Monde

Etats-Unis: l'affaire Chick-Fil-A a libéré un discours homophobe dangereux

Jesse Bering, mis à jour le 17.08.2012 à 18 h 54

Depuis que le président de la chaîne américaine de restaurants de poulet frit Chick-Fil-A a déclaré son soutien au mariage selon la Bible (entre un homme et une femme), la guerre fait rage entre homophobes et pro mariage-gay. Et libère un discours haineux.

Une enseigne Chick Fil-A vandalisée à Torrance, Californie, en août 2012. REUTERS.

Une enseigne Chick Fil-A vandalisée à Torrance, Californie, en août 2012. REUTERS.

Après plusieurs semaines tendues, notre pays, [les Etats-Unis], grille désagréablement dans l’équivalent culturel de la graisse polyinsaturée. Et malgré les profits ou les avancées politiques qui ont pu être faits pendant cette débâcle Chick-fil-A, je crois que nous nous sommes tous un peu brûlés.

Comme chacun sait maintenant, toute cette ordalie—de la «Journée d’appréciation Chick-fil-A» orchestrée par [le pasteur républicain] Mike Huckabee, à la «Journée du baiser homo» qui s’en est suivie, sans oublier les experts médiatiques, les flots incessants d’articles et de points de vue publiés sur la controverse, les milliers et milliers de commentaires en ligne, les tweets au vitriol, les statuts Facebook impulsifs et les réponses tout aussi acerbes, les amitiés remises en question, les disputes passionnées en famille, tout cela! Tout cela a commencé quand le président de [la chaîne de restaurants de poulet frit] Chick-fil-A, Dan Cathy, a déclaré dans une interview accordée à Baptist Press que son entreprise était «tout à fait coupable» lorsqu’il s’agissait de souscrire à la vision biblique du mariage traditionnel.

Provoquer Dieu

Plusieurs jours après, pendant l’émission de Ken Coleman, Cathy a expliqué qu’en ce qui concernait la légalisation du mariage homosexuel,

«Je crois que nous provoquons le jugement de Dieu sur notre nation lorsque nous Le défions et Lui disons ‘Nous savons mieux que toi ce qu’est un mariage,’ et je prie pour que Dieu ait pitié de notre génération qui se montre si orgueilleuse et arrogante en s’octroyant l’audace de définir ce qu’est le mariage

La première fois que j’ai lu un article sur le sujet, je l’ai en fait trouvé vaguement drôle. Enfin, drôle un peu à la manière des Crouch, ce couple de télé-évangélistes à l'originalité qui fait mal aux yeux et qui, quand il passe sur TBN, paralyse malgré moi mon index alors que je zappe d’une chaîne à l’autre. Vous connaissez peut-être les Crouch: elle, son loulou sur les genoux, une perruque rose culminant sur le crâne et des cils de tarentule collés au visage; lui, mince, moustachu, costumé de blanc, surmonté d’une abondante tignasse poivre et sel; les deux perchés sur des trônes dorés, jacassant sur le gentil bébé Jésus tout en escroquant des veuves arthritiques du fin fond de l’Alabama dont l’expérience la plus enrichissante se limite à des interactions quotidiennes avec des poupées sans expression aux visages d’albâtre. À l’instar de ces Crouch bizarres, chez Cathy, ce magnat sudiste du poulet grillé évangélico-agressif se mettant dans tous ses états sur un sujet aussi inoffensif que le sexe des amoureux, il y a quelque chose, comment dire, d’absurde.

Les sentiments religieux de Cathy sur l’homosexualité n’ont rien de particulièrement nouveau sous le soleil bien sûr, mais qu’il soit une caricature aussi parfaite du christianisme méprisant et américanisé m’a procuré une diversion bienvenue de ce que je pouvais être en train d’écrire à l’époque. Imaginez le fils naturel d’Elmer Fudd et de la mère [du conservateur farouche] Jesse Helms, et hop, me disais-je, vous avez Dan Cathy.

Du comique au tragique

Mais là l’histoire est devenue plus inquiétante que comique. Il se trouve que Dan Cathy et son père, Truett, supervisent une «organisation charitable» appelée la WinShape Foundation. Cette fondation privée datant de plusieurs décennies est financée par les revenus de Chick-fil-A et—au grand désespoir de la communauté LGBT—elle utilise honteusement les hautes marges bénéficiaires issues de la vente de toutes ces poules massacrées pour servir les causes anti-gays, en finançant des groupes célèbres comme Exodus International et Focus on the Family.

