[L'Amérique en France 1/5] C’est pas le Diable qui a fait les péquenauds du Westarn

Le festival Réal'Croche, à Réalmont / Elise Costa

Le festival Réal'Croche, à Réalmont / Elise Costa

Mirande, village du Gers paumé, accueille chaque année 170.000 visiteurs pour le plus grand festival country d'Europe.

Premier chapitre de notre série consacrée à l’Amérique en France.

Voici comment les choses ont démarré: il y a deux étés de ça, il m’avait suffit de suivre les Harley Davidson à la sortie de la nationale 21 pour me rendre à Mirande, un village du Gers paumé au milieu des collines de tournesols qui accueille chaque année 170.000 visiteurs pendant quatre jours au mois de juillet.

«De quoi renflouer les caisses des hôtels de la commune», avais-je écrit dans mes notes de l’époque. Selon les organisateurs, il s’agit du plus grand festival country d’Europe. Selon un gars rencontré en chemin, il s’agit surtout d’une vaste machine à biftons.

Car il faut dire qu’à Mirande, tout l’Ouest américain tient sur une vingtaine de kilomètres carrés: après avoir déboursé trente euros pour l’entrée sur le site, vous pouvez assister à des concerts de bluegrass et traînasser du côté des stands croulants sous les chapeaux de cowboy, bandanas et revolvers en plastique.

Des clubs de danse western venus de cinq ou six départements différents s’affrontent sur le plancher pour remporter le grand concours de l’après-midi. «Swinging Doors», «Days Go By», «On A Good Night»… Le nom des équipes sonne comme des mauvaises traductions de titres de Dick Rivers.

Plus américain que l'Amérique

Des pères de famille arborant un tatouage d’Indien sur l’avant-bras achetent des tee-shirts « tête de loup qui renifle le cul d’une licorne» ou je ne sais quel autre cauchemar puisé dans un dreamcatcher et les pépés en jupe de cuir ras-la-charrette et en santiags fument des cigarettes à l’ombre des parasols de PMU… De quoi faire passer Willie Nelson pour un Apollon du sud-ouest.

Pour le souvenir, le photographe local peut même immortaliser Pépé avec rifle, Stenson, et bannière étoilée en arrière-plan. Une bonne vieille célébration kitsch de la culture outre-Atlantique.

Autant dire qu’il y a deux étés de ça, le soleil m’avait moins cogné sur le ciboulot que le festival country de Mirande: ce truc était pas loin d’enterrer les bals populaires. Qu’est-ce qui se passait, au juste, avec l’Americana rural en France?

Prenons les choses autrement: pensez-vous que, quelque part même au fin fond du Kentucky, un quidam en chaise roulante se balade avec écrit dans le dos «A LA RECHERCHE D’UNE FEMME PRÊTE A PARTAGER LA PASSION DU COWBOY ET DE LA COUNTRY MAIS AUSSI LES MOMENTS LES PLUS DURS (MALADIE DES OS DE VERRE: 520 FRACTURES ET 260 OPÉRATIONS)»? Parce que bon sang, certains frenchies arriveraient à dégoter un passeport américain rien qu’en se pointant à l’ambassade.

La danse country, pas fait pour draguer

C’est comme ça que par un heureux concours de circonstances, je me pointais par une après-midi de juillet dans le salon de coiffure de Jeanine*, une albigeoise respectable aux ongles laqués de vernis doré qui fréquente les festivals country depuis près de dix ans.

«Jamais j’arrêterai la danse country! Ce qui me plait le plus, c’est le rythme. Et les chorégraphies, c’est très bon pour la mémoire. Pas d’Alzheimer comme ça. A Montdragon, il y a un vrai mordu de country, il a 82 ans et un visage de poupon… Ah ça, il m’espante (1)! Il est pas près d’avoir l’Alzheimer, lui. Ca fait travailler les jambes aussi. T’es pas obligé de t’inscrire à un club, à la rigueur tu peux allumer ton internet, chercher à Youtube, et t’entraîner tout seul.»

