Monde

Le mariage de Poutine et de l'Eglise orthodoxe à l'épreuve de Pussy Riot

Henri Tincq, mis à jour le 04.09.2012 à 12 h 04

L’accusation de «profanation» contre les trois punkettes qui avaient manifesté contre Poutine dans une cathédrale de Moscou traduit les liens entre le régime et la puissante Eglise russe.

Prestation des Pussy Riot en avant-première d'un concert du groupe américain Faith no More, le 2 juillet 2012 à Moscou. REUTERS/Sergei Karpukhin

Prestation des Pussy Riot en avant-première d'un concert du groupe américain Faith no More, le 2 juillet 2012 à Moscou. REUTERS/Sergei Karpukhin

Nadejda Tolokonnikova, 22 ans, Maria Alekhina, 24 ans et Ekaterina Samoutsevitch, 29 ans, sont les trois jeunes femmes du groupe punk Pussy Riot menacées de prison après avoir chahuté, le 21 février 2012, devant l’iconostase de la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, et avoir proféré, dans ce lieu sacré, des slogans anti-Poutine. Le verdict de leur procès est attendu pour le 17 août. Le 7, le procureur a requis contre elles une peine de trois ans de camp de travail pour hooliganisme, incitation à la haine religieuse et atteinte aux convictions des croyants.

La sévérité de ce réquisitoire tient à la politique de fermeté de Vladimir Poutine qui entend réprimer toute forme d’opposition, y compris les plus inoffensives comme celle-ci. Cette affaire de Pussy Riot traduit surtout la collusion entre l’Etat poutinien et la puissante Eglise orthodoxe de Russie.

Dès que le groupe punk a manifesté dans la cathédrale du Christ-sauveur, symbole de la renaissance de l’Eglise russe après la période soviétique, le patriarche Kyrill de Moscou a volé au secours de Vladimir Poutine et fait se lever un immense cri de protestation contre un simple chahut qu’il n’a pas hésité à qualifier de «profanation» et de «blasphème».    

Il a lancé des pétitions pour que le parquet fasse preuve de la plus grande sévérité contre les trois jeunes femmes arrêtées. A son appel, une manifestation rassemblant plusieurs dizaines de milliers de fidèles orthodoxes a également eu lieu à Moscou. Des partisans célèbres du régime comme le cinéaste Nikita Mikhalkov y ont pris part et exalté la «mission» de la Russie, appelée à dire au monde une parole nouvelle, mais qui déchaîne inévitablement des forces hostiles!

Division dans les rangs du clergé

Le dimanche après Pâques, le patriarche a encore fait célébrer un office religieux dans toutes les cathédrales de Russie pour réparer l’offense, «pour la défense de la foi et des choses sacrées qui ont été profanées».

Dans le conflit qui oppose Vladimir Poutine aux forces démocratiques, ouvert par les manifestations de décembre 2011 contre des élections législatives truquées, la hiérarchie de l’Eglise orthodoxe a clairement pris le parti du pouvoir. Le patriarche était absent de Moscou lors des manifestations contre les fraudes et il est resté longtemps silencieux, alors même que, dans les rangs du clergé, se faisaient entendre des points de vue favorables aux démocrates.

A son retour fin décembre, le patriarche s’est adressé d’abord au Kremlin, puis après quelques jours aux contestataires, les appelant tour à tour au respect de l’ordre et à l’unité nationale. Il s’est posé en arbitre suprême de la nation et a fait taire les voix dissidentes dans son clergé.

Son discours a basculé plus nettement en février, en pleine campagne présidentielle. Le patriarche Kyrill a reçu Vladimir Poutine lors d’une rencontre au monastère de Saint-Daniel, le siège du patriarcat. Il a expliqué que lorsque Vladimir Poutine est arrivé au pouvoir à la fin des années Eltsine (années 1990), le pays était dans un état de délabrement comparable à celui qu’il avait connu lors des plus grands cataclysmes de son histoire, le «Temps des troubles» au XVIIe siècle, l’invasion napoléonienne, puis la seconde guerre mondiale. «Vous avez accepté le pouvoir, a dit le patriarche Kyril, dans cette situation de troubles et vous avez eu le mérite personnel d’avoir miraculeusement redressé la Russie».

Le capital symbolique de l'Eglise russe

Et Poutine de répondre en substance: «l’Eglise en a tellement fait dans son histoire qu’on a tous une dette envers elle». Au mois de mai dernier, le jour de l’intronisation de Vladimir Poutine pour son nouveau mandat de président, un office a été célébré dans la cathédrale où le patriarche était présent.

Selon la Constitution de 1993, la Russie est un pays laïque, un pays de «séparation» entre le religieux et l’Etat, et pluriconfessionnel. Elle reconnaît quatre cultes qualifiés de «traditionnels», l’orthodoxie, l’islam, le judaïsme, le bouddhisme. Dans la réalité, l’Eglise orthodoxe a de très loin la première place. Elle est présente à tous les niveaux de l’Etat et est une puissance dans l’Etat.

