Culture

Web littéraire: A bas l'enthousiasme

Slate.com, mis à jour le 19.08.2012 à 15 h 37

Dans l'Internet américain, le monde littéraire s'est enferré dans un enthousiasme niais, dénué de tout esprit critique.

Marshmallow Hearts, par certified su via Flickr.

Marshmallow Hearts, par certified su via Flickr.

L’écrivain Emma Straub possède 9500 followers sur Twitter. Ca peut sembler beaucoup pour un écrivain dont le premier roman, Laura Lamont’s Life in Pictures, n’est même pas encore sorti. Mais Emma Straub fait montre d’un grand talent sur Twitter. Elle y est drôle, charmante, et manifeste un grand enthousiasme pour les livres et les histoires de ses collègues écrivains et pour les critiques appartenant à sa sphère sociale.

Hors de Twitter, Straub écrit pour de nombreuses publications littéraires, elle est la fille du romancier Peter Straub et gère avec son mari une petite firme de graphisme, qui a conçu des visuels pour un peu tout le monde, de Passion Pit à Jonathan Lethem.

L’autre jour, Straub postait une photo d’elle, coiffée d’une large couronne fleurie et tenant un exemplaire tout juste sorti des presses de son nouveau roman. Elle avait signé son post «Bien à vous, affectueusement pour tout le monde, Emma». Sur Twitter et Tumblr, la nouvelle fut retwittée et likée et a fait l’objet de réponses surexcitées de la part de ses amis, de ses collègues et de ses fans, et notamment sur le fil Twitter du site web littéraire the Rumpus. Les amis de Straub sur Facebook savent que the Rumpus a d’ores et déjà sélectionné l’ouvrage pour son club du livre du mois.

Sans la liberté de blâmer, etc.

Mais, supposons que vous fassiez partie, dans le monde des réseaux sociaux, de cette clique d’écrivains, d’amateurs de fiction, d’éditeurs et de lecteurs, et que l’on vous commande une critique de Laura Lamont’s Life in Pictures. Et si vous n’aimez pas le bouquin? Ou alors, vous appréciez, mais avec des réserves? Allez-vous le dire? Serez-vous capable de critiquer le roman de Straub, après avoir observé une année durant sa vie se dérouler dans les réseaux sociaux — et probablement été le destinataire ou le spectateur d’un petit mot gentil ou d’un geste amical de la part de Straub?

Pour le non-initié, la querelle peut sembler insignifiante, voire du registre de ces étalages nombrilistes de brevets de légitimité qui rendent parfois insupportable le milieu littéraire new-yorkais. En tant que nouvel arrivant ou presque à New York, je confirme que les deux réponses sont recevables. Mais l’affaire reste néanmoins importante, car le cas de Straub, entre autre, illustre parfaitement cette société de l’admiration mutuelle que constitue la culture littéraire moderne, tout particulièrement en ligne.

J’utilise bien entendu Straub comme illustration, et non comme sujet de critique (j’aurais pu débuter cet essai avec des dizaines d’autres auteurs de livres récents ou à paraître et qui sont également de fervents utilisateurs de médias sociaux, de Jami Attenberg à Nathan Englander en passant par Cheryl Strayed ou J. Robert Lennon).

Je n’ai pas lu le roman de Straub et il est vrai que les premières critiques (que je présume honnête) sont positives. Je ne suggère pas plus que le comportement en ligne de Straub n’est pas sincère — elle semble effectivement très sympathique et à quoi servent les médias sociaux si ce n’est à rencontrer des gens qui s’intéressent aux mêmes choses que vous? Mais si vous passez du temps dans la blogosphère ou la twittosphère littéraire, le déferlement d’amabilités, les réserves sans fond d’enthousiasme que vous constaterez pourront vous laisser penser que chaque nouvel ouvrage est merveilleux et que chaque auteur est le plus grand fan des autres auteurs.

C’est non seulement superficiel, mais faux, et d’un effet glaçant sur la culture littéraire, puisqu’est ainsi créé un environnement où les auteurs sont loués pour leur biographie ou le nombre de leurs followers en lieu et place de leur travail sur le verbe.

Le vide remplace le verbe

S’il fut un temps où les critiques pouvaient assumer une double personnalité, l’une à l’écrit et l’autre dans la vie — Rebecca West pouvait assassiner un livre le matin et dîner avec l’auteur le soir même — les médias sociaux ont fait tomber ces barrières. De plus, les forces centrifuges d’approbation propres aux réseaux sociaux — retweet, j’aime, favoris, et cette autocensure qui caractérise les réflexions livrées au public — font ressortir les critiques de façon d’autant plus marquée.

Refuser de se joindre à la grande soirée pyjama du monde littéraire passe pour étrange et marquera l’auteur comme «non-likable» ou (châtiment encore plus insurmontable de nos jours) «non-suivable». Ce genre de raisonnement est peut-être cantonné à notre cerveau reptilien, mais a mon sens, c’est la raison pour laquelle le monde littéraire — qui jouit déjà d’une réputation bien assise d’insularité — se retrouve embourbé dans le clanisme et l’hypocrisie.

Et pourquoi pas, me direz-vous? Pourquoi les auteurs et amateurs de littérature n’auraient-ils pas le droit de se construire un environnement douillet et sûr? Lorsque votre heure vient, que votre livre est publié ou que paraît un long article sur vous, vous apprécierez aussi les louanges. Mais ce concert d’applaudissements sans fin rend de plus en plus difficile d’entendre les voix dissonantes — les critiques incrédules, rugueuses, difficiles à encaisser pour les auteurs, mais qui contribuent à la vie de la culture littéraire et à son utilité.

Dans les années récentes, les champs symbiotiques du journalisme et de l’édition se sont montrés particulièrement habiles à alimenter les craintes quant à leur disparition, tandis que se profile leur inévitable soumission aux monolithes financiers que sont Google et Amazon. Contrairement à la presse, l’édition ne s’en tire pas trop mal — pas si bien, me direz-vous, mais certainement pas sur la spirale du déclin. Stimulées par l’auto-publication, les ventes de livres sont relativement stables.

Le livre électronique a décollé, et le secteur semble avoir appris des déboires de l’industrie du disque, dont le refus luddite à se lancer dans la distribution numérique au début du millénaire restera pour l’industrie des médias le prototype de l’exemple à ne pas suivre. Si menace il y a sur l’édition, elle se situe au niveau de la critique et de la médiatisation, de la culture qui doit en être le fondement.

La victoire des attachés de presse

Les pages littéraires ont disparu des journaux au fil de la dernière décennie, mais les blogs, les magazines en ligne et les revues à petit budget — des lieux tels que the Quarterly Conversation, le Boston Review, Full Stop, et le Los Angeles Review of Books— apparaissent pour les remplacer, tout comme des institutions plus réputées (le blog de la New York Review of Books est souvent d’aussi bonne qualité que sa version imprimée).

Du fait de l’atomisation du journalisme littéraire — et du problème associé d’être rémunéré pour sa pratique — on en est venu à le considérer comme une espèce menacée. Les critiques ont répliqué en organisant leur défense, pensant semble-t-il pouvoir attirer plus de lecteurs (et de soutien de la part des entreprises) préférant le miel à la polémique, au désaccord ou au discernement. De leur côté, les responsables éditoriaux sont complices: certaines publications ne publient pas d’articles négatifs, considérant les critiques les plus argumentées comme des démolissages en règle.

Lev Grossman du Time, a déclaré qu’il ne critiquait pas les livres qu’il n’aimait pas. Il a récemment signé un article titré Je déteste ce livre comme jamais: une méditation, d’où il a purgé tous les détails qui auraient pu permettre d’identifier le livre ou son auteur. Pendant longtemps, la principale rubrique littéraire de NPR. org se nommait «Les livres que nous aimons», et les critiques négatives étaient déconseillées. Des voix critiques ont depuis réussi à s’infiltrer sur le site, mais sont encore rares.

D’autres maisons obtiennent leur ratio de pages visitées (et leur rémunération d’affilié Amazon) au moyen de diaporamas, de récapitulatifs et de billets invités signés d’auteurs connus, qui font plus penser à des textes de quatrième de couverture remaniés. À chaque fois, c’est une victoire pour les attachés de presse, mais pas pour le lecteur.

Critiques guimauves

Les critiques ne devraient pas être des machines à recommander, or nous nous contentons à présent de ce rôle, en partie incités à cela par le communautarisme empressé de Twitter. Notre avantage par rapport aux algorithmes d’Amazon et de Barnes & Noble et à l’amateurisme (parfois intéressant et utile) de sites comme GoodReads, c’est que nous sommes des professionnels, capables d’opinions informées et nuancées.

