Monde

Après Aurora, comment éviter une nouvelle tuerie?

Emily Bazelon, mis à jour le 20.08.2012 à 18 h 34

Les Etats-Unis ont besoin d'un système de soins psychiatriques qui prenne en charge des gens comme James Holmes avant qu’il ne soit trop tard.

Des fleurs déposées en hommage aux victimes de la tuerie d'Aurora, le 21 juillet 2012. REUTERS/Shannon Stapleton.

Des fleurs déposées en hommage aux victimes de la tuerie d'Aurora, le 21 juillet 2012. REUTERS/Shannon Stapleton.

Selon ses avocats, James Holmes, le tueur d’Aurora (Colorado), souffre de maladie mentale. Ils ont demandé jeudi 16 août au juge un délai supplémentaire pour «évaluer la nature et l’importance» de sa maladie.

La suite des événements, la voilà: on va diagnostiquer chez Holmes une forme de psychose délirante du genre schizophrénie, voire une dépression à forme suicidaire. On va le traiter jusqu’à ce qu’il émerge de cette confusion qu’on a pu constater lors des premières audiences.

Au final, une fois que le traitement aura commencé à faire effet, il sera considéré apte à être jugé: la barre est placée très bas. Il suffit qu’il soit capable de comprendre les faits qu’on lui reproche et qu’il puisse s’entretenir avec son avocat de façon rationnelle.

Si les médicaments rendent effectivement Holmes sain d’esprit, il plaidera sans doute coupable, afin d’éviter la peine de mort. Il sera condamné à perpétuité. Et rien n’aura été fait pour combler les manques du système de soins psychiatrique, qui a laissé Holmes passer par les mailles du filet, entraînant ses victimes avec lui.

Tous les signaux ont été envoyés

Ce que l'on sait sur Holmes, 24 ans, tient en quelques lignes: un étudiant prometteur en doctorat de neurosciences à l’Université du Colorado, un des six bénéficiant d’une prestigieuse bourse d’étude du National Institutes of Health. Aucun casier judiciaire. Mais Holmes avait loupé ses oraux au printemps, et consultait un psychiatre, Lynne Fenton. En juin, celle-ci se trouva à ce point préoccupée par quelque chose qu’elle avait décelé en lui —on ne sait pas encore quoi— qu'elle avait appelé la police du campus et alerté la cellule de prévention de l’université.

Avant que la cellule n’ait eu l’opportunité de se réunir, toutefois, Holmes avait abandonné ses études. Dès lors, ce fut la fin de son suivi psychiatrique. La cellule ne s’est pas réunie.

Holmes a sans doute cessé de consulter chez Fenton une fois perdu son statut d’étudiant. On ne sait pas exactement si elle a ou non tenté de l’adresser à un autre thérapeute hors de l’université. Ce qu’on sait, c’est qu’il a envoyé à Fenton un paquet où il détaillait ses intentions meurtrières, un paquet arrivé à l’université le lundi qui suivait la fusillade —trop tard (selon l’université, contrairement à ce que Fox News a rapporté initialement, le paquet n’a pas traîné une semaine dans le centre de tri).

Pour résumer, Holmes a envoyé tous les signaux permettant de comprendre qu’il était sur le point de basculer, mais dès qu’il a quitté la fac, il s’est retrouvé seul. C’est le point central de cette tragédie et des autres du même genre.

Traits communs avec Loughner et Cho

James Holmes présente beaucoup trop de traits communs avec Jared Loughner, qui a plaidé coupable la semaine dernière du meurtre de six personnes, dans la fusillade au cours de laquelle la représentante de l’Arizona Gabrielle Giffords fut grièvement blessée, ainsi que douze autres personnes. Loughner avait lui aussi abandonné les cours peu avant les faits, après avoir été suspendu du community college de Pima pour ses accès de rage imprévisibles.

«Personne dans le cours ne voulait ne serait-ce que s’asseoir à côté de lui», a rapporté l’un des étudiants de sa classe de poésie. À Pima, on avait demandé à Loughner de consulter un psy avant de revenir en cours. Il ne l’avait pas fait. Et comme Holmes, il s’est retrouvé seul pour affronter ses souffrances et son délire.

Ce n’est qu’après la tuerie que Loughner fut diagnostiqué schizophrène par un psychologue nommé par le tribunal. Il fut alors traité afin d’être considéré capable d’être jugé. Selon le psychologue, il s’est alors mis à montrer des signes de «compréhension de ses actes», et lui a confié son regret ne pas avoir suivi de traitement plus tôt. Il lui a également exprimé ses remords, indiquant «avoir notamment pleuré pour la petite», en référence à la fillette de neuf ans qu’il avait tuée.