«Et alors où est le problème?» ont répondu les supporters de Cathy quand ces faits ont été largement connus (je vais grossièrement paraphraser ce qui me semble être les principaux arguments de chacun). «La liberté d’expression est encore légale dans ce pays non? Et mince alors, un homme peut faire absolument ce qu’il veut avec son argent durement gagné aux États-Unis d’Amérique, tant que c’est légal. »

«Mais vous ne comprenez pas?» a rétorqué l’autre camp. «Il ne s’agit pas ici de la liberté religieuse d’un patron, ou de son droit à émettre son opinion et à investir dans ses causes politiques préférées. Il s’agit de notre empressement dérangeant à fréquenter une entreprise qui dépense si effrontément ses fonds dans des campagnes d’incitation à la haine et dont le président croit sincèrement que Dieu exercera sur nous sa terrible vengeance pour punir la tolérance croissante de ce pays envers les homosexuels.»

Du business model raciste au business model homophobe

Au cas où cela ne serait pas déjà parfaitement clair, je me situe fermement dans le deuxième camp. C’est-à-dire du bon côté, de ceux qui sont sains d’esprit. Je vous l’accorde, c’est vrai, techniquement, Cathy et ses compatriotes de Chick-fil-A ne violent les droits civiques de personne. Au contraire, comme l’ont expliqué de nombreux démocrates et républicains, Cathy gère son entreprise Chick-fil-A dans le respect le plus total du plus pur esprit américain. Mais le problème, ce n’est pas le sens des affaires de Cathy. Le problème, c’est plutôt qu’il se montre très américain dans un autre sens, qui ne fait pas franchement honneur à notre pays.

À une certaine époque, il n’y a pas si longtemps, les chefs d’entreprises des États du Sud investissaient fièrement leurs richesses dans des causes ségrégationnistes. Ces stratégies d’investissement (et leurs fruits politiques) contribuaient à maintenir les «Négros» à leur place de citoyens de seconde zone. Et à l’instar du soutien enthousiaste de Chick-fil-A par la «majorité morale,» les business models racistes de ces ségrégationnistes ralliaient les conservateurs sociaux locaux.

Tout comme l’utilisation éhontée par la WinShape Foundation des revenus versés par Chick-fil-A pour soutenir les efforts du Family Research Council ainsi que de nombreuses autres organisations anti-gays désignées comme des groupes d’incitation à la haine par le Southern Poverty Law Center, la position publiquement ségrégationniste d’un citoyen blanc et fortuné, disons en 1960 dans le Mississippi ou le Tennessee, et sa décision de verser les bénéfices de son entreprise à des causes politiques racistes, étaient non seulement parfaitement légales mais saluées par la plus grande partie de ses consommateurs. Après tout, à l’image du mariage homosexuel d’aujourd’hui, les droits des noirs étaient un «sujet politique.»

Les gens évoquaient des «convictions personnelles» pour dire si les noirs devaient voter, épouser des gens de couleur différente, boire aux fontaines publiques, se baigner dans les piscines municipales, aller à l’école avec des enfants blancs ou s’asseoir à l’avant des autobus. Ceux dont les «convictions personnelles» étaient que les noirs devaient être socialement mis en quarantaine, à l’écart des blancs, ne ressentaient absolument aucun besoin de s’excuser. Les gens avaient «le droit d’avoir leurs opinions.»

Les con(victions personnelle)s

Heureusement pour les Afro-américains, le gouvernement des États-Unis, dont la conscience sociale croît lentement mais sûrement, a fini par rallier leur camp et peser de tout son poids dans leur infatigable croisade contre le sectarisme et les préjugés. Des lois fédérales sur les droits civiques ont efficacement rendu obsolètes les «convictions personnelles» de ceux qui persistaient à voir les noirs comme des êtres inférieurs, rendant «l’opinion» de ces gens absolument hors de propos dans le domaine de ce que les Afro-américains avaient ou n’avaient pas le droit de faire dans notre société.

