Monde

Il faut sauver les républicains

Jacob Weisberg, mis à jour le 04.06.2009 à 9 h 14

La recette: d'abord virer Cheney. Puis appeler David Cameron à la rescousse.

L'émergence de Dick Cheney comme chef de l'opposition réjouit deux groupes distincts: un tout petit et qui ne cesse de se réduire, et un autre groupe, déjà grand, en pleine croissance. Le premier est celui des conservateurs radicaux, dont l'ancien vice-président est le tribun ronchon. Le second est celui des démocrates, pour qui Cheney est la face maussade d'un parti minoritaire et qui entend bien le rester, d'un conservatisme réduit à sa seule base et qui ne peut gagner.

Les seuls à ne pas se satisfaire de la prééminence de Cheney sont les membres de ce groupe persécuté, en plein déclin, pas même une faction, que l'on appelle les républicains modérés. Colin Powell a défendu avec brio ce point de vue anachronique dans Face the Nation dimanche dernier. «Si nous ne nous ouvrons pas davantage, le parti se retrouvera bientôt assis sur une base des plus étroites», a-t-il déploré, avant de proposer que le parti républicain, après avoir tout perdu, entreprenne une analyse des faits dans laquelle ses dirigeants évalueraient avec franchise ce qui a bien pu aller de travers.

C'est une question de bon sens, et pourtant, six mois après leur résultat électoral catastrophique, les républicains préfèrent encore l'immolation à l'examen de conscience. Au cours de son plus récent meeting, le Republican National Committee a passé son temps à débattre de la manière la plus drôle de qualifier les démocrates de «socialistes». Après le changement de camp du sénateur républicain de Pennsylvanie Arlen Specter, qui a permis aux démocrates d'atteindre une majorité quasiment à toute épreuve, Jim DeMint, de Caroline du Sud, a déclaré qu'il préférait avoir 30 républicains fidèles à leurs principes au Sénat que 60 qui ne le seraient pas. Attendez! Et pourquoi pas 25 sénateurs vraiment bourrés de principes? Ou 15, pendant qu'on y est? À droite, très peu ont ouvertement reconnu la profondeur du problème, sans parler de la nécessité de repenser complètement le parti républicain s'il veut redevenir viable.

Entamons donc la série des reproches à leur place. A l'époque de Reagan, on disait que les démocrates traquaient les hérétiques alors que les républicains cherchaient des convertis. Aujourd'hui, c'est l'inverse. La campagne de 2008 de John McCain, issu de l'aile raisonnable du parti républicain, illustre à quel point même les penseurs indépendants du parti se laissent contaminer par la fièvre paranoïaque du plus grand nombre. McCain a été mis sur la sellette dans chaque foyer d'activisme, notamment sur le chemin de Minneapolis où il s'est entendu dire qu'il ne pouvait pas choisir Joe Lieberman comme colistier. Quand le mouvement en a eu fini avec lui, McCain était dépouillé de tout attrait aux yeux des plus modérés. Les tests décisifs sur des questions comme les impôts, l'avortement, les armes à feu et l'immigration aggravent les difficultés démographiques à long terme du parti. En bref, la proportion de familles blanches, de classe moyenne, rurales et de banlieue, qui vont à l'église tous les dimanches et sont les plus susceptibles de voter à droite s'amenuise. Les Latinos, les Asiatiques et les jeunes qui aiment le moins les républicains sont ceux qui votent le plus.

Aussi impressionnants que paraissent les défis des républicains, tout espoir n'est pas perdu. Les deux partis ont été déclarés morts bien trop souvent pour que quiconque puisse programmer un enterrement. La manière dont les centristes démocrates sont passés de la marginalisation à la prééminence au sein de leur parti à la fin des années 1980 et au début des années 1990 est un exemple encourageant pour les républicains. Après la réélection de Reagan en 1984, les libéraux ont commencé à reconnaître que la coalition du New Deal ne fonctionnait plus pour les élections présidentielles.