Que l’on se place du point de vue du tueur ou de la victime, quelle tristesse! Comme l’écrit Dave Cullen dans une excellente analyse des meurtres d’Aurora, il faut un certain temps à quelqu’un souffrant de troubles psychiatrique pour basculer dans la violence. Tout au long de ce processus effrayant, il est «généralement perplexe, puis désemparé par les pensées affolantes qui se télescopent dans son cerveau». Seung-Hui Cho, qui a tué 32 personnes et blessé 25 autres à Virgina Tech en 2007, avait demandé une évaluation psychiatrique alors qu’il se sentait sombrer dans les ténèbres de son esprit.

Incroyablement proche de recevoir le suivi nécessaire

Pour autant qu’on le sache, Holmes a lui aussi volontairement cherché de l’aide auprès de Fenton. Le plus terrible, dans le peu d’éléments dont on dispose —du fait de l’embargo total que le juge devrait bientôt lever—, c’est la façon dont Holmes a été incroyablement proche de recevoir le suivi médical nécessaire et d’être identifié comme dangereux. Plus que Loughner, plus que Cho.

Bien sûr, il est facile de dire, après les faits, que Fenton et la cellule de prévention de l’université, une fois alertées, auraient dû prendre les mesures nécessaires plus rapidement. Il est évident qu’ils auraient fait tout ce qu’ils pouvaient s’ils avaient su que Holmes était sur le point de tuer 12 personnes et d’en blesser 58 de plus. Comme l’a écrit Benedict Carey dans le New York Times au sujet de l’affaire Loughner, «en dépit du massacre commis en 2007 par un étudiant de Virginia Tech, les institutions et employeurs restent insuffisamment préparés à affronter ce genre de menace, disent les experts —quels que soient le nombre et le caractère flagrant des signes avant-coureurs».

Dans de nombreux cas, personne en particulier n’est affecté au suivi des étudiants au comportement suspect. Pire, lorsqu’un étudiant quitte l’institution ou que l’employé se fait licencier, il perd du même coup l’accès aux services de santé de l’université ou de l’entreprise —sans que soit prévu de suivi ou de solution alternative.

Il faut ici souligner qu’il est rare que les personnes souffrant de troubles mentaux se transforment en tueurs fous. Selon le Bazelon Center for Mental Health Law (nommé en mémoire de mon grand-père), les études montrent qu’être affecté d’un trouble mental n’est pas en soi un facteur aggravant le risque de violence extrême.

Une maladie mentale non traitée, en revanche, constitue un facteur de risque. En vertu de quoi il est très effrayant, et parfaitement désolant, que «le système de soins psychiatriques américain soit terriblement délabré et terriblement sous-financé», comme le soulignait Robert Bernstein, directeur du Bazelon Center, après la fusillade en Arizona.

Vivre avec un trouble psychiatrique grave et s’y adapter est extrêmement ardu. L’une après l’autre, toutefois, ces tueries nous font passer le même message: si vous balayez le problème sous le tapis, c’est à vos risques et périls.

Le tueur ne sera pas couvé par le système judiciaire

Après un massacre comme Aurora, il est très difficile de considérer le tueur comme digne d’une quelconque sympathie. «Ils disent sans arrêt qu’il a droit à un traitement équitable», déplorait un homme qui a perdu sa sœur dans la tuerie auprès de l’Associated Press lors d’une des comparutions de Holmes au tribunal, le 13 août. «On a l’impression qu’ils chouchoutent ce type.»

La réaction est compréhensible, mais si ses avocats disent vrai, et qu’il est sérieusement malade, il ne sera pas couvé par le système judiciaire. Il recevra le traitement dont il a besoin, malheureusement bien trop tard.

Lorsque Loughner a plaidé coupable, un des survivants de la tuerie a souligné avec compassion le problème de l’absence de prise en charge psychiatrique pour les gens comme lui. «C’est le moment d’être le gardien de nos frères et de faire en sorte qu’ils reçoivent l’aide nécessaire», a déclaré Randy Gardner, une des victimes.

Il sera complexe d’obtenir une réforme véritable du système psychiatrique pour qu’abandonner l’école ne signifie plus nécessairement être abandonné par son thérapeute. Cela ne contribuera pas à satisfaire nos pulsions de vengeance. Mais on serait sans doute plus en sécurité.

Emily Bazelon

Traduit par David Korn

Emily Bazelon
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