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Digg-lui que je l'aime

Farhad Manjoo, mis à jour le 30.08.2012 à 7 h 14

La nouvelle version du plus classique des sites d'info est un véritable éloge de la lenteur et de l'Internet qu'on savoure.

La page d'accueil de Digg, mardi 28 août au soir.

La page d'accueil de Digg, mardi 28 août au soir.

Digg a fait peau neuve et sa nouvelle version n'a rien à voir avec l'ancienne. Déjà, elle est moins peuplée. Au bon vieux temps, ce pionnier du Web attirait une foule épaisse de fidèles et n'importe quel cancan politique ou technologique déclenchait son lot de posts et de commentaires.

Aller sur Digg, ce que j'ai fait quasi quotidiennement entre 2005 et 2009, c'était comme prendre le pouls de l'avant-poste le plus geekissime d'Internet. Évidemment, vous y croisiez un certain type d'individus –de ceux qui vénèrent le Comic-Con, adorent Linux (plus rarement Apple), détestent Microsoft et pour qui le bêtisier est le summum de la création comique–, mais ils étaient tout sauf ennuyeux.

Si vous étiez accro à l'info, comme moi, Digg était le site parfait: rapide, débordant de trucs aussi intéressants qu'inédits et changeant constamment. Même en actualisant la page une bonne demi-douzaine de fois par jour, vous tombiez presque toujours sur des liens extraordinaires que vous n'aviez pas encore vus ailleurs.

En comparaison, la placidité du nouveau Digg est patente, et c'est fait pour. Aujourd'hui, le gros du Web est découpé en «flux» –ce flot incessant de liens que vous voyez déferler sur Twitter, Facebook, Tumblr, Flipboard, Reddit, BuzzFeed, etc. Et vous auriez raison de penser qu'une bonne partie de l'Internet actuel, avec sa folie des flux, a été inspirée par Digg. Mais Digg emprunte désormais une toute autre trajectoire. Digg se soustrait au flux.

Loin des images de rivières tempétueuses, c'est la photographie qui donne au nouveau site sa métaphore opérationnelle. Quelques fois par jour, Digg fait une mise au point sur les flux les plus chauds du Web, un cliché qui résume intelligemment et dans une très belle cohérence éditoriale tout ce qui est populaire sur Internet.

D'autres sites ont déjà tenté l'expérience, mais le nouveau Digg est le premier à la réussir. Si cette kyrielle de flux vous a toujours posé problème –que vous n'ayez pas le temps ou ne voyiez pas trop l'intérêt de suivre le moindre mème généré par vos compatriotes saturés de médias sociaux, le nouveau Digg est fait pour vous. Il vous permet de garder un œil sur la culture numérique sans vous sentir submergé. C'est le refuge des tortues de l'info coincées dans un Web où les lièvres font la loi.

Une renaissance inattendue

La renaissance de Digg est plutôt inattendue. Depuis 2010, en gros, l'ancien Digg avait commencé sa descente aux enfers. Après toute une série de changements esthétiques ou stratégiques qui avait laissé ses fans pantois –et parce qu'il ne pouvait pas rivaliser avec des supermarchés de l'info bien plus rapides comme Facebook et Twitter–, son trafic et ses revenus ont dégringolé.

Il y a quelques semaines, j'ai interviewé Kevin Rose, petit génie et fondateur du site, lors du Founder Showcase, une conférence organisée dans la Silicon Valley. Je lui ai demandé si, vers la fin, il continuait à visiter son propre site. Non, m'a-il répondu, pas très fier. Ce qui n'a été une surprise pour personne. Pendant quasiment tout 2011, Digg était en état de mort clinique.  

Le mois dernier, Rose et ses investisseurs ont vendu ce qui restait de l'entreprise assiégée. L'équipe de Digg a été embauchée par la Washington Post Co. (qui détient aussi Slate). Ses brevets ont été achetés par LinkedIn. Et le site et son nom de domaine ont été vendus à Betaworks, l'incubateur technologique new-yorkais à l'origine d'un grand nombre de services et de médias sociaux prospères, à l'instar de BitlyChartbeat et TweetDeck.