En d’autres termes, les racistes furent dépouillés de leur voix démocratique—ce qui était une excellente chose, car il est clair encore aujourd’hui que de nombreux Américains blancs pensent toujours que les noirs leur sont intrinsèquement inférieurs. Le racisme persiste, mais au moins les racistes ont-ils été neutralisés politiquement. Ce qui n’est pas le cas des homophobes, en revanche (avant de m’inonder de jérémiades sur l’inadaptation sémantique de l’appellation homophobe, sous prétexte qu’on n’a pas «peur» des gays mais plutôt qu’on n’est pas d’accord avec le «style de vie gay,» n’hésitez pas à remplacer le terme par «trou du cul sectaire»).

Évidemment, il y a ce petit problème de Dieu, si souvent dénominateur commun des conflits humains. Le sermon ronflant de Cathy sur les dangers de courroucer cet irritable arbitre de nos âmes trouve un écho chez la droite religieuse. Analysons donc les paroles de Cathy pour tenter de mieux comprendre leur attrait:

«Je crois que nous provoquons le jugement de Dieu sur notre nation lorsque nous Le défions et Lui disons ‘Nous savons mieux que toi ce qu’est un mariage,’ et je prie pour que Dieu ait pitié de notre génération qui se montre si orgueilleuse et arrogante en s’octroyant l’audace de définir ce qu’est le mariage 

Cathy fait au moins l’effort de commencer par «Je crois,» mais à part cela, à mes yeux c’est là le discours éculé d’un homme très peu habitué aux textes qui n’ont pas été (hum hum) dictés par le Tout-Puissant, et qui est par conséquent passé à côté de tant d’auteurs infiniment plus talentueux et intelligents, de ceux qui sont plus dévots que bigots.

Croire ou penser

De chaque côté de ce fossé moral béant divisant progressistes et conservateurs, crevasse qui s’est élargie de plusieurs nouveaux mètres avec ce séisme surprise provoqué par Chick-fil-A, les tournures de phrase rhétoriques que nous propose le scénario apocalyptique de Cathy prennent une signification très différente. Par exemple, pour les progressistes, «orgueilleuse» se lit dans ce contexte «qui a des connaissances scientifiques de base,» «arrogante» se traduit peut-être mieux par «ouverte d’esprit» et «audace» signifie simplement «le courage de penser par soi-même.»

Dans mon premier livre, The Belief Instinct, j’explique comment les études scientifiques montrent que le cerveau humain crée le sentiment subjectif d’un Dieu moralement inquiet qui nous «communique» son mécontentement au moyen de catastrophes naturelles et autres calamités (notez que dans des cas comme celui de Cathy nous mettant en garde contre l’ire divine, le croyant ne demande jamais exactement comment Dieu provoque ces événements naturels, mais seulement pourquoi). Aussi réel qu’il puisse sembler, Dieu est presque certainement uniquement dans notre tête—illusion cognitive complexe introduite par des forces évolutionnistes crétines.

Dieu s'en fout de vous

En tout cas, les chances qu’il y ait un Dieu exagérément obnubilé par les comportements sexuels d’une créature en particulier, d’un primate glabre, parmi les milliards d’espèces différentes qui aient jamais marché, volé, rampé, glissé ou sauté sur cette Terre, sont tellement minuscules que caresser cette idée nécessite un prodigieux degré d’égocentrisme. En réalité, c’est pour qualifier ça, M. Cathy—cette hypothèse faiblarde qui est la vôtre que les êtres humains sont l’épicentre de la vie sur cette planète—que la plupart des progressistes utilisent le mot «arrogance

Mon autre livre, Why Is the Penis Shaped Like That?: And Other Reflections on Being Human, est un recueil d’essais abordant principalement la science de la sexualité humaine. J’y joue le rôle de guide dans un certain nombre de zones de recherches particulièrement pertinentes par rapport aux ruminations de Cathy sur l’égalité des mariages. Il s’agit des origines acquises de l’orientation sexuelle, des processus mentaux probablement à la base de l’homophobie, et des taux étonnamment élevés de dépression et de suicides chez les jeunes homos.

Bêtes et méchants. Et très bêtes.

L’une des grandes frustrations des auteurs scientifiques est que, bien souvent, nous prêchons des convertis. Les gens qui ont réellement besoin qu’on leur montre des informations scientifiques critiques sur l’homosexualité sont, franchement, soit trop peu intelligents pour comprendre les recherches, soit, et c’est moins pardonnable, bien assez futés, mais se battent l’œil des profondes complexités de la psychologie humaine et n’ont pas envie d’apprendre.