Avec ses 130 millions de fidèles, le patriarcat de Moscou demeure la seule entité juridique à couvrir l’entier territoire ex-soviétique, des Pays Baltes au Caucase, en passant par l’Ukraine. C’est en faisant valoir cette puissance de rayonnement, en activant la présence russe dans la diaspora à l’étranger, que le patriarche de Moscou s’est rendu incontournable, y compris pour Poutine. Et la coopération entre l’Etat et l’Eglise a atteint en Russie un point qu’on peine à imaginer dans un autre pays laïque comme la France.

D’un côté, l’Etat, qui n’a pas beaucoup de légitimité, a besoin du capital symbolique de l’Eglise. Il fait tout pour s’attirer son soutien, courtiser sa hiérarchie. Localement, les fonctionnaires traitent l’Eglise comme si elle était encore une Eglise d’Etat et comme si elle avait le monopole de tout ce qui touche à la religion. Par exemple, faut-il construire une mosquée ? Je vais en parler à l’évêque, répond le fonctionnaire local…

Les grandes chaînes de télévision, toutes contrôlées par le pouvoir, prennent la défense de l’Eglise quand elle est attaquée —comme dans l’affaire Pussy Riot—, avec parfois la lourdeur de la propagande soviétique.

De l’autre côté, l’Eglise s’identifie aux idéaux patriotiques de la nation et incarne sa continuité historique. Elle est dotée d’une légitimité sans comparaison dans le passé: elle était accusée au début des années 1990 de compromission avec le pouvoir soviétique. Aujourd’hui elle se présente avec sa cohorte de martyrs canonisés et ses lieux de culte détruits et reconstruits.

Des critiques contre la cléricalisation de la société russe

L’Eglise ne remet pas en cause le principe constitutionnel de laïcité. Elle n’a pas la prétention de redevenir religion d’Etat, mais elle veut jouer un rôle de premier plan. Elle a récupéré l’essentiel de sa liberté et de ses biens, jouit de bénéfices matériels considérables,  revendique toujours plus d’avantages dans le domaine fiscal, la restitution complète de son patrimoine religieux confisqué en 1917. Elle revendique aussi des aumôneries à tous les niveaux de la société. Puis un enseignement de la religion orthodoxe dans l’armée et à l’école assurée par des prêtres.

Ce rôle actif de la religion est souhaité par l’Eglise —autant que par l’Etat— dans des domaines comme la moralisation de la vie publique, l’éducation morale de la jeunesse, la lutte contre la drogue et l’alcoolisme, le sort des détenus, la conservation du patrimoine culturel, etc. Eglise et Etat sont également associés dans le renforcement de l’influence russe à l’étranger dans les pays d’émigration et de diaspora: l’Etat russe vient d’acquérir à Paris dans le septième arrondissement, à l’angle du quai Branly et de l’avenue Rapp, l’ancien siège de Météo-France, appelé à devenir une cathédrale, un séminaire et un centre culturel russes.

Cette collusion entre l’Eglise et l’Etat provoque aujourd’hui en Russie des interrogations et des critiques: chez des intellectuels orthodoxes qui ont ouvert un site connu, appelé «Orthodoxie - le monde» (Pravmir), chez des prêtres, et dans des courants laïques qui critiquent la cléricalisation de la société russe et l’ingérence de l’Eglise dans les affaires publiques.

L’Eglise est en train de perdre en popularité ce qu’elle a gagné en puissance et en influence. Du fait même de sa proximité avec le pouvoir politique, la méfiance qui se manifeste aujourd’hui contre Poutine commence à rejaillir sur l’Eglise.

Enrichissement personnel du patriarche

Des critiques fusent contre l’enrichissement personnel du patriarche, présenté comme une personnalité ouverte et moderne à son élection en 2009, contre ses propriétés comme la nouvelle résidence qu’il a fait construire à Peredielkino, contre son autre résidence au bord de la Mer noire ou l’appartement qu’il possède dans un quartier de l’ancienne nomenklatura au centre de Moscou, son goût pour les grosses Mercedes noires, ou les montres de valeur.

L’affaire du happening de Pussy Riot dans la cathédrale du Christ-Sauveur a fait ressurgir toutes sortes de polémiques. Dans les médias indépendants —comme la chaîne de télévision Dojd ou une station de radio comme Echo de Moscou,  dans quelques journaux ou sur Internet, se pose de plus en plus souvent la question: l’Eglise n’a-t-elle pas laissé passer sa chance? N’est-elle pas en train de se couper de l’intelligentsia, comme elle l’avait fait au XIXe siècle?

Ainsi, après avoir subi la plus terrible des persécutions à l’époque soviétique, l’Eglise est à nouveau tentée par le repli national et cherche à renouer avec une histoire de prestige et de pouvoir. Elle est face à deux options: soit elle continue, au risque de se marginaliser, à rejouer ce qu’on appelle en orthodoxie la «symphonie byzantine» —l’alliance du trône et de l’autel, de l’empereur Poutine et du patriarche Kyrill, en feignant d’ignorer la dégradation de la situation du pays. Soit elle prend ses distances avec un establishment corrompu et impopulaire: alors elle perdrait le soutien du pouvoir et les avantages, notamment matériels, qui en découlent, mais regagnerait le respect et la confiance de la population. Cette Eglise orthodoxe de Russie est à un nouveau tournant de son histoire.

Henri Tincq

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Henri Tincq (245 articles)
Journaliste
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