Le Post et LinkedIn ont déboursé des millions pour le personnel et les brevets de Digg, mais c'est le prix payé par Betaworks pour son nom de domaine qui a affolé les rotatives: à peine 500.000 dollars [un peu moins de 410.000 euros, NDLR]. Rose a expliqué que d'autres entreprises lui avaient proposé des sommes bien plus rondelettes, mais qu'il ne leur faisait pas confiance –nombreuses étaient celles qui voulaient récupérer un nom de domaine populaire pour en faire une passerelle à spams et autres trucs peu ragoûtants.

Betaworks, à l'inverse, avait un vrai projet pour le site. Depuis quelques années, l'entreprise s'est attelée à la construction de News.me, un agrégateur personnalisé destiné aux appareils mobiles. Ses autres produits –Bitly et Chartbeat, en particulier– laissent aussi entendre qu'ils touchent leur bille en matière de business de l'info en ligne. Betaworks a voulu canaliser toute son expertise pour faire du nouveau Digg la version contemporaine de ce qu'il était jadis: un endroit où se rassemblent tous les trucs les plus populaires du net.

Pas de personnalisation de l'info

Mais ce genre de «digests» de l'info ne manque pas sur Internet. En plus de News.me, vous avez Flipboard, Zite, Wavii et Summify (que Twitter vient de racheter au début de l'année). Certains de ces services sont fabuleux, mais ils veulent tous faire ce que –et c'est tout à son honneur– le nouveau Digg ne fait pas: ils cherchent à vous «personnaliser» l'information, regrouper vos divers centres d'intérêts sur une page spécialement conçue pour vous.

La personnalisation de l'info a ses mérites, mais ce que j'aime tout particulièrement dans le nouveau Digg c'est que, pour l'instant, il n’essaye pas de lire dans mes pensées et me montrer ce qui va a priori me plaire. Le site se contente de me dire ce qui est le plus populaire. L'ancien Digg calculait la popularité en comptant les «diggs» – les votes des utilisateurs de Digg.com. Vous pouvez toujours «digger» un article sur Digg, mais le site définit désormais la popularité de manière plus large, en intégrant par exemple les tweets et les «likes» sur Facebook.

Mais le nouveau Digg n'est pas un pur esclave des foules. Si le site prend en compte des mesures empiriques de popularité, il est aussi le produit d'un travail de sélection méticuleuse fait par une équipe de rédacteurs et de graphistes.

Un peu comme la une d'un journal, le design de Digg traduit l'importance de chaque article et envoie un signal fort aux gens qui ne sont pas rivés sur ce genre de trucs à longueur de journée. J'adore Reddit, mais il convient davantage à ceux qui peuvent y passer du temps et qui sont accoutumés à ses private jokes. La devise de Reddit –être la «une d'Internet»– s'applique beaucoup mieux au nouveau Digg, bien plus accessible.

Le meilleur rapport signal-bruit

Et cela nous amène à l'autre merveilleux atout de Digg: c'est juste une une. A un instant t, il n'y a qu'une douzaine d'articles affichés sur le site et vous pouvez tous les parcourir en deux ou trois tours de molette. Il a le meilleur rapport signal-bruit de tout le web. Et, afin de réduire encore davantage le bruit, Digg n'intègre pas les commentaires. Le site ne vous montrera qu'un ou deux tweets sous certains posts, mais, en général, il est épargné par la cacophonie qui noie le reste d'Internet.

Le nouveau modèle photographique de Digg a quand même un inconvénient. Si vous êtes constamment à la recherche de nouveautés, sa léthargie pourra vous agacer. Quand j'y suis allé ce matin, la plupart des infos –du papier de The Verge sur les «pirates corporels» aux nouvelles propositions graphiques pour Wikipédia, en passant par l'histoire que Starbucks acceptera bientôt les paiements via Square– étaient des trucs que j'avais déjà vus sur Twitter, Facebook, mes mails et autres agrégateurs. Comparé au reste d'Internet, et même à l'ancienne version de Digg, le nouveau Digg est lent.

Oui, et alors? Pour certaines personnes – peut-être même pour la plupart des gens – l'information va trop vite sur Internet. Le nouveau Digg prouve que la lenteur, ce n'est pas si mauvais. Ça pourrait même être mieux.  

Farhad Manjoo

Traduit par Peggy Sastre

Farhad Manjoo
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