[L'Amérique en France 2/5] Venez vous faire sauter la cervelle dans les Cévennes!

Au ranch des Randals Bison / Elise Costa

Au ranch des Randals Bison / Elise Costa

A quelques kilomètres de l'aligot-musette, des ranchs accueillent des fans d'équitation western pour des festivals tout ce qu'il y a de plus américain.

Deuxième chapitre de notre série consacrée à l’Amérique en France

Je n’aurais jamais cru être le genre à conduire en slip.

Mais sur les hautes routes sinueuses des Cévennes, sans la climatisation et par trente-six degrés à l’ombre, si tant est que vous roulez sous des arbres, quelles sont les alternatives? Les yeux s’injectent de sang, la transpiration suinte sur le volant, et le soleil vous fait gamberger sévère. Votre cervelle déterre un tas de pensées confuses: pourquoi les personnages de films se dressent sur leur lit en se réveillant d’un cauchemar? Peut-on faire confiance à quelqu’un qui jetterait ses livres à la poubelle? Que devient Kevin Sorbo ?

Personne n’a besoin de compagnon de voyage tant qu’il a avec lui toute la discographie de Carrie Underwood. Sur la départementale 999, derrière les chemins de fer hors-service et les relais routiers qui ont tiré le rideau entre midi et deux, le vent s’engouffre sous les immenses bâches noires qui ont été placardées sur des bottes de foin empilées les unes sur les autres.

A la peinture blanche, on peut lire les avertissements suivants: «SAMEDI 4 AOUT – Acteurs de PLUS BELLE LA VIE + BŒUF EMBROCHE» ou encore «DIMANCHE 21 HEURES: ALIGOT-MUSETTE». Les compétitions de pétanque en doublette ne sont pas en reste dans la région. Mais se retenir de siroter une bière à l’ombre d’une terrasse n’est pas le plus dur. Le plus dur, c’est de se concentrer la route.

Les six derniers kilomètres en provenance de Millau sont les plus ardus: le chemin enclavé entre les gorges de la Dourbie et les montagnes du Causse Noir n’est que virages atrophiés et nids-de-poule. Si votre regard se perd en direction de la vallée en contrebas, vous pouvez vous laisser surprendre par des types roulant pied au plancher –et c’est d’ailleurs à ça que l’on reconnaît les habitués du coin.

Plus beaux les bisons

Soudain les plaines ocre et vermillon éclatent au détour d’une montée. A gauche du sentier jonché de caillasse ricochant sur les pneus, les blés s’étendent à perte de vue, délimités par les verts pâturages. A droite, un panneau indiquant «RANDALS BISON» pointe vers les terres rouges tandis que dans le ciel, des vautours font des rondes .

Je remets mon pantalon. Dehors, la brise sent le crottin de cheval, la sueur et l’herbe brûlée. Les hommes ont des éperons à mollette accrochés à leurs santiags, les femmes des vestes sans manche doublées en mouton et des chaps à frange couleur daim. Une musique country s’échappe de l’immense grange autour de laquelle quelques stands de matériel ont été montés la veille sous des chapiteaux de toile. A l’intérieur, de la ventrèche chuinte dans les poiles à frire et des filles découpent de la tomme fraîche pour l’aligot du soir. 

Les premières compétitions de roping (1) ont déjà commencé dans un enclos jouxtant le parking improvisé sur lequel se trouvent une ou deux Dodges. Une participante juchée sur un cheval pommelé attend dans un coin qu’on lui donne le départ. Au coup de sifflet, des portes métalliques s’ouvrent brusquement. Sans y réfléchir à deux fois, un veau hystérique, pourvu de protections autour des cornes, se propulse hors de sa loge et se met à fendre le vent, talonné de près par la cavalière qui lance son lasso dans les airs.

Le roping / Elise Costa (cliquez sur l'image pour l'agrandir)

Elle rate sa cible avant de faire demi-tour, tandis que le veau se réfugie de l’autre côté de la palissade sur ses pattes chancelantes. L’épreuve dure quelques secondes à peine. Tant que le veinard ne trébuche pas sur de la rocaille, alors il s’épargne l’humiliation d’être capturé, puisque le cavalier n’a droit qu’à une seule tentative. Tout le monde applaudit du haut des palissades en bois, et un organisateur se dévoue pour ramasser le chapeau crasseux de la jeune fille piétiné dans la bataille, tandis qu’un autre participant prend place à son tour dans le coin.

L'équitation western à la française

Depuis vingt ans se tiennent les «Authentic Cowboys» au ranch de Muriel et Laurent Balembois. Ces «Journées du bétail» consistent en quatre jours de compétitions d’équitation western, réparties en huit disciplines.