Dans de nombreux domaines scientifiques, ces nullards du cerveau et autres paresseux de l’intellect sont faciles à ignorer, même lorsqu’ils font étalage d’une remarquable naïveté. Ne pas connaître la composition chimique de l’eau, par exemple, est certainement très triste, mais ce genre d’ignorance est généralement parfaitement inoffensive. En revanche, pour ce qui concerne les notions scientifiques de base de l’orientation sexuelle, l’ignorance peut s’avérer sinistre. La connaissance n’a peut-être pas raison de la haine dans tous les cas, mais pour la plupart des individus raisonnables, elle a tendance à faciliter l’humanité.

Au cas où vous ne seriez pas convaincu par les dangers de la bêtise, voici un échantillons de tweets publics que j’ai exhumés en associant des épithètes qualifiant les gays et le nom de «Chick-fil-A» (essayez vous-mêmes sur Twitter; le concentré de haine est infini. Sinon il y en a plus ici). Je dois vous avertir que cette liste fait froid dans le dos, surtout si vous, ou quelqu’un que vous aimez, votre enfant par exemple, est gay ou lesbienne. Mais pour ceux d’entre nous qui vivent la plupart du temps entourés de gens normalement intelligents et gentils, il est facile de ne pas se rendre compte de l’hostilité que doivent affronter les gays et les lesbiennes dans la société américaine.

Je crois aussi qu’il est important d’être conscient de la manière dont les proclamations religieuses de Cathy—peu importe son charabia «aime le pécheur, déteste le péché,» peu importe la question de la liberté d’expression—se traduisent vraiment pour une population toujours prête à sauter sur l’occasion de déshumaniser ses éléments les plus vulnérables. En impliquant que Dieu considère que les homosexuels, c’est le mal, Cathy a annoncé l’ouverture de la chasse contre nous.

De la haine à l'état pur

C’est la société qui est malade, pas les minorités sexuelles. Et le plus tragique dans cette incroyable explosion culturelle impliquant une chaîne de poulet et les droits des gays, c’est que d’innombrables adolescents et jeunes adultes homos—et il faut me prendre au mot littéralement, car je soupçonne que beaucoup d’entre eux auront envie de se retirer de façon permanente dans leurs placards après un incident aussi infect que celui-là—ont regardé en silence, terrorisés, tout son déroulement.

Pour eux, chaque personne fièrement présente à la «Journée d’appréciation de Chick-fil-A», sans parler de ceux qui se penchent à la fenêtre de leurs voitures pour hurler «pédés!» ou «gouines!» aux couples gays qui se baladent ou s’embrassent, était un rappel concret de leurs très bonnes raisons d’avoir peur dans ce pays (et pendant ce temps nous tentons de les convaincre que «Ça s'arrange.»)

Alors sachez ceci: de la perspective muette de tous les jeunes de 15 ans pétrifiés et placardisés (après tout moi aussi j’en ai été un), vos motivations pour vous ranger derrière Chick-fil-A ne font aucune différence, absolument aucune. La seule chose qu’ils voient, c’est votre haine à l’état pur.

Que le 1er août 2012 reste dans les mémoires comme une journée d’infamie et de honte nationale. Ce jour-là, dans tout le pays, de jeunes gays en danger ont vu une file interminable et pharisaïque d’Américains s’enrouler encore et encore autour des franchises de Chick-fil-A de tout le territoire. Et dans cette rare agglutination de la majorité morale, ils ont entraperçu la présence vivante et organique d’une force brutale dont le seul objectif est de les tyranniser pour les forcer à emprunter l’une de trois directions tout aussi catastrophiques les unes que les autres: celle de l’imposture du mariage hétérosexuel (et de la duperie d’un(e) conjoint(e) de sexe opposé); la vie refoulée d’un moralisateur hypocrite, ou le chemin de la réclusion sociale virginale.

Je veux adresser un message à tout jeune LGBT qui a été à juste titre ébranlé par cette déprimante affaire: si ces «styles de vie» sont préférables aux yeux de la droite religieuse au «style de vie alternatif» qui consiste à vivre honnêtement et ouvertement avec la personne que vous aimez, dans les liens du mariage, alors qu’ils aillent se faire foutre. Oh, et au fait, si vous êtes l’un de ceux-là: bien profond.

Jesse Bering

Traduit par Bérengère Viennot

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