Nous sommes payés pour être sceptiques, voire bagarreurs, afin que nos engouements comptent plus lorsqu’ils sont justifiés. Les critiques d’aujourd’hui encensent les accrochages télévisés d’antan entre William F. Buckley et Gore Vidal ou Noam Chomsky (les vidéos sont sur YouTube), tout en refusant de se livrer eux-mêmes à ce genre de joutes intellectuelles*. Ils louent l’agressivité de Norman Mailer ou de Pauline Kael, mais de loin. Mailer et Kael sont vos camarades rebelles du lycée: on les vénère, mais on ne les imite pas. Ca fait du bazar et quelqu’un pourrait se blesser.

Au lieu de ça, gentille mièvrerie et enthousiasme aveugle sont les sentiments dominants. Un peu comme si, à l’instar de la culture environnante, toute critique mordante était devenue synonyme d’agression. Tout est personnel — l’affection qu’on peut avoir pour un livre est interchangeable avec ses sentiments vis-à-vis de l’auteur en tant qu’être humain.

Les critiques se pâment à l’avance au sujet de livres qu’ils n’ont pas encore lus. Ils <3 tel ou tel écrivain en taggant le pseudo de l’auteur sur Twitter pour s’assurer qu’il ou elle le saura, ils s’épuisent en louanges toutes en majuscules, car c’est ainsi qu’on fait grimper le nombre de ses followers et qu’on assoit sa position dans la communauté auto-congratulatoire qu’est le web littéraire. Et, bien entendu, les critiques, pour la plupart free-lance et en quête de travail, cherchent à plaire aux fans et aux lecteurs. Pour les comprendre, ils doivent devenir comme eux.

Twitter et Tumblr constituent la superstructure du monde littéraire moderne. Salons et libraires indépendants disparaissant, c’est là que nous nous rassemblons, faisant disparaître la géographie aux dépens des opinions individuelle. C’est là qu’on s’échange les liens, les recommandations, les nouvelles, qu’on se fait des contacts et que naissent les amitiés. C’est aussi là que tout le monde essaie de se vendre et qu’on s’arrange pour étouffer toute velléité de débats et de désaccord. Comme le tweetait récemment le litté-blogueur Mark Athitakis, «Twitter est par défaut un moteur d’affirmation. Il est plus facile d’approuver que de discuter».

Evacuer la dissension, la réflexion

Mais l’affirmation est le comportement usuel sur Internet. On «like», on met en favoris, on distribue des petits cœurs toute la journée. C’est aussi bien un témoignage de soutien et d’approbation qu’une petite manœuvre destinée à attirer l’attention: Hé, regarde, moi aussi j’aime. Tu me suis à ton tour?

Sur Tumblr, devenu lieu de prédilection des écrivains et qui a endossé le rôle de «curator» littéraire, faisant la promotion de certains contenus et parrainant des événements, on s’est arrangé pour purger toute dissension du système. «On ne veut pas que vous puissiez être blessé sur Tumblr» déclarait récemment un concepteur de la société au New York Times Magazine. Quant au fondateur de Tumblr, David Karp, il s’extasiait au sujet de l’icône en forme de cœur du site: «Tout le monde aime tout le monde, tout au long de la chaîne».

Le problème avec les J’aime, c’est qu’il s’agit d’une impasse du point de vue critique. L’anti sujet de conversation. C’est l’opinion sans arguments — voire, une posture sans opinion. Pour tous les «+1», «THIS» ou «<3» que l’on colle à côté du tweet d’un quelconque flatteur, on exprime un sentiment sans dire grand-chose. Ce qui ressortira dans le prochain essai ou la prochaine critique.

Une culture littéraire digne de ce nom ne devrait pas reposer à ce point sur l’estime personnelle et les soutiens mutuels. On n’y considérerait pas l’offense ou le désaccord comme toxique. On ne chercherait pas à tout prix à être aimé par-dessus tout. On accepterait les articles qui égratignent, les querelles et les critiques incendiaires, car elles rendent notre culture plus intéressante et sont bien souvent un reflet bien plus sincère de nos passions. Si nous nous mettions tous à penser plus et à s’emballer un peu moins, le jour où je vous ferai part de mon coup de foudre pour Laura Lamont’s Life in Pictures, vous serez plus enclin à me croire.

Jacob Silverman

Traduit par David Korn

Slate.com
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