C’est Joël, un amateur photographe vendéen au physique de Poséidon qui me met au courant de différentes épreuves:

«Je viens tous les ans, j’ai toujours rien compris. Le barrel racing, ça a l’air pas mal. La légende veut que c’est ce que faisaient les filles des cowboys aux USA parce qu’elles s’emmerdaient pendant que leur mec faisait du rodéo.(2)»

Quand trop de visiteurs affluent, Joël préfère lire du Pierre Bellemare dans sa camionnette parquée dans le camping. Et cette année, y a un peu plus que trois pelés à Randals Bison.

«Au début, on a ouvert au public parce que les gens s’y arrêtaient, ils étaient curieux de voir comment ça se passait. Aujourd’hui il y a 28 éleveurs de bisons en France, mais en 1992, il n’y en avait pas beaucoup. L’équitation western, c’est venu ensuite, parce qu’on a vite eu les mêmes besoins qu’un ranch aux Etats-Unis: on élève aussi une centaine de vaches américaines

Les mêmes problèmes que les autres agriculteurs

Muriel est une jolie brune à la voix douce qui, comme souvent les gens d’ici, répond «avec plaisir» plutôt que «de rien». A l’année, ils ne sont que trois, avec son mari et son fils, à gérer la structure.

«500 hectares comme on a, ce serait un petit ranch aux Etats-Unis. Là-bas, on trouve des ranchs de 50.000 hectares. Mais il faut comprendre que c’est de l’élevage extensif poussé, avec un minimum de charges. Dans certaines régions comme le Montana, le temps le permet: il n’y a pas besoin de bâtiments, ni pour le bétail, puisque les bisons vivent en extérieur sans problème, ni pour le foin, puisqu’on peut le laisser dehors. Nous, on a des bâtiments au moins pour le foin. On a donc aussi plus de matériel.»

Faut être dur à la détente pour ne pas voir qu’elle est toujours sur le pont (3).

«C’est vrai, m’avoue Muriel, que le plus difficile c’est d’être obligé de se diversifier, comme tous les agriculteurs et éleveurs en France d’ailleurs. Il y a les livraisons et la vente directe de la viande, l’hébergement en chambres d’hôtes, la restauration, les spectacles de tri du bétail tous les mercredis soirs, l’accueil de cavaliers qui veulent découvrir le travail du bétail comme dans les cattle ranchs américains, la communication… bon, sans compter la paperasse.»

Le seul à véhiculer un peu de rêve américain ici, c’est encore le gros Mickey, ce bison autrefois engagé sur les spectacles de Buffalo Bill à Eurodisney qui coule désormais des jours paisibles dans les Cévennes pour sa retraite (4).

De retour dans le manège principal, ma conscience professionnelle me pousse à commander une Budweiser. Des compétiteurs français, italiens et espagnols s’entraînent dans la carrière du bas avant l’épreuve de l’après-midi. Joël pointe alors sa barbe argentée vers le cheval de son voisin de camping: «Tu vois lui? Il est borgne. Mais ça marche bien».

Du sérieux bon-enfant

Le cutting / Elise Costa (cliquez sur l'image pour agrandir)

Francis, c’est le genre qui donne envie de s’en enfiler un ou deux derrière la cravate en palabrant sur les teintes du paysage. Il a passé son diplôme pour être juge de cutting (5) à Austin, Texas, en 1997. Quand il a débarqué là-bas avec trois autres Européens, les types hallucinaient, mais ils ne pouvaient pas cacher qu’ils étaient aussi fiers que leur passion s’exporte à l’étranger.

«Quand j’ai commencé, dans les années 80 –à l’époque, ceux de ma génération y venaient par les westerns au cinéma– on se connaissait tous. Maintenant, y a des dizaines de compétitions, en Europe et en France, je pourrais plus toutes les faire comme avant.»

Un drôle ordonne à son chien Apache de venir au pied.

«On dirait pas comme ça, mais c’est très sérieux. Y a de vraies règles, de vraies compétitions officielles, des prix en jeu, et des chevaux qui peuvent atteindre des sommes astronomiques. Tu savais par exemple qu’il y avait une école de rodéo en Bourgogne? Ben je te le dis. Chez les ricains, c’est sûr que c’est plus sérieux qu’ici, mais ils sont quand même trop branchés pognon, c’est une vraie industrie là-bas.»

Apache, sans écouter son maître, s’en va renifler les fesses d’un autre clébard.

«Ici, c’est bien. L’équitation western c’est bon-enfant, niveau ambiance. Si y a beaucoup plus de gens qui s’y mettent aujourd’hui, c’est que c’est pas prout-prout. Un vrai truc de campagnard

Le western folklore

Un mec du staff qui vient de Belgique enchérit:

«Le danger, c’est que ça vire à la kermesse. Y a des cavaliers qui picolent avant une compétition. Tu leur dis "là-bas (aux U.S.A.), tu serais viré de suite", mais ils s’en foutent, les assos les gardent. Certains montent en tee-shirt, alors que tu dois être en tenue. Moi j’aime quand c’est fait proprement. La dernière fois y a une fille, son sein est sorti en pleine compétition. C’est pas possible.»