En 1985, le Democratic Leadership Council fut fondé pour servir de contrepoids au libéralisme des groupes d'intérêt qui dépensaient sans compter. Les Nouveaux démocrates prônaient la responsabilité fiscale et personnelle, et des politiques basées sur le marché. Ils soutenaient des politiciens non-idéologues, encore capables de gagner dans le sud et dans l'ouest du pays. Cette approche a débouché sur une situation proche de la guerre ouverte à l'intérieur même du parti et à une victoire présidentielle en 1992.

Autre exemple encourageant pour la droite: le parti conservateur britannique, sur le point de revenir au pouvoir après 12 ans de traversée du désert. David Cameron, qui a pris la tête du parti en 2005, s'est efforcé de séduire les modérés et de dépoussiérer l'image vieillotte de son parti (et il n'est pas aidé par le scandale impliquant des députés conservateurs qui auraient utilisé leurs indemnités parlementaires pour des dépenses comme draguer les douves de leur manoir). Tout en se conformant aux anciennes valeurs comme la libre entreprise, la famille et les libertés individuelles, Cameron s'est adapté à la démographie et aux valeurs changeantes de la Grande-Bretagne en donnant à son parti une tournure pro-environnementale, gay-friendly et bienveillante envers les immigrants. À l'instar des démocrates, il a fallu du temps et des défaites électorales aux Tories pour se reconstruire. Mais une fois cette étape franchie, ils ont refait surface sous les traits d'un rival nouveau.

En termes politiques, il est plus facile de voir ce qu'un parti républicain viable devrait retrancher que ce qu'il devrait ajouter. Il est plus que temps d'abandonner son époque Gingrich, sa rhétorique pseudo-libertaire et anti-gouvernementale, et d'accepter le vaste consensus social derrière l'impôt progressif, la sécurité de la retraite, les mesures de ralentissement du réchauffement climatique et le rôle du gouvernement dans le système de santé. Il pourrait aussi arrêter de défendre la torture. Il lui faut adopter une approche neutre ou consensuelle des grandes questions sociales-le mariage gay, l'avortement, et les cellules souches-comme l'ont fait les démocrates au sujet du contrôle des armes à feu et de la peine de mort.

Un «moment Sister Souljah» [répudiation par un homme politique d'un appui gênant, comme celle de l'activiste Sister Souljah par Bill Clinton lors de sa campagne présidentielle en 1992] ne serait pas de trop. Il serait de bon ton qu'un dirigeant respectable du parti envoie rapidement balader un personnage en marge symbolisant l'intolérance de la droite religieuse-au hasard Jerry Falwell Jr., dont la «Liberty» University a récemment exclu le Club démocrate du campus.

L'ouverture du gouvernement par Obama crée l'occasion pour le parti républicain de proposer une alternative plus épurée prévoyant davantage d'espace pour l'entreprise privée, l'initiative individuelle et la croissance dynamique. Une réforme fiscale privilégiant l'efficacité, du genre de celle soutenue par Reagan en 1986, constituerait une grande avancée dans le domaine des réductions fiscales non financées. Après Obama, les républicains doivent essayer d'obtenir les voix des minorités, à la fois par le biais des réformes des politiques d'immigration favorisées par Bush et par le type de politiques de responsabilisation associées à Jack Kemp, récemment décédé. Leur principal atout pourrait être une carte qu'aucun Bush n'a jamais osé abattre: des chèques-éducation pour les pauvres. Dans le domaine de la santé, ils pourraient soutenir un système subventionné d' «individual-mandate» [obligeant tous les particuliers à contracter une assurance maladie, même quand elle n'est pas fournie par l'employeur] pour proposer une alternative aux projets démocrates qui auront tendance, à terme, à se changer en système «single-payer» [assurance maladie centralisée].

Les républicains doivent apprendre à fonctionner à nouveau comme une force conservatrice, dans le sens traditionnel du terme tel que Burke l'entendait. Ils doivent s'approprier Internet et s'en servir comme d'un outil d'organisation politique. Il leur faut recruter de nouvelles têtes et laisser entrer un peu d'air frais dans leurs conversations suffocantes.

Ou alors, ils peuvent choisir de continuer avec Dick Cheney.

Jacob Weisberg

Traduit de l'anglais par Berengère Viennot

Image de une: Dick Cheney à la chasse, dans le Dakota, en 2002. REUTERS.

Jacob Weisberg
Jacob Weisberg (43 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte