Monde

L'essor de l'Inde, oui mais pas tout de suite

Sumit Ganguly, mis à jour le 27.08.2012 à 7 h 54

La plus grande démocratie du monde est-elle prête à monter sur le devant de la scène internationale ou est-elle condamnée à jouer éternellement les seconds rôles? Repensons quelques idées reçues.

South India street scene / ruffin ready via Flickr CC License by

South India street scene / ruffin ready via Flickr CC License by

«L’Inde sera la prochaine grande puissance mondiale.»

Pas tout de suite. L’ouverture spectaculaire de l’économie indienne, l’amélioration considérable des relations indo-américaines et la croissance économique rapide et soutenue que connaît le sous-continent depuis plus d’une décennie ont conduit la plupart des analystes et des décideurs à conclure que l’Inde sera sans aucun doute l’une des grandes puissances mondiales du XXIe siècle.

En 2010, alors qu’il visitait le pays, le Président américain Barack Obama a notamment déclaré que «L’Inde n’est pas une puissance émergente, c’est une puissance établie». Et il y a quelques semaines seulement, le secrétaire américain à la Défense, Leon Panetta, a décrit l’Inde comme un «pivot stratégique pour les États-Unis en Asie» tandis que la Secrétaire d’État, Hillary Clinton, décrivait les relations américano-indiennes comme un lien «bilatéral essentiel».

Cet optimisme n’est bien sûr pas sans raison. Jusqu’à la crise économique récente, l’économie indienne enregistrait la deuxième croissance la plus rapide du monde, avec un taux de 9,8% en octobre 2009. De même, la pauvreté a chuté de 5% entre 2004 et 2009, d’après les chiffres de l’Indian National Sample Survey, organisme très reconnu. Pendant ce temps, les grandes entreprises indiennes sont devenues internationales. En 2006, le magnat indien de la sidérurgie Lakshmi Mittal a ainsi acheté la société française Arcelor, donnant naissance à la plus grande société minière et sidérurgique du monde.

En 2008, le conglomérat indien Tata a acheté à Ford les emblématiques marques britanniques Jaguar et Land Rover. Et malgré les incertitudes qui pèsent aujourd’hui sur le climat économique indien, des sociétés internationales clés continuent à investir en Inde. À la  fin du mois de juin, Coca-Cola, qui avait quitté l’Inde au début des années 1970, a ainsi décidé d’investir 5 milliards de dollars d’ici 2020. De la même manière, le marchand de meubles suédois Ikea a annoncé qu’il investirait dans le pays près de 2 milliards de dollars dans les années à venir.

En matière de politique extérieure, l’Inde montre de plus en plus d’aspirations (et de capacités) à jouer un rôle à l’échelle internationale. C’est le cinquième plus gros acteur de la reconstruction de l’Afghanistan et sa portée politique s’étend bien au-delà des pays de son voisinage. Lors du récent sommet du G-20 à Los Cabos, au Mexique, le premier Ministre Manmohan Singh s’est engagé à hauteur de 20 milliards de dollars pour augmenter la capacité de prêt du FMI.

Malheureusement, cette fascination pour la croissance économique indienne et l’ouverture de sa politique extérieure cache mal ses limites institutionnelles, les nombreuses excentricités de sa culture politique et les importants défis économiques et sociaux qui l’attendent. Pour ne citer qu’un seul exemple, on estime qu’au moins 30% de la production agricole indienne se gâte parce que le pays n’a pas réussi à développer une chaîne d’approvisionnement viable.

Les investissements étrangers pourraient amoindrir, si ce n’est résoudre complètement, ce problème. Mais en raison de l’intransigeance de quelques partis politiques et de lobbys, l’Inde a refusé d’ouvrir ses marchés aux capitaux étrangers. Tant que l’Inde n’aura pas résolu des questions aussi basiques que celles-ci, sa puissance restera purement rhétorique, mais jamais factuelle.

«La croissance de l’Inde est inévitable.»

Non. Lorsque l’Inde a commencé à libéraliser son économie suite à la crise financière de 1991, de nombreux analystes ont conclu que le pays s’était engagé sur la voie de la croissance. La taille impressionnante du marché indien, sa profusion d’entrepreneurs talentueux et son système juridique efficace semblaient tous annoncer un brillant avenir économique.

Malheureusement, toutes ces perspectives prometteuses ne tenaient pas compte de plusieurs entraves majeures au développement du pays. De nombreux hommes politiques indiens restaient attachés à un modèle anachronique de croissance dirigée par l’État et de puissants groupes ayant tout intérêt à maintenir l’ordre économique en place (des agriculteurs bien subventionnés aux puissants syndicats de l’industrie) s’opposaient à la réforme. En outre, l’essor des coalitions politiques, avec toutes les incertitudes que cela représentait, risquait d’être une gêne pour la cohérence des actions gouvernementales. Tous ces facteurs réunis mettent aujourd’hui l’Inde dans une position délicate.

Au cours du dernier trimestre, l’économie indienne a connu une croissance de 5,3% seulement –sa pire performance en presque dix ans. En avril dernier, sa croissance industrielle n’a été que de 0,1%. Nombre d’hommes politiques indiens attribuent cela à la crise financière que connaît actuellement l’Europe ainsi qu’au ralentissement de l’économie mondiale. Mais les vrais problèmes qui se posent à l’économie indienne lui sont endémiques.

Les politiciens de tous bords ont encouragé des dépenses totalement intenables dans l’espoir de contenir une population indienne de plus en plus mobilisée politiquement. Dans d’importantes parties du pays, les agriculteurs ne paient rien ou presque pour l’électricité, mais les responsables refusent de remettre leurs allocations en cause.

Les hommes politiques craignent d’augmenter les prix de l’essence de peur que la classe moyenne ne se révolte. Et afin d’éviter toute contestation étudiante, ils ont poussé le système universitaire au bord de la rupture, avec un système de droits insuffisant pour couvrir ne serait-ce qu’une infime partie des frais de fonctionnement. Le résultat de toutes ces courbettes? Un déficit financier de 6% environ du PIB.

Les dirigeants n’ont pas non plus réussi à réformer ce mastodonte qu’est le secteur public indien. Par exemple, la compagnie aérienne nationale Air India nécessite de régulières injections de capitaux, mais le gouvernement refuse de la privatiser de peur de mettre son syndicat en colère.

De l’autre côté, les entrepreneurs sont handicapés par la vétusté de la législation et l’instabilité des législateurs. Les lois archaïques sur l’acquisition de terres ont ainsi bloqué toute une gamme de projets industriels et les divers revirements politiques ont lourdement pesé sur plusieurs secteurs en pleine croissance, comme celui des télécommunications.

En outre, certains analystes affirment désormais que l’absence de règles et de cadre législatif transparents offrent des voies toutes tracées à la corruption. À vrai dire, c’est l’absence de législation clairement définie qui a conduit au scandale de l’attribution des licences 2G en 2008. Cette affaire de ventes truquées pourrait avoir coûté à l’État indien pas moins de 40 milliards de dollars, selon un office de contrôle indépendant.

Et un nouveau scandale, concernant des gisements de charbon que l’État aurait vendus en 2004 bien en dessous des prix du marché, devrait bientôt éclater. Comme l’on pouvait s’y attendre, le spectre de l’incertitude législative combiné à la corruption endémique a quelque peu refroidi les investissements étrangers. Tout cela fait donc que la future croissance de l’Inde semble loin d’être assurée.

«L’Inde peut aider à contenir la puissance chinoise»

Pas vraiment. Les vieux contentieux existant entre Pékin et New Delhi avaient fait espérer à Washington que l’Inde se joindrait aux États-Unis pour peser dans la balance contre la Chine. Mais même si l’Inde a eu des désaccords importants avec la Chine, elle reste très sceptique quant à son rôle de «pivot» et semble réticente à jouer quelque rôle que ce soit dans la stratégie américaine en Asie.

Nombre de personnalités importantes en Inde craignent que suivre les États-Unis ne ferait que provoquer la colère de la Chine. En outre, leur obsession de l’indépendance politique (profondément ancrée dans la culture politique indienne de non-alignement) renforce encore cette réticence à travailler avec les États-Unis.

