France

Syrie: un peu de modestie, monsieur Sarkozy

Daniel Vernet, mis à jour le 10.08.2012 à 16 h 09

L'inaction contre Assad ne s'excuse pas, mais se comprend. L'ancien chef de l'Etat devrait le savoir: son successeur mène la même politique que lui.

Un avion syrien mène un raid sur le village de Tel Rafat, à une trentaine de kilomètres d'Alep, le 9 août. REUTERS/Goran Tomasevic

Un avion syrien mène un raid sur le village de Tel Rafat, à une trentaine de kilomètres d'Alep, le 9 août. REUTERS/Goran Tomasevic

Ecartons les possibles considérations de politique intérieure. Car, comme le dit Pierre Lellouche, par ailleurs critique acerbe des socialistes, il ne peut y avoir deux diplomaties pour la France. En appelant la communauté internationale à une action plus vigoureuse en Syrie et évoquant le précédent libyen avec lequel «il y a de grandes similitudes», Nicolas Sarkozy ne jette pas seulement une pierre dans le jardin de François Hollande, il travaille à sa place dans l'Histoire.

Il a beaucoup à se faire pardonner avec Kadhafi qu'il recevait à Paris dès le mois de décembre 2007 et avec Bachar el-Assad, hôte d'honneur du 14 juillet 2008. Il veut qu'on se rappelle de lui comme celui qui a arrêté les chars de Kadhafi aux portes de Benghazi quand le reste de la communauté internationale regardait le massacre annoncé sans réagir.

En évoquant cet exemple pour l'appliquer à la Syrie, l'ancien président de la République a à la fois raison et tort. Il a raison de déplorer l'impuissance de la communauté internationale. La paralysie du Conseil de sécurité de l'ONU montre une fois encore que l'idée même de «communauté internationale» est une illusion. Les grandes puissances agissent en fonction de leurs intérêts, pas au nom d'une mission universelle de maintien de la paix ou de protection des droits de l'Homme.

De la Serbie à la Syrie via la Libye

Nicolas Sarkozy le sait parfaitement. La crise en Syrie a duré plus d'un an sous sa présidence et le Conseil de sécurité était tout aussi bloqué qu'aujourd'hui malgré les efforts de la diplomatie française, qui se poursuivent, pour tenter de surmonter l'opposition de la Russie et de la Chine à toute intervention.

Selon Bernard Henry-Levy, qui sculpte la statue de Sarkozy en même temps que la sienne, le chef de l'Etat était prêt à se passer de l'aval du Conseil de sécurité pour attaquer les forces de Kadhafi. Toujours selon BHL, il se référait au précédent du Kosovo, en 1999, quand les avions de l'Otan ont bombardé la Serbie sans résolution formelle de l'ONU. La comparaison n'est pas totalement convaincante: l'intervention de l'Otan en 1999 faisait suite à de nombreuses résolutions du Conseil de sécurité enjoignant Milosevic de se retirer du Kosovo et de longs mois de négociations pour l'y obliger. 

Nicolas Sarkozy n'est pas sans savoir que le précédent libyen incite les dirigeants de Moscou et Pékin à se montrer encore plus intransigeant sur la Syrie car ils ont le sentiment de s'être fait avoir en laissant passer la résolution 1973 dont les Occidentaux ont donné, selon eux, une interprétation extensive. Ils se sont promis qu'on ne les y reprendrait plus. 

Là où l'ancien Président a tort, c'est en soulignant les «grandes similitudes» entre la Libye et la Syrie, tout en passant sous silence les grandes différences. Ce sont celles-là même que son ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, énonçait quand il était au Quai: complexité de la situation en Syrie où les minorités soutiennent le pouvoir en place, en tous cas ont longtemps été protégées par lui; importance de l'armée syrienne, structurée et nombreuse; risque de déstabilisation régionale, avec un rôle central de l'Iran, et le voisinage d'Israël; présence de la Russie qui ne s'oppose pas seulement à une intervention pour des raisons de principe mais parce que la Syrie est la seule alliée qui lui reste au Moyen-Orient, etc.

Hollande dans le droit fil de son prédécesseur

Ce ne sont pas des excuses pour l'inaction mais des tentatives d'explication pour l'attitude prudente des pays occidentaux, au premier rang desquels les Etats-Unis. A moins de trois mois des élections présidentielles, Barack Obama n' a pas besoin d'une autre guerre.

Par rapport à la Syrie, François Hollande poursuit la politique amorcée par son prédécesseur. Il plaide pour le départ de Bachar sans avoir, pour le moment, les moyens l'imposer. La droite lui a même reproché de ne pas avoir, dans un premier temps, exclu une intervention militaire. Depuis, il a rabaissé ses ambitions. Faute de possibilité d'une action politique, à cause du veto russo-chinois à l'ONU, reste l'action humanitaire, a dit son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, alors que la France préside le Conseil de sécurité de l'ONU pendant ce mois d'août.

C'est peu et rappelle les débuts de sinistre mémoire de la Communauté européenne dans les guerres balkaniques des années 1990. Seule, la France ne peut rien. C'était déjà vrai en Libye. Un livre vient de paraître aux Etats-Unis sur la politique étrangère d'Obama (The Obamians, de James Mann). Il montre que c'est le Président américain qui a imposé le recours «à tous les moyens», sous-entendu la force armée, pour protéger les populations civiles en Libye, alors que Sarkozy voulait simplement une zone d'exclusion aérienne. Un rappel bienvenu a un peu de modestie.

Daniel Vernet

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Journaliste
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