Monde

Le procès des Pussy Riot, symbole de la reprise en main poutinienne

Daniel Vernet, mis à jour le 18.08.2012 à 10 h 47

Tout le système Poutine en un acte: pas de laxisme vis-à-vis des trublions qui mettent en cause l’autorité du président et/ou celle de l’Eglise qui le soutient; décision de justice selon les vœux du pouvoir; indulgence éventuelle de ce même pouvoir pour montrer que la Russie est un pays civilisé.

Nadejda Tolokonnikova, Maria Alekhina et Ekatarina Samoutsevitch, le 17 août, lors du verdict. REUTERS/Sergei Karpukhin

Nadejda Tolokonnikova, Maria Alekhina et Ekatarina Samoutsevitch, le 17 août, lors du verdict. REUTERS/Sergei Karpukhin

La justice fonctionne parfaitement au royaume de Poutine. Le verdict contre les trois jeunes femmes du groupe punk Pussy Riot en est une nouvelle preuve.

Nadejda Tolokonnikova, Maria Alekhina et Ekatarina Samoutsevitch ont été condamnées à deux ans de colonie pénitentiaire, ce qu’on appelait naguère le Goulag, pour Administration gouvernementale des camps. Leur crime? Le 21 février, elles ont chanté une «prière punk» —«Marie, mère de Dieu, chasse Poutine»— dans la cathédrale du Christ Sauveur à Moscou.

Cette cathédrale qui est aussi le siège du patriarcat orthodoxe a été  reconstruite dans la Russie postsoviétique à l’emplacement d’une église détruite par Staline en 1931, où Khrouchtchev avait en 1958 fait creuser la plus grande piscine du monde. Toutes les tentatives d’y construire le palais des Congrès avaient échoué, les fondations s’enfonçaient systématiquement dans le sol, comme s’il avait été maudit.

Elles devaient être condamnées

C’est dire si le double blasphème des Pussy Riot méritait un châtiment, à la fois du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel. Le verdict du tribunal de Khamoviniki, dans la banlieue de Moscou, est sévère. Les jeunes femmes ont été condamnées pour «hooliganisme et incitation à la haine religieuse».

Il aurait pu être plus dur encore. Avec ses chefs d’inculpation, détaillés dans pas moins de 3.000 pages d’enquête, elles risquaient sept ans de détention. Le procureur avait demandé trois ans. La présidente du tribunal a tranché pour deux ans.

Il est vrai qu’elle avait été dûment avertie. Au royaume de Poutine, la séparation des pouvoirs n’existe pas. La justice dépend entièrement de l’autorité politique. Pour leur attitude iconoclaste, les jeunes femmes devaient être condamnées. Pour l’exemple. Le patriarcat et le Kremlin étaient d’accord. D’autant plus qu’au moment où cette affaire a éclaté, la population était plutôt du côté des autorités.

Les opposants à Vladimir Poutine qui avaient fait entendre leurs voix après les élections législatives truquées de décembre 2011 et la présidentielle manipulée de mars dernier, sont restés longtemps silencieux. Peut-être par crainte d’être totalement marginalisés par rapport à une opinion publique où l’emprise de l’orthodoxie est très forte, la religion ayant envahi le vide idéologique laissé par la disparition du communisme.

Les opposants n’ont commencé à se mobiliser qu’à l’approche du procès quand la disproportion entre les faits incriminés et la peine encourue est apparue manifeste.

L'illusion de la démocratie

Vladimir Poutine lui-même s’est donné le beau rôle en estimant, de passage aux Jeux olympiques de Londres, que les jeunes «délinquantes» ne devaient pas être traitées trop durement. Il en va ainsi au royaume de Poutine, le chef décide des poursuites judiciaires et donne ses consignes pour le verdict.

L’Eglise orthodoxe aussi a demandé «la clémence». Il n’est donc pas exclu que Nadejda, Maria et Ekaterina ne purgent pas toute leur peine.

Si c’est bien le cas, le Kremlin aura fait une triple démonstration: pas de laxisme vis-à-vis des trublions qui mettent en cause l’autorité du président et/ou celle de l’Eglise qui le soutient; décision de justice selon les vœux du pouvoir politique; indulgence éventuelle de ce même pouvoir pour montrer que la Russie est un pays civilisé.

C’est l’essence du système poutinien: la fermeté autant que nécessaire, la sauvegarde des apparences autant que possible. Une manière de se distinguer des autres régimes autoritaires de la planète. Ce que la politologue russe, Lilya Chevtsova appelle «l’imitation de la démocratie».

En 2008, Vladimir Poutine a pris soin de respecter la Constitution en ne se représentant pas pour un troisième mandat consécutif. La forme était respectée. Mais il a placé son homme-lige Dmitri Medvedev dans le fauteuil présidentiel afin de conserver le pouvoir réel. Revenu au Kremlin, il détruit pas à pas les quelques réformes «libérales» que dans son inconscience Medvedev avait promulguées.

Mais il ne se contente pas de revenir en arrière. Dans la bonne tradition communiste, il fait annuler les réformes par celui-là même qui les avait pensées. Non seulement Medvedev, devenu Premier ministre, est désavoué mais il est humilié.

Ne montrer aucune faiblesse

Il est chargé de mettre en œuvre la surveillance renforcée des ONG. Celles qui reçoivent un soutien de l’étranger sont assimilées à des «agents». La Douma vient d’adopter une série de lois qui restreignent la liberté d’expression en élargissant la notion de «diffamation», en dressant une «liste noire» des sites Internet.

La loi sur les manifestations a été durcie pour tenter de dissuader les opposants à descendre dans la rue comme ils l’avaient fait au début de l’année. Les gay prides ont été interdites en Russie, par décision de justice, pour… cent ans.

La réforme de la loi électorale et de la loi sur les partis politiques, comme le retour à l’élection des gouverneurs au suffrage universel, promises pour apaiser la colère de l’opposition, ont été vidées de leur contenu.

Depuis le printemps et le retour de Poutine au Kremlin, la reprise en main est générale. Si l’ancien colonel du KGB avait eu quelques velléités de desserrer l’étau, les manifestations de cet hiver d’une part, le «printemps arabe» après les révolutions de couleur dans d’anciennes républiques soviétiques au début des années 2000, d’autre part, l’ont convaincu que le moindre signe de faiblesse signerait sa fin.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
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