Toutefois, ce fut la réticence de l’Inde à se mettre du côté de l’Occident qui la laissa quasiment sans défense lorsque la Chine l’attaqua en 1962. Une querelle à propos de frontières avait vu le jour quelques années auparavant, la Chine prétendant à un territoire que l’Inde considérait lui appartenir.

Néanmoins, craignant de grever des ressources essentielles au développement économique, le premier ministre Jawaharlal Nehru avait alors fait une entorse à sa politique de non-alignement en limitant le budget de la défense. Lorsque les soldats déjà expérimentés de l’Armée populaire de libération attaquèrent, l’armée indienne n’était pas prête.

Mal armés, mal entraînés et sans uniformes appropriés, les soldats indiens envoyés au front périrent en grand nombre, victimes du froid et de la haute altitude, avant même de pouvoir se battre. Le conflit autour de la frontière n’a jamais été résolu. En fait, durant ces dernières années, la Chine a même encore agrandi ses prétentions territoriales en leur incluant tout l’État d’Arunachal Pradesh, au nord-est de l’Inde.

Les différents sino-indiens s’étendent aussi à plusieurs autres domaines. Pékin refuse catégoriquement de reconnaître la légitimité du programme nucléaire militaire indien (initié en réponse à celui de la Chine) et il a essayé de saborder l’accord nucléaire civil américano-indien de 2008.

De plus, outre son alliance de longue date avec le Pakistan, la Chine commence à entretenir des relations avec de petits États du sud de l’Asie en y encourageant subtilement un sentiment anti-indien. Par exemple, l’Inde n’ayant pas réussi à résoudre plusieurs différents qu’elle avait avec le Bangladesh, la Chine s’est rapidement interposée pour améliorer les infrastructures du pays.

Au niveau international, l’Inde et la Chine se sont lancées dans une course aux contrats d’approvisionnement en pétrole et en gaz naturel à long terme –et l’Inde est en train de perdre. Il y a plusieurs années, le gouvernement angolais a annulé un contrat qu’il avait avec l’Inde pour développer des plateformes pétrolières offshore après que la Chine lui a proposé une marge de crédit de 200 millions de dollars.

Plus récemment, la Chine a sérieusement mis en garde la branche étrangère de la société nationale indienne de pétrole et de gaz naturel contre toute prospection d’hydrocarbures au large des côtes vietnamiennes. Aucune de ces tensions ne devrait s’apaiser rapidement, notamment parce que l’Inde reste très dépendante des sources d’énergie extérieures.

En dépit de ces conflits importants, les dirigeants indiens ont résisté à la tentation d’un partenariat accru avec les États-Unis. Outre la peur de perdre leur liberté d’action, les décideurs indiens redoutent que la politique américaine ne change avec chaque élection.

Les États-Unis ont peut-être besoin d’un pivot stratégique en Asie à l’heure actuelle, mais s’ils changent d’avis à l’avenir et tentent de plaire à Pékin, ils laisseront l’Inde en plan, à la merci des intimidations chinoises. Donc, pour l’instant, l’Inde tente d’assurer ses arrières.

«Les tensions avec le Pakistan se sont calmées.»

Pas vraiment. Ces derniers mois ont vu un léger dégel dans les relations indo-pakistanaises, mais les deux pays restent rigoureusement opposés au sujet de la question qui empoisonne leurs relations depuis l’indépendance: le statut de l’État de Jammu-et-Cachemire. Cette rivalité ne fera que s’accentuer lorsque les États-Unis et la force internationale d’assistance et de sécurité de l’OTAN se retireront d’Afghanistan.

L’obsession de l’establishment militaire pakistanais pour la «profondeur stratégique» contre l’Inde n’a pas changée, pas plus que son intention d’installer un régime accommodant en Afghanistan après 2014. De même, il est peu probable que les dirigeants politiques indiens, qui ont réalisé d’importants efforts économiques, stratégiques et diplomatiques en Afghanistan, fassent des concessions tant ils craignent l’émergence d’un régime néo-taliban.