La choses se corsent quand je comprends que Jeanine a à peu près autant d’intérêt pour les Etats-Unis qu’un rédac-chef pour l’eau plate. Elle n’irait pas même si on lui payait le billet d’avion. Elle leur est reconnaissante pour la musique –de la même manière qu’elle le serait à la France pour avoir produit Claude François– mais cela ne va pas plus loin. Cette indifférence totale pour le nouveau monde se vérifiera à de nombreuses reprises dans les autres festivals de country que j’ai pu faire.

Au fond du salon, la jeune apprentie pose des bigoudis sur une tête à coiffer. Jeanine poursuit son histoire tout en peignant une cliente qui n’a presque plus de poil sur le caillou:

«Dans les festivals country, tout le monde danse, en famille, entre amis... On ne regarde pas comment on est habillé, pas comme pour la danse de salon. C’est convivial. Pas fait pour draguer. L’autre jour, un type a voulu danser avec moi, je lui ai dis: «Va trouver une cochonnaille si tu veux, mais tu me mets pas la main aux fesses mon salaud». J’étais avec un homme qui aimait le sexe avant. La danse country, ça me plait parce qu’on ne se touche pas.»

Elle m’explique que la prochaine fois, elle se rendra avec une amie au festival Réal’Croche, à Réalmont parce que «les festivals country c’est toujours dans des petits villages comme Réalmont que ça se passe, jamais dans des trucs comme Albi, notez-le ça!».

Le succès fou du honky-tonk

Le festival country de Réalmont, façon honky-tonk en plein air, c’est 3 tonnes et demie de frites, 120.000 euros de budget, 210 bénévoles, et 4 punks adolescents qui baguenaudent près de la scène principale. Pas grand chose à voir avec Mirande niveau infrastructures.

En 2012, c’était les quinze ans. Pour l’occasion, les organisatrices, Aline Carme et Florence Boutonnier, avaient convié des Indiénistes –des personnes qui vivent comme des Indiens une bonne partie de l’année– à se produire en spectacle.

«La première édition, on s’en souvient tous, c’était le soir où l’on a gagné la coupe du monde en 1998. Il y avait des écrans géants dans la rue. On a eu du bol, il y a eu plus de 3.000 personnes ce soir-là. Ca ne s’est pas arrêté depuis», raconte Aline.

«Florence arrête cette année. C’est un boulot monstre. Je sais que pendant quatre jours, je vais dormir quatre heures par nuit. Ce soir, on est déjà en rupture de stock. On a du aller chercher de la viande à la dernière minute. Comment savoir qu’il y aurait autant de monde?»

Il est 22h, et le groupe live Rusty Legs n’arrive pas à épuiser les groupies venues faire du line-dance sur la place du village bordée de guirlandes lumineuses multicolores.

Une musique d'immigrées qui appartient à tous

«Je ne sais pas pourquoi la country marche si bien en France (2). Ca a explosé il y a dix ans je dirais. Il y a trois ans, le consul américain de Toulouse est venu ici, il n’a pas su l’expliquer non plus. Ce que je crois, c’est que l’histoire est pour nous. La Fayette est allé aider les Américains, tu vois? C’est un amour mutuel», ajoute Aline avant de saluer Grenouille, un mec engagé pour assurer la sécurité du festival.

Mais si on lorgne du côté de l’histoire, alors ce que je commençais à croire, c’est que la musique country est aussi une musique d’immigrés, née du yodel germanique, mélangée -entre autres- aux cordes mélancoliques de la steel guitar hawaïenne, au violon irlandais et au banjo africain, et qui a ensuite prospéré «grâce au dur labeur et à l’opportunité américaine», comme disait Hank Williams. Ce que je commençais à croire, c’est qu’au final la country appartient à tout le monde: elle n’annonce pas le déclin des bals populaires, elle annonce leur renouveau.

Restait que l’idéologie cowboy ne pouvait être unidimensionnelle.

C’est comme ça que je me suis retrouvée à pousser jusqu’à la route sans nom qui mène au ranch de bisons des Cévennes.

Elise Costa

A suivre: Venez vous faire sauter la cervelle dans le Westarn !

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*Le prénom a été changé

(1) Expression du Sud qui signifie «sidérer, épater». Retour à l'article.

(2) A noter qu’il existe un regain pour l’Americana rural aux Etats-Unis mêmes. Retour à l'article.

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