Monde

Julian Assange. L’Equateur: petit pays, grandes ambitions

Anne Denis, mis à jour le 18.08.2012 à 18 h 51

En accordant l’asile politique au fondateur de Wikileaks, le président équatorien Rafael Correa défie à la fois la Suède, le Royaume Uni et les Etats-Unis. Pas mal pour ce petit pays d’Amérique latine de 14 millions d’habitants, pesant peu, a priori, sur la scène internationale.

Côte équatorienne, en 2008. REUTERS/Enrique Hernandez

Côte équatorienne, en 2008. REUTERS/Enrique Hernandez

D’un côté, la Suède, le Royaume-Uni voire, éventuellement, les Etats-Unis. En face… l’Equateur, petit pays latino-américain dont beaucoup d’Européens n’ont entendu parler que pour ses bananes et, peut-être, son pétrole. Un territoire de 284.000 km2, peuplé de 14 millions d’habitants, traversé par l’Amazonie et la Cordillère des Andes et dont l’Indice de Développement Humain le classe modestement au 80e rang (sur 182).

C’est pourtant ce discret pays qui vient d’accorder l’asile politique au très recherché Julian Assange, réfugié depuis deux mois dans l’ambassade équatorienne de Londres. Le Royaume-Uni a en effet décidé d’extrader le fondateur de Wikileaks en Suède où il est accusé de viol. Mais Assange redoute que la Suède ne l’extrade ensuite vers les Etats-Unis où il pourrait être jugé par des tribunaux exceptionnels pour espionnage, depuis la diffusion par Wikileaks de quelque 250.000 télégrammes diplomatiques américains.

«Il n’est pas improbable qu’un traitement cruel et dégradant lui soit appliqué, et qu’on le condamne à perpétuité ou à la peine capitale», a notamment déclaré le gouvernement équatorien pour justifier sa décision.  Pour le moment, Washington a démenti avoir exercé toute pression pour récupérer Julian Assange.

En revanche, le bras de fer se poursuit entre Quito et Londres, qui est bien décidé à ne pas laisser Assange s’envoler vers l’Equateur et à l’extrader dès l’instant où il mettra un pied hors de l’ambassade. Et même si le chef de la diplomatie britannique a fini, vendredi, par écarter l’hypothèse d’un assaut des forces de l’ordre contre l’ambassade, des policiers britanniques en gardent chaque porte. Ce qui laisse supposer que le séjour du fugitif pourrait bien s’y prolonger.

Pourquoi diable l’Equateur —ou plutôt son président Rafael Correa— s’implique-t-il à ce point dans ce dossier? A priori, Assange, apôtre de la transparence absolue, n’a pas grand-chose à voir avec le président équatorien, qui s’est fait sévèrement épingler par Human Rights Watch pour avoir réduit la liberté de la presse. Cet économiste de 49 ans, qui a fait ses études supérieures à Bruxelles et aux Etats-Unis avant d’enseigner l’économie à Guayaquil et dans la capitale Quito, n’est entré en politique qu’en 2005, au moment de la destitution de l’ancien président Lucio Gutierrez (un militaire accusé de corruption et d’abus de pouvoir).

Socialisme du XXIe siècle

Il devient alors brièvement ministre de l’Economie durant la transition, avant de démissionner et de se présenter à l’élection présidentielle sous la bannière du parti de la coalition de gauche «Alianza Pais», qu’il remporte en novembre 2006 (face au milliardaire Alvaro Noboa, magnat de la banane).

Rafael Correa est élu sur un ambitieux programme prônant un «socialisme du XXIe siècle» très proche de celui pratiqué au Venezuela par Hugo Chavez, et l’applique progressivement. Ses détracteurs l’associent d’ailleurs rapidement au père de la révolution bolivarienne, ainsi qu’à Evo Morales, le président bolivien. De fait, la proximité est réelle même si le style diffère, et est resté longtemps beaucoup plus souple.

Le levier du pétrole

En 2008, il  fait voter une nouvelle constitution renforçant les pouvoirs présidentiels et le contrôle du pays sur les secteurs des hydrocarbures, des mines, des telecoms et de l’eau. Le nouveau texte reconnait par ailleurs les droits des indigènes (25% de la population) et  fixe une élection présidentielle anticipée en 2009 à laquelle il est réélu pour un mandat de 4 ans renouvelable. Par ailleurs, Correa déclare l’Equateur en défaut de paiement sur sa dette extérieure (10 milliards d’euros), qu’il parvient à renégocier avec une décote de quelque 65% de la valeur de ses obligations.

En 2009 également,  il adhère à l’Alliance Bolivarienne des peuples d’Amériques (ALBA) créée en 2004 par le Venezuela et Cuba, et que la Bolivie, le Nicaragua, la Dominique, Antigua-et-Barbuda, et St-Vincent-et-les-Grenadines ont également rejointe. Une alliance généralement perçue comme le bloc de gauche radicale du sous-continent latino-américain, dont la vocation est politique (affirmation de la souveraineté des peuples face aux grandes puissances néocapitalistes, pour résumer grossièrement), mais aussi sociale et commerciale avec, notamment, la création d’une Banque de l’ALBA et d‘une monnaie virtuelle, le SUCRE, permettant de s’affranchir du dollar dans les échanges.