Par conséquent, leurs relations devraient se rafraîchir encore considérablement dans un futur proche. Et un retour aux crises périodiques qui ont envenimé les relations indo-pakistanaises dans les années 1980 et 1990 serait aussi gênant que coûteux. La mobilisation militaire indienne contre le Pakistan suite aux attentats terroristes de décembre 2001 contre le Parlement indien a coûté au pays près d’un milliard de dollars.

En attendant que ces tensions se calment, il faudra que l’Inde reste vigilante le long de sa frontière ouest, qu’elle augmente le budget de son armée et concentre toute son énergie diplomatique dans le maintien de la paix. Elle restera liée à son voisin et ses aspirations à transcender la politique régionale resteront insatisfaites.

«L’Inde sera un bon “citoyen du monde”»

Peut-être. Certains universitaires affirment que les États sont plus susceptibles de se plier aux normes internationales à mesure qu’ils gagnent en puissance et pèsent plus lourd dans les négociations mondiales. Toutefois, la vérité est souvent plus contrastée et il est probable que l’Inde finisse par suivre la voie qu’elle se sera tracée elle-même. Dans certains domaines, elle pourra jouer un rôle utile, mais dans d’autres, elle restera plus récalcitrante que jamais.

Par exemple, elle devrait être assez bien disposée sur les questions de non-prolifération maintenant qu’elle fait partie, pour des raisons pratiques, des pays à disposer de l’arme nucléaire. Si la Chine et le Pakistan acceptaient de limiter leurs productions de plutonium et d’uranium enrichi, l’Inde pourrait tout à fait accepter un traité sur la non-prolifération.

En revanche, il serait absurde de demander à l’Inde de prendre part aux débats sur les changements climatiques. Les décideurs indiens affirment en effet, non sans avoir tout à fait tort, que ce sont les pays industriellement avancés qui sont responsables de la majeure partie des changements climatiques imputables à l’homme. En outre, ils font valoir que l’Inde ne peut se permettre de subordonner son développement économique à la réduction des émissions de carbone.

Comme l’a déclaré en 2009 Jairam Ramesh, alors ministre de l’Environnement:

«Aux États-Unis et dans les pays développés, les émissions sont dues au style de vie. Pour [l’Inde], elles sont dues au développement économique»

En outre, l’Inde affirme que ses émissions par habitants resteront bien en deçà de celles des pays industrialisés durant les décennies à venir. C’est un argument qui laisse quelque peu à désirer, mais il est très entendu localement.

L’Inde ne cédera pas non plus beaucoup de terrain lors des négociations sur le commerce international tant que ses revendications au sujet des subventions agricoles dans le monde industrialisé et du commerce des services ne seront pas entendues.

Compte tenu de sa taille, l’Inde est très active sur ces questions et ses négociateurs savent se montrer particulièrement intransigeants. Même si l’Inde atteint le statut international qu’elle recherche, elle n’agira peut-être pas toujours de concert avec les puissances occidentales.

«L’Inde aura une capacité de projection militaire à l’étranger conséquente»

Pas tout à fait. Personne ne contestera que l’Inde est en train d’accroître considérablement sa force navale et aérienne. Et contrairement à la croyance populaire, ces vastes plans ne représentent pas un problème financier majeur puisque, selon les estimations récentes de la Banque mondiale, les dépenses militaires indiennes représentent moins de 3% de son PIB. Même avec la croissance économique plus lente de ces dernières années, l’Inde devrait pouvoir s’armer de manière plus qu’adéquate.

Le problème, toutefois, réside avant tout dans la manière lourde, maladroite et, encore récemment, corrompue, dont elle acquiert ces armes. Paradoxalement, les efforts réalisés pour «nettoyer» ces achats ont impliqué la mise en place de formalités bureaucratiques et légales complexes qui n’ont fait que ralentir encore un peu plus cette procédure déjà très lente.

Par exemple, la décision de remplacer les vieux chasseurs indiens par de nouveaux avions de combat multirôles est en cours de réalisation depuis plus de 5 ans, même si le nouvel avion a déjà été choisi. L’extraordinaire lenteur et complexité du processus n’augurent rien de bon quant à la capacité de l’Inde à acquérir rapidement et à déployer les forces militaires nécessaires à une projection dans la région.

Les efforts locaux pour renforcer la force militaire du pays n’ont pas eu plus de succès. Par exemple, pour palier l’obsolescence croissante de ses MiG-21, l’Inde a finalement commencé à travailler sur un avion de combat léger en 1990 après de nombreuses délibérations. Le premier prototype a volé en 2001, mais c’était 10 ans avant que les premières mesures ne soient finalement prises pour mettre en place un seul escadron pour l’armée de l’air indienne.

En outre, le moteur des avions est américain, leur système de radar a nécessité l’aide d’Israël et une partie des munitions est d’origine russe. Si l’Inde souhaite réellement devenir une force militaire de poids dans la région, il va lui falloir soit renforcer ses efforts au niveau national soit accélérer radicalement ses acquisitions militaires à l’étranger.

«Les tensions entre hindous et musulmans sont de l’histoire ancienne»

Malheureusement, non. Suite à la défaite du Bharatiya Janata Party (BJP: Parti du peuple Indien) en 2004, de nombreux intellectuels indiens laïcs se sont réjouis. Ils pensaient vraiment que l’ombre du nationalisme ethnique perdait du terrain et que le pays allait pouvoir renouer avec son pluralisme traditionnel. Mais cet optimisme, quoique compréhensible, était prématuré.

La droite hindoue, en pleine ascension dans les années 1990, vogue désormais sans gouvernail ni capitaine. Mais elle n’a pas pour autant abandonné son idéologie raciste, elle garde un nombre d’adhérents stable et certains membres du très chauvin parti hindou BJP verraient bien Narendra Modi, personnage très controversé connu pour son anti-islamisme, au poste de premier ministre.

Les électeurs indiens le trouveront sans doute trop sulfureux à leur goût, mais le simple fait que son parti le voit en candidat possible pour la plus importante élection du pays montre bien à quel point son idéologie pernicieuse est bel et bien vivante.

Par ailleurs, plusieurs petits groupes de musulmans se sont, eux aussi, radicalisés à l’extrême (que ce soit en réaction à l’intransigeance de la droite hindoue ou attirés par l’islamisme moyen-oriental). Parmi ces radicaux, plusieurs entretiennent des liens avec les organisations islamistes internationales ou basées au Pakistan, et d’autres ont même commis des actes de violence sur le sol indien.

Malheureusement, s’ils ont tiré l’alarme sur les dangers du communautarisme au niveau national, les décideurs indiens n’ont pris aucune mesure sérieuse pour freiner son ascension. Leur inaction face à ce véritable danger alimente à son tour le discours du BJP selon lequel les partis politiques laïcs sont responsables d’avoir nourri l’extrémisme.

Bien entendu, les conséquences à long terme de ce type de conflits ethniques et religieux peuvent être extrêmement dangereux. Des explosions de violence régulières et persistantes entre hindous et musulmans auraient un effet rédhibitoire sur les investissements étrangers, elles épuiseraient l’énergie des dirigeants politiques et ruineraient l’image d’État laïc et démocratique dont jouit l’Inde à l’étranger.

«L’Inde peut être l’allié le plus utile des États-Unis»

Sans doute pas. Le Président américain Bill Clinton et le premier ministre indien Atal Bihari Vajpayee ont tous deux déclaré que l’Inde et les États-Unis étaient des «alliés naturels». Pour Clinton, il s’agissait surtout de faire oublier d’importants différents. Il avait compris le besoin de reconnaissance de l’Inde et savait qu’une rhétorique amicale pouvait se montrer rapidement profitable.

L’expression n’était pas moins intéressée dans la bouche de Vajpayee. De son point de vue, s’aligner sur les États-Unis pouvait permettre d’isoler le Pakistan. Les deux pays avaient, en outre, de véritables raisons de coopérer: des valeurs démocratiques communes, le même combat contre le terrorisme islamiste et une inquiétude partagée face au revanchisme chinois.

Toutefois, une grande partie du peuple indien insiste sur le fait que le pays doive conserver une indépendance totale dans le domaine de la politique extérieure, et les responsables politiques indiens manquent rarement une occasion de mettre en avant ce problème.