Je me souviens d’une conversation lancée quelques mois auparavant avec un groupe de country venu jouer dans la salle des fêtes de Signy-le-petit, dans les Ardennes. Il ne manquait plus qu’une Bar Mitzvah à leurC.V.: même jouer pour les 25 ans des supermarchés Cora, ils l’avaient fait.

Eperons / Elise Costa (cliquez sur l'image pour agrandir)

Mais ils constataient que la plupart du temps, ils faisaient partie du décor: on leur demandait de poser avec les bottes de foin, à la Lucky Luke, et c’était marre. Pourquoi l’image du western est relayée au rang de folklore en France?

L'équitation western n'est pas le rodéo

Une fois le canasson entré sur la piste, Francis me fait monter à l’arrière du pick-up destiné au jury, puis me présente Marc, le rédacteur en chef du magazine Newestern, trimestriel tiré à 25.000 exemplaires.

«Dès qu’un journaliste non-spécialiste parle d’un événement comme celui-ci, ça y va les clichés: "Le Texas dans le Gard le temps d’un week-end", "Deux jours dans le Far West"... L’erreur la plus courante, c’est de confondre l’équitation western et le rodéo. Le rodéo, c’est un sport-spectacle. Ca reste une compétition, mais ça n’a rien à voir avec l’équitation western, qui, à haut niveau, peut nécessiter un gros investissement financier. Même dans l’équitation western, il faut distinguer l’équitation de loisirs, qui représente 95% des cavaliers, et l’équitation pro, avec travail du bétail et challenges organisés.»

Un morceau de Johnny Cash claque contre la poussière. Personne ne semble frustré par quoique ce soit, il s’agit juste d’un constat: l’équitation western reste confidentielle, rapport au grand public. Marc me donne deux exemplaires de son magazine. A l’intérieur, on peut lire des dossiers sur le quarter horse, des interviews de professionnels et plusieurs pages sur l’Euro Futurity, gigantesque manifestation qui a lieu au mois de mars sur le territoire allemand.

«En Allemagne, m’explique Marc, tout ça s’est beaucoup développé grâce à l’armée américaine, qui y avait implanté des bases militaires. Un cheval sur deux quasi est un cheval western là-bas. En France, déjà, on a nos propres références: l’école de Saumur, La Guérinière… Mais l’équitation western a pu se développer grâce à ce genre de festival. Et puis il y a eu le line-dance dans tous les patelins. C’est pas une mauvaise chose en soi, mais ça peut le devenir quand, par une mauvaise connaissance des Etats-Unis, on en fait un truc folklorique, une simple occasion de se déguiser. Les festivals country ont remplacé les bals populaires, mais la country c’est quoi? Une musique de paysans avant tout.»

Alors, tout fait sens. Le western n’existerait pas en France sans la terre. La terre, les grands espaces, et probablement un peu de bière rance: le parfait mélange de la liberté. La liberté de faire cavalier seul pour Jeannine, ou l’évasion pour tous les autres. Pas pour rien qu’on y trouve même des chercheurs d’or. «Ce n’est pas un métier, disait Muriel, c’est une vie. Ici c’est sauvage, et magnifique».

Tandis que le soleil commence à tomber, Francis se retourne sur son siège:

«Si tu veux voir du vrai rodéo, alors tu devrais vraiment aller à Saint-Agrève, au Festival International Equiblues.

-       Y a des morts là-bas, pendant les compètes de rodéo?

-       Oh, pas tous les ans. Cette année, si tu y vas, avec un peu de chance…»

Le sourire en coin de Francis retombe, il se redresse, le micro dans la main moite.

«ET MAINTENANT, LAURENT DE LA CRUZ AVEC MISS ZERO PEP!»

Elise Costa

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*Le prénom a été changé.

[1] Le ranch roping est une discipline équestre qui consiste à attraper le bétail au lasso. Elle peut se pratiquer seul (breakaway roping), ou à deux (team roping). Retour à l'article.

[2] Il faut savoir que l’équitation western est totalement mixte, et que les filles comme les garçons remportent autant de compétition l’un que l’autre. Retour à l'article.

[3] Ce qui rappelle, en un sens, cet article du L.A. Times: «Country Songs Keep Selling Dreams As Middle Class Net Worth Sinks». Retour à l'article.

[4] Durant les festivités, une visite donnée par un jeune guide embauché pour la saison a lieu toutes les heures. Via un chemin de terre, une carriole arrimée à un tracteur mène jusqu’à un troupeau d’une dizaine de bêtes. Cette méthode donne une impression «de masse» au bison qui évite ainsi de charger. Car contrairement aux apparences, le bison est un animal irritable. Retour à l'article.

[5] Le ranch cutting consiste à séparer une vache de son troupeau et de l’empêcher d’y rentrer pendant une période de temps donnée. Retour à l'article.

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