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IVG: la culture du traumatisme a encore de beaux jours devant elle

Jeanne Schullers, mis à jour le 26.11.2014 à 10 h 32

L'interruption volontaire de grossesse est autorisée par la loi en France, mais la société ordonne systématiquement aux femmes d'être traumatisées par un avortement, ignorant celles qui le vivent comme un choix serein.

 You're it! / sudhams via Flickr CC License By

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Le 26 novembre 1974, Simone Veil, ministre de la santé, montait à la tribune de l'Assemblée nationale pour défendre son projet de loi de légalisation de l'interruption volontaire de grossesse, qui recueillera 284 voix pour, contre 189. La loi autorisant l'avortement sera promulguée le 17 janvier 1975. Nous republions cet article écrit en 2012, et toujours d'actualité.

L'interruption volontaire de grossesse, autorisée en France sous certaines conditions, est très souvent conjuguée à la forme passive –et douloureuse: on «subit» une IVG, on «a recours» à une IVG, on «passe par» une IVG… Bref, les mots attachés à cet acte sont, en règle générale, négativement connotés.

Et pour cause: l’IVG est au cœur de sempiternelles polémiques militantes, dont le point de départ est bien évidemment le «pour ou contre». Et l’ardeur des mouvements anti-IVG, qui ont su s’adapter aux nouvelles technologies et infléchir leur stratégie de communication, touchant un public de mieux en mieux informé, prouve s’il en était besoin la force sans cesse renouvelée des obstacles qui se dressent entre les femmes et l’accès à l’interruption volontaire de grossesse.

Mais on constate aussi, et c’est plus surprenant, que la division règne dans le camp des «pro-IVG»: en effet, y être favorable n’est pas une garantie d’harmonie idéologique. Et si le principe même de la liberté de choix n’est jamais contesté par les défenseurs d’un droit aujourd’hui garanti par la loi, on note cependant des dissensions très nettes en ce qui concerne l’approche psychologique de l’IVG; et il ne faut pas creuser beaucoup pour voir apparaître des mots comme «banalisation» ou «traumatisme», le premier étant apparemment une catastrophe à éviter coûte que coûte, et le second étant considéré comme inévitable, voire obligatoire.

Le «drame» de la «banalisation»

La banalisation de l’IVG semble en effet être un drame contre lequel les voix les plus illustres s’élèvent avec véhémence. L’exemple le plus frappant est probablement la réaction indignée du professeur Israël Nisand à une tribune publiée le 1er mars 2012 dans Libération par Nathalie Bajos (sociologue-démographe à l’Inserm), Michèle Ferrand (sociologue au CNRS), Laurence Meyer, (médecin épidémiologiste, à l’université Paris-Sud), Caroline Moreau (épidémiologisteà l’Inserm) et Josiane Warszawski (médecin épidémiologiste à l’université Paris-Sud).

Cette tribune, qu’on en approuve ou non les arguments, avait le mérite d’une certaine prise de recul quant aux idées reçues sur la pratique de l’IVG chez les jeunes: des affirmations communément admises y étaient rigoureusement démontées et on pouvait apprendre qu’en réalité, le nombre d’IVG n’augmente pas au fil des années, et que le traumatisme post-IVG n’était pas systématique.

Israël Nisand, pourtant connu pour son engagement en faveur du droit à la contraception, à l’information des femmes et souvent critiqué pour sa souplesse en matière de recours «tardif» à l’IVG médicamenteuse, méthode qu’il privilégie volontiers, a réagi avec virulence et a affirmé son refus de la banalisation de l’IVG.

Pour lui, «la meilleure IVG est celle qu’on a pu prévenir»; il estime également que les femmes qui y ont recours sont marquées, d’une façon ou d’une autre, par cette expérience.

Face à cette appropriation de la parole des femmes, les réactions ont été vives, qu’il s’agisse de professionnels de santé ou de femmes ayant eu recours à l’IVG.

A quand le droit d’interrompre une grossesse dans la sérénité?

Ces passes d’armes sur fond de banalisation et de traumatisme post-IVG mettent en évidence le malaise qui, alors que la loi Veil a 40 ans, continue d’imprégner une société qui ne semble pas prête à accorder aux femmes le droit symbolique d’interrompre une grossesse dans la sérénité, voire (et serait-ce si dramatique?) dans une relative indifférence.

Et plutôt que de se pencher sur les circonstances concrètes de l’IVG, qui déterminent chez chacune le contexte émotionnel et psychologique entourant l’acte proprement dit, on se concentre hélas sur la mise en vitrine de deux ressentis aux antipodes l’un de l’autre, qu’on instrumentalise pour défendre des conceptions diamétralement opposées de l’accès à l’IVG.