Ce qui intéresse surtout l’Equateur dans l’ALBA, c’est «l’intégration énergétique, rappelait récemment Guillaume Fontaine, enseignant-chercheur à l’université FLACSO de Quito, qui, en Amérique latine, est avant tout un problème politique». Objectif: développer les alliances stratégiques dans le pétrole entre pays andins, sur le modèle de Petrocaribe que Chavez a créée en 2005 avec les Caraïbes.

Comme au Venezuela, le pétrole est un des leviers essentiels du nationalisme de Rafael Correa. Même si la production ne dépasse guère les 500.000 barils par jour, elle représente près de la moitié des exportations du pays, 40% de ses recettes budgétaires et 15% de son PIB, et le pays dispose en outre de réserves appréciables. Il a d’ailleurs adhéré en 2007 à l’OPEP (qu’il avait quittée en 1992), où siège aussi son allié vénézuélien.

Fin 2010, Quito fait adopter une nouvelle loi sur les hydrocarbures prévoyant la transformation des contrats des compagnies privées en simples prestations de services auprès des groupes publics. Une politique qui ressemble furieusement à celle de Hugo Chavez même si, pour le moment, les activités d’une seule entreprise (américaine) ont été nationalisées faute d’accord.

Yasuni, l'incroyable projet de sauvegarde la biodiversité

Mais Rafael Correa a aussi lancé devant l’ONU, dès son arrivée au pouvoir, une proposition révolutionnaire, en proposant de sanctuariser le parc national de Yasuni, vaste zone abritant une biodiversité exceptionnelle, des populations indiennes, mais aussi quelque 20% des réserves de brut du pays (près de 850 millions de barils).

L’idée est de ne pas exploiter ce pétrole, en échange d’une rente de 350 millions de dollars par an,  versée par l’Equateur mais aussi par d’autres pays. L’idée a enthousiasmé les milieux environnementaux mais le projet a longtemps piétiné en raison de la mésentente entre les différentes parties.

Un fonds fiduciaire a finalement été créé et abondé l’an dernier à hauteur de plus de 100 millions de dollars, avec des participations internationales diverses. L’efficacité de ce projet si séduisant fait des sceptiques, tandis que d’autres redoutent qu’il ne pousse l’Equateur à surexploiter ailleurs. Mais il illustre l’attachement réel et ancestral du pays à la protection de la «Terre Mère». 

La victoire contre Chevron

La gifle magistrale infligée en début d’année à Chevron en est une autre illustration. Aux termes de plus de 18 ans de procédures, la compagnie américaine a été condamnée en appel par un tribunal équatorien à une amende de 18 milliards de dollars (plus du double de l'amende fixée en première instance il y a un an). Les faits incriminés concernent la société Texaco (que Chevron a rachetée il y a 10 ans) et portent sur la période 1964-1992, durant laquelle celle-ci a été reconnue coupable d’avoir lourdement pollué une partie de l’Amazonie équatorienne en déversant ses déchets dans des fosses à ciel ouvert, contaminant le sol et l’eau, dégradant faune et flore et générant au sein des populations amérindiens des maladies graves, notamment des cancers.

Difficile de savoir quand cette somme colossale, nécessaire pour nettoyer la zone, sera versée. Mais quoi qu’il en soit, il s’agit d’une victoire historique pour les quelque 30.000 plaignants indigènes (qu’un avocat a réussi à constituer en «class action» en 1993). L’une de ces plaignantes, Maria Aguinda, membre d’une communauté kichwa, a raconté ses années de lutte au journaliste Patrick Bèle dans un livre récemment publié (1).

Radicalisation

Rafael Correa, dont la popularité reste grande après 6 ans de pouvoir, peut aussi se targuer d’un bilan économique encourageant. Certes, le travail informel représente encore plus de la moitié de l’économie et le taux de pauvreté reste important à près de 29%. Mais il a nettement reculé par rapport à 2005 (47%), en raison d’un niveau de dépenses publiques soutenu (45% du PIB). La croissance reste forte et même l’une des plus fortes de la région à 8% en 2011 selon la Cepal.

Malgré tout, la politique du président équatorien —victime en 2010 d’une tentative de coup d’état (ou du moins d’une mutinerie de policiers)— ne cesse de se radicaliser. La dernière vaste réforme qu’il a fait adopter l’an dernier par référendum prévoit notamment la mise sous tutelle de la justice pendant 18 mois (le temps de la réformer) ainsi que des mesures pour règlementer l’actionnariat de la presse, voire son contenu.

De même, ses relations avec les Etats-Unis, qui n’étaient pas mauvaises au début de son mandat, se sont nettement détériorées, notamment après son refus, il y a trois ans, de renouveler l’accord permettant une présence militaire américaine sur la base de Manta pour la surveillance antidrogue. Ses propos contre l’hégémonisme américain se sont, au rythme d’ailleurs de son rapprochement avec la Chine (l’exposition chinoise en Equateur est estimée à 10 milliards de dollars).

Difficile, donc, de ne pas voir, dans l’asile politique offert à Julian Assange, un geste de défi et d’indépendance à l’égard des Américains. Certes, les deux hommes se sont déjà parlés et appréciés lorsqu’Assange l’avait invité dans son émission de télévision. Mais on peut y voir aussi, en partie du moins, des arrière-pensées électorales. Et sans doute la satisfaction  de voir toutes les télés du monde braquées sur l’ambassade de ce petit pays, reconverti ainsi miraculeusement en défenseur farouche de la liberté d’expression.

Anne Denis

(1) «Un brin d’herbe contre le goudron», de Maria Aguinda, avec la collaboration de Patrick Bèle, Editions Michel Lafon

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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