Comme l’a affirmé le premier ministre Singh lors d’un important discours aux forces armées indiennes:

«Nous devons donc consolider notre propre autonomie stratégique ainsi que notre indépendance de pensée et d’action».

Cette attitude constitue une barrière de taille à la coopération. En conséquence, malgré une convergence d’intérêts, il pourrait s’avérer extrêmement difficile de forger un partenariat institutionnel avec les États-Unis.

Étant donné les valeurs et les inquiétudes qu’elle partage avec les États-Unis, la réticence de l’Inde à collaborer de manière plus étroite avec eux est étrange. Après tout, durant une bonne partie de la Guerre froide, malgré des différences idéologiques profondes et un farouche esprit d’indépendance, l’Inde fut, dans la pratique, un allié de l’Union soviétique- une relation codifiée dans le Traité de Paix, d’Amitié et de Coopération indo-soviétique.

Mais aujourd’hui, une vingtaine d’années après la fin de la Guerre froide, l’élite indienne s’est de nouveau réfugiée, inexplicablement, dans l’idée du non-alignement, sous couvert d’opter pour une «autonomie stratégique».

Le manque d’imagination de l’establishment intellectuel provient largement du manque de spécialistes expérimentés en politique extérieure. Aussi choquant que cela puisse paraître, ce pays de plus d’un milliard d’habitants ne comprend peut-être qu’une dizaine d’analystes politiques de stature réellement internationale.

D’autres facteurs sont également susceptibles de limiter la collaboration avec les États-Unis. Le système politique indien s’est de plus en plus fédéralisé et, malgré l’existence d’au moins deux partis nationaux, il est peu probable que l’un d’eux soit capable de former à lui seul un gouvernement national dans un avenir proche.

Cela implique que le parti au pouvoir en Inde sera obligé de mener une politique extérieure de compromis. En raison des exigences imposées par la politique de coalition, par exemple, le gouvernement de l’United Progressive Alliance (UPA, Alliance progressiste unie), à  New Delhi, a été obligé de reporter une décision qui autorisait les grands magasins étrangers comme Wal-Mart à investir dans le pays. De la même manière, un accord de partage des eaux prudemment négocié avec le Bangladesh a été mis à mal par les demandes d’un membre capricieux de la coalition.

Enfin, les États-Unis et l’Inde ne peuvent passer outre certaines divergences fondamentales qui les opposent. Les deux pays sont par exemple en désaccord sur la manière d’agir face aux tentatives apparentes du régime iranien pour se procurer l’arme nucléaire.

Même si la plupart des décideurs indiens s’inquiètent de cette quête de l’Iran, ils n’approuveront pas une action militaire unilatérale contre le pays. L’Inde reste dépendante du pétrole et du gaz naturel iraniens, elle abrite une importante population shiite et, par-dessus tout, elle est très mal à l’aise face à l’utilisation unilatérale de la force militaire américaine contre les régimes récalcitrants.

En fait, l’Inde se montre particulièrement préoccupée lorsque des régimes sont chassés de force du pouvoir en raison de leurs atteintes aux droits de l’Homme, comme ce fut le cas avec l’action de l’OTAN contre la Libye. Cela vient en grande partie du fait qu’elle connaît elle-même parfois des désordres internes et n’est pas toujours irréprochable dans sa façon d’y remédier.

Certes, il semble extrêmement peu probable qu’un pays quelconque puisse un jour vouloir engager une action militaire contre l’Inde pour atteinte aux droit de l’Homme, mais le sujet est néanmoins présent dans les esprits des Indiens.

À n’en pas douter, l’Inde d’aujourd’hui est bien éloignée du pays pauvre, faible militairement, socialement divisé et isolé sur le plan diplomatique qu’elle était à l’époque de la Guerre froide. Cependant, à moins que ses dirigeants ne parviennent à régler ses problèmes –de la corruption aux lourdeurs bureaucratiques, en passant par les dysfonctionnements politiques– ses espoirs de devenir un acteur majeur de la scène internationale au XXIe siècle risquent bien d’être déçus.

Sumit Ganguly

Traduit par Yann Champion

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