Et si on se trompait de lutte? Si l’enjeu autour de l’accès à l’IVG n’était pas de déterminer l’existence (généralisée ou non) d’un traumatisme à la suite de l’acte ou d’une banalisation de celui-ci, mais les fondements de l’injonction sociale qui donne l’ordre symbolique aux femmes de se sentir traumatisées par une IVG?

Laisser les femmes vivre leur IVG en toute autonomie

De fait, on pourrait passer des années encore à dresser les uns contre les autres des témoignages contradictoires, certains affirmant la totale absence de souffrance psychologique et d’autres faisant état d’une grande détresse à la suite d'une IVG: contester le ressenti des femmes dans un domaine relevant à ce point de l’intime, voire en faire un matériau de polémique prompt à être récupéré par les tenants de l’une ou l’autre thèse, tout cela semble éviter l’enjeu principal: à savoir le refus de laisser les femmes vivre leur IVG en toute autonomie émotionnelle et psychologique. Avec toutes les disparités que cette autonomie suppose.

[Certes, la lettre du texte, d’un point de vue strictement légal, implique que la femme ayant recours à l’IVG soit en situation de détresse. Mais il est également précisé que chaque femme est seule juge de cette situation. Et la détresse semble ici être entendue comme une détresse provoquée par une grossesse non désirée, et pas par l’IVG.]

Mise à jour 26 novembre 2014: cet article a été écrit avant la suppression de la notion de détresse par la loi du 4 août 2014 sur l'égalité réelle entre les femmes et les hommes.Désormais, une femme «qui ne veut pas poursuivre une grossesse» peut recourir à l'IVG.

 

On pourrait également estimer que le fait de renoncer à avoir un enfant est toujours plus ou moins un sacrifice, le «destin» des femmes restant, malgré l’évolution des mentalités, de procréer, et ce désir étant supposé être inscrit en elles par un prétendu instinct maternel. Et l’attitude de certains soignants illustre parfaitement l’injonction de maternité, toujours d’actualité. Mais là encore, il serait abusif de généraliser, puisque de nombreuses femmes vivent l’IVG comme un soulagement, une libération, un choix serein, refusant la culpabilisation des professionnels de santé et de la société.

Il n’existe pas une seule IVG, l’IVG n’est pas universellement grave ou anodine. Il existe une multitude de femmes, toutes différentes, pouvant se trouver placées devant un choix, choix que chacune gérera à sa façon

 

Dans leur cas, l’expression «Interruption volontaire de grossesse» est clairement centrée sur le mot «volontaire» et quand on parle de «grossesse non désirée», c’est bien l’absence de désir (d’être mère) qui prévaut. De quel droit un professionnel de santé conteste-t-il ce ressenti?

Cette façon de vivre l’IVG (sans traumatisme ni séquelles) nie-t-elle pour autant la souffrance des femmes pour qui interrompre une grossesse est un choix douloureux? Non. Il semble évident, quand on lit les témoignages de celles qui n’ont pas été traumatisées par l’IVG, qu’il n’y a chez elles aucune volonté de généraliser l’indifférence, ni d’imposer comme une évidence absolue la banalisation de cet acte: elles luttent simplement pour le droit à disposer de leur corps sans se voir dicter des larmes de convenance et des séquelles psychologiques par une société rétive à l’interruption volontaire de grossesse sereinement vécue.

L’infraction symbolique de l’IVG

Choisir l’IVG est donc encore souvent, aujourd'hui, une décision qui se paie: comme si le recours à une interruption de grossesse, bien qu’autorisé par la loi, restait envers et contre tout une infraction symbolique, que seule l’existence d’un traumatisme permettrait d’expier.

Il serait peut-être temps de comprendre que l’on ne peut pas tout mélanger: la survenue d’une grossesse, son caractère accidentel, son éventuelle interruption, et l’essentiel critère du choix. Il est absurde de comparer, en les mettant au même plan (voire en les confrontant), la souffrance générée par une IVG à laquelle aurait recours une femme se trouvant dans l’impossibilité matérielle de mener sa grossesse à terme alors qu’elle en éprouve le désir, et le soulagement d’une IVG choisie par une femme qui ne désirait pas être mère.

Le refus de cette culture du traumatisme, qui perdure dans la conscience collective, passera par une prise de conscience des professionnels de santé, qui sont aux premières loges de ce drame officiel que représente pour certains d’entre eux l’accès à l’IVG: cette prise de conscience consistera à admettre qu’il n’existe pas une seule IVG, que l’IVG n’est pas universellement grave ou anodine, mais qu’il existe une multitude de femmes, toutes différentes, pouvant se trouver placées devant un choix, choix que chacune gérera à sa façon.

Du moins si on veut bien reconnaître aux femmes, au-delà du droit d’interrompre volontairement une grossesse, la liberté de ressentir les choses comme elles l’entendent.

Jeanne Schullers
Jeanne Schullers (11 articles)
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