une enquête publiée en 2008 dans la revue scientifique The Lancet montre que chez les enfants qui ne sont pas nourris au sein, le risque de mourir avant l’âge de 6 mois est 14 fois plus élevé que chez les enfants qui l’ont été.»

Que va entendre une maman belge? Que si elle n’allaite pas son enfant —qui va a priori naître dans de bonnes conditions sanitaires—, il a 14 fois plus de risque de mourir. Et pourtant, c’est faux. Ce 14 fois ne peut évidemment pas être le même en Belgique ou au Congo. Autant dire qu’on frise la malhonnêteté.

Des avantages prouvés, d'autres incertains

Pour autant, même dans les pays dits riches, l’allaitement au sein présente des avantages. Le communiqué de l’OMS les énumère:

«Un moindre risque d’infection gastro-intestinale pour le bébé, une perte de poids plus rapide après l’accouchement pour la mère et un retour de couches différé. La réduction des risques n’a pas été mise en évidence pour d’autres infections ou maladies allergiques.» 

Ça, ce sont les avantages prouvés. Pour tous les autres, le problème est que les études sur le sujet se contredisent ou alors ne tiennent pas compte de tous les facteurs. Ainsi, une étude avait affirmé que les bébés allaités au sein avaient un QI supérieur, mais en réalité, ces résultats ne tenaient pas compte des situations sociales, économiques et culturelles des familles.

C’est étonnant de voir comment l’allaitement, sujet sur lequel on écrit régulièrement des tartines, est pourtant bourré d’approximations et d’idées toutes faites. Ainsi, on me dit lait maternel, je pense spontanément «super lait ultra bio» (c’est d’ailleurs l’un des arguments de la Leche League, le côté «bio», nos mères sont élevées en plein air, etc.). Sauf que dans un article paru sur Slate il y a quelques mois, on racontait l’histoire d’une femme qui a écrit un livre sur les seins:

«Florence Williams a commencé à s'intéresser aux seins quand, alertée par un article consacré aux toxines présentes dans le lait maternel, elle a décidé de faire tester son propre lait. Et là, surprise! Elle a découvert qu'il était bourré de toxines (notamment de produits chimiques ignifuges), qu'elle transmettait directement à son bébé.»

Je ne veux pas dénigrer l’allaitement au sein mais juste souligner que les choses ne sont pas aussi claires que ce qu’on nous dit. L’espace public est saturé de campagnes pro-allaitement maternel, or ces campagnes partisanes ne permettent pas aux femmes de faire un choix calme et raisonné. 

Liberté de choix

Que certaines préfèrent allaiter, c’est très bien, du moment que l'on laisse à chacune la liberté de choisir sans la culpabiliser –ce qui n’est pas du tout le cas aujourd’hui. Pendant ma grossesse, je me suis retrouvée à effectuer de nombreux déplacements professionnels. Evidemment, ma grossesse a été le sujet de discussion n°1 avec tous les gens que je rencontrais.

On se rend compte à quel point le pro-allaitement maternel a imprégné notre inconscient collectif quand on s’arrête quelques secondes sur certaines formulations. A une femme enceinte, on demande à tous les coups trois choses:

1) «C’est pour quand?»

2) «C’est un garçon ou une fille?»

3) «Tu vas allaiter?»

Arrêtons-nous sur cette dernière question, en apparence absolument innocente. D’abord, quand on dit allaitement, on veut toujours dire allaitement au sein (mais en vrai, un bébé nourri au biberon est également allaité).

Ce qui frappe ensuite, c’est que le lait maternel est systématiquement mis en avant. Le biberon est présenté comme un choix par défaut.

Et enfin, le fait même de poser la question est révélateur. Les femmes plus âgées à qui j’en ai parlé n’ont pas le souvenir qu’on leur posait la question pendant leur grossesse. Il y a trente ou quarante ans, l’allaitement n’était pas perçu comme un enjeu.

Choisir le biberon vous met donc dans une position qui est soit celle de ne pas vouloir le meilleur pour votre enfant, soit d’entrer dans une résistance quasi-politique. C’est la même chose dans les documents d’information.

Ainsi, dans la brochure distribuée par la mairie de Paris aux femmes enceintes, on trouve une fiche sur l’alimentation du nourrisson. Après trois paragraphes sur les bienfaits du sein, on a droit à un laconique: «Si vous choisissez l’alimentation au biberon, les préparations pour nourrissons sont adaptées aux besoins de votre enfant.»

Ce qui veut dire que tout est OK avec les préparations pour biberon. Le problème, c’est qu’à ce stade de sa lecture, la future mère lit surtout: «Vous pouvez également, espèce de mauvaise mère sans cœur, choisir de nourrir votre bébé au biberon.»

(Cliquer sur l'image pour voir la page entière de la brochure)

Alors redisons-le: chers parents, aucune étude ne prouve que si votre enfant est allaité au biberon il aura une jambe en moins, un QI inférieur ou un rhume des foins chronique. Vous ne serez pas non plus poursuivis par la Ddass. Vous avez le droit de choisir le biberon.

Pendant mes déplacements, j’ai rencontré plusieurs jeunes femmes qui avaient allaité au sein parce qu’on leur avait dit que c’était mieux et qui l’ont très mal vécu. Elles n’avaient pas vraiment fait de choix libre. Ce n’était pas une décision réfléchie dont on leur aurait exposé les avantages ET les inconvénients.

C’est sans doute le plus gros souci que posent les campagnes pro-allaitement. Elles n’évoquent que les bénéfices de l’allaitement au sein, quitte à les grossir et quand la tétée, ce moment qu’on leur a présenté comme merveilleux, se passe mal, c’est vécu comme une catastrophe par les mères.

Une information juste devrait permettre de peser le pour et le contre. Mais aujourd’hui, les campagnes d’information incitent à l’allaitement au sein à tout prix et pourraient finir par devenir contre-productives.

Comme le rappelle le Pr Tounian, pédiatre nutritionniste à l’hôpital Trousseau à Paris, interrogé par le Figaro, «la réussite d'un allaitement dépend avant tout de l'envie de la femme» et «la culpabiliser est délétère et conduira seulement à ce que l'expérience se passe mal».

Titiou Lecoq

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L'AUTEUR
Titiou Lecoq est journaliste indépendante et blogueuse sur Girls and geeks. En 2011, elle a publié un roman, «Les Morues» (Au Diable Vauvert), et avec Diane Lisarelli, «L'Encyclopédie de la Web Culture» (Robert Laffont). La suivre sur Google+. Ses articles
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Publié le 22/08/2012
Mis à jour le 22/08/2012 à 12h13
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