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Voie Rapide: Un beau film de France moche

Une scène du film Voie Rapide, tournée sur le parking de l'Autobacs de Villebon 2, à Villebon-sur-Yvette dans l'Essonne

Une scène du film Voie Rapide, tournée sur le parking de l'Autobacs de Villebon 2, à Villebon-sur-Yvette dans l'Essonne

Bretelles d’autoroute, parking d’hypermarchés, zones pavillonnaires et bien sûr voies rapides. Le film de Christophe Sahr propose de très justes et belles images de ce qu’il est convenu d’appeler la «France moche».

Quand il était jeune, le réalisateur Christophe Sahr aimait John Carpenter, ce qui fait d’emblée de lui un personnage sympathique pour un réalisateur de films réalistes français. Projeté dans moins de 40 salles, son film Voie Rapide enthousiasme une presse culturelle unanime pour louer la finesse du propos de l’auteur, tout en plaisant aux magazines de bagnoles époustouflés par le réalisme des scènes d'autoroute à plus de 150 à l’heure… Ce film fait donc le grand écart entre deux univers. Ceux qui vont voir un film de course-poursuites à la Fast and Furious découvrent un film d’auteur, et ceux qui vont voir un film chroniqué dans Télérama découvrent… un film de bagnoles.

Distribué à la fois dans de grands réseaux (Gaumont, UGC, CGR et MK2) et dans les salles d’art et essai, Voie Rapide a accès à 39 salles en France et peut donc séduire deux types de public qui n’ont pas les mêmes attentes vis-à-vis d’une sortie ciné, explique le distributeur Epicentre Films. Tant mieux si cette stratégie de l’ambiguïté entretenue par sa promotion fonctionne et touche un spectre plus large de Français, le ciné social étant habituellement un cinéma d’auteur filmant des ouvriers à la chaîne et regardé par des profs…

Mais revenons-en un instant à Télérama. Le magazine publiait en février 2010 un numéro remarqué, «Halte à la France moche!»

Le dossier n’a pas été sans susciter des réactions outrées, d’une part des habitants de cette France dite moche, d’autre part d’intellectuels ayant à cœur de défendre la vie de banlieue et de ville périurbaine contre la tentative de la ville-centre d’imposer son esthétique…

 

L’expression «France moche», pour subjective et violente qu’elle puisse paraître, est peu à peu entrée dans le vocabulaire politique.

Or, le film Voie Rapide se déroule entièrement dans cette France moche d’échangeurs autoroutiers et d’hypermarchés à perte de vue, symptômes visibles de la ville franchisée. Tout pour plaire au bobo, donc, qui frisonne depuis son MK2 préféré en découvrant la vie quotidienne d’un couple de smicards qui bosse au Super U et dont la fille s’appelle Jennifer.

«Ecoute, Esteban, ce film sur les gens d’après le périph m’a trop bouleversée… »

Des villes-modèles de France moche

Ces bouts de France moche ont été prélevés dans les résidences de Massy-Palaiseau (Essonne), au bowling de Joinville-le-Pont ou à l’Hydrostar de Boissy-Saint-Léger (Val-de-Marne), en deuxième couronne parisienne. D’où une vision de la banlieue qui ne cadre pas avec ce que le cinéma français en donne à voir habituellement –les quartiers sensibles. Plutôt que la tension urbaine, c’est le calme qui règne dans ces espaces qui scande la narration —calme bientôt troublé par un accident mortel qui va constituer le point de départ de l’intrigue.

Avec ces lieux il s’agit, comme l’écrivait Jean-Marc Pasquet en juin dans Les Echos, des «zones qui n’appartiennent ni à la grande ville ou à sa proche agglomération, et pourtant qui constituent le cadre de vie de la plupart des gens». Et qui de plus connaissent une progression démographique très importante, supérieure à celle des villes.

Preuve que la France moche a poussé un peu partout, d’autres scènes sont tournées en région Centre, notamment les zones pavillonnaires autour de Tours, sans que cet écart nuise à la crédibilité géographique de l’ensemble —si on connaît les alentours de Paris, on peut très bien croire que tout le film y est tourné. Dans la France moche, on est un peu partout et nulle part en même temps.

La France Moche a néanmoins ses monuments. Si des distinctions devaient être délivrées, sur le principe des fleurs des Villages fleuris, le gagnant risquerait d'être la petite ville de Villebon-sur-Yvette. Déjà ville-modèle de la une de Télérama, la commune, qui abrite un immense centre commercial, a servi aussi de décor à Voie Rapide, un meeting d’amateurs de tuning se déroulant sur le parking de l’Autobacs de Villebon 2. Le concert du sosie de Claude François dans le film Podium avait aussi était tourné sur un autre parking du même centre commercial.

Façade du magasin de Villebon / Jayce2007, via Wikimedia Commons, parking utilisé dans le film Podium

Non-lieux des uns, environnement des autres

Il n’est pas anodin que la voiture, objet de consommation survalorisé avant d’être brutalement affublé de tous les maux et chargé de connotations négatives, soit au centre du film —et attendrisse précisément les personnes toujours prêtes à crever des pneus de 4*4…

Tuning et moteur trafiqué: les éléments qui ont fait les grandes heures de Strip-tease, de Confessions intimes et de tout un pan du voyeurisme télé sont aujourd’hui perçus avec une certaine bienveillance un peu surprenante. Peut-être parce qu’ils témoignent d’un monde qu’on déclare périodiquement en phase terminale (le tryptique voiture-pavillon-centre commercial) alors que la géographie française montrerait plutôt sa formidable expansion —un département grignoté par an.


VOIE RAPIDE - Bande-annonce VF par CoteCine

On pourrait parler de non-lieux, zones anonymes à propos de ces espaces de transit que sont les parkings, les centres commerciaux, les abords des lotissements… Mais le réalisateur, qui connaît le milieu du tuning pour lui avoir consacré un premier court-métrage, montre fort bien que de tels espaces, dénigrés dans le discours dominant, sont habités et appropriés par certaines populations. C’est aussi la réussite de son film.

Il y a deux ans, le blog La Géothèque proposait un concours intitulé «Photographier la France moche». Christophe Sahr a réussi à filmer la France moche avec justesse et, oui, en la créditant d'une certaine humanité, sinon d'un charme coquet de village de carte postale...

Jean-Laurent Cassely

Voie Rapide, sortie le 8 août 2012, film de Christophe Sahr. Avec Johan Libéreau, Christa Théret, Isabelle Candelier, Guillaume Saurrel

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