Monde

Iran, le jeu du terrorisme

Foreign Policy, mis à jour le 27.08.2012 à 11 h 49

Dix tentatives d'attentats en un an: selon les responsables de l'antiterrorisme, l'alliance chiite vient de franchir une ligne dangereuse. En employant souvent des terroristes «amateurs».

Cercueil d'un citoyen israélien, Amir Menashe*, tué dans l'attentat en Bulgarie, lors d'une cérémonie à Tel Aviv le 20 juillet 2012. REUTERS/Ronen Zvulun.

Cercueil d'un citoyen israélien, Amir Menashe*, tué dans l'attentat en Bulgarie, lors d'une cérémonie à Tel Aviv le 20 juillet 2012. REUTERS/Ronen Zvulun.

Al-Qaida a dominé la scène internationale pendant une décennie, mais c'est aujourd'hui l'Iran qui inquiète les responsables de la lutte contre le terrorisme. Selon eux, la menace terroriste iranienne s'intensifie rapidement; Téhéran organise un grand nombre de tentatives d'attentat (Delhi, Mombasa, Washington…) et semble avoir adopté une stratégie plus agressive.

Cette nouvelle stratégie n'a produit que de maigres résultats - jusqu'au 18 juillet 2012, lorsqu'un attentat-suicide présumé a fait six morts et trente blessés à bord d'un bus de touristes israéliens dans une ville côtière de Bulgarie. Israël a immédiatement accusé le Hezbollah et l'Iran, qui soutient l'organisation chiite libanaise depuis bien longtemps. Plusieurs questions subsistent quant à cet attentat. Pour l'heure, les autorités bulgares disent ne posséder aucune preuve de l'implication du Hezbollah. Toutefois, de nombreux responsables de la lutte contre le terrorisme partagent les soupçons d'Israël.

Le potentiel dévastateur d'Al-Qods

Si ces allégations sont fondées, l'Iran et le Hezbollah viennent de franchir une ligne dangereuse:  voilà plus de quinze ans qu'ils n'avaient pas organisé d'attentats en Europe. Les répercussions de cet évènement alimentent les troubles dans un Moyen-Orient déchiré par la guerre civile syrienne comme par le conflit généré par les ambitions nucléaires de Téhéran.

ProPublica a examiné une série de projets d'attentats attribués à l'alliance chiite (dix affaires pour la seule année écoulée), et en a conclu que l'évolution de la menace était à la fois complexe et contradictoire. Selon plusieurs responsables de la lutte antiterroriste, Téhéran et le Hezbollah ont mené une campagne déterminée contre leurs ennemis - ce en représailles des attaques menées contre le programme nucléaire iranien, et de l'assassinat d'un chef du Hezbollah. L'offensive menée par la force Al-Qods, unité d'élite iranienne pour les opérations menées à l'étranger, s'est distinguée tant par l'étendue de son champ d'action que par son potentiel dévastateur.

«Le Hezbollah et la force Al-Qods constituent aujourd'hui la menace la plus sérieuse à l'échelle mondiale», a ainsi expliqué un représentant de la lutte antiterroriste. «Nous assistons à une vague d'activité terroriste».

Terrorisme en dilettante

Jusqu'ici, leur modus operandi a toutefois oscillé entre l'adresse et la lourdeur, la précision et l'improvisation. Selon des spécialistes de l'antiterrorisme et des experts du monde entier, la plupart des tentatives d'attentat ont échoué, souvent minées par une exécution trop hâtive ou par des agents peu fiables. D'une certaine manière, pour les experts, ce comportement opportuniste et imprévisible aggrave la menace et augmente les risques de conflit avec l'Occident.

«Ces tentatives se distinguent toutes par leur amateurisme», a souligné pour sa part un responsable antiterroriste indien:

«Les Iraniens sont aux abois, ils ressentent une grande frustration face aux attaques dont a fait l'objet leur programme nucléaire; ils ont vraiment envie d'en découdre. Ils ne sont donc pas suffisamment préparés; ils agissent rapidement, et se moquent des représailles. Ils ont perdu la main. Téhéran n'a pas monté beaucoup d'opérations de ce genre depuis les années 1990».

ProPublica a également interrogé des représentants et des experts des force de l'ordre, des renseignements et du corps diplomatique aux Etats-Unis, en Europe et en Israël dans le cadre de cet article, sous couvert de l'anonymat (l'enquête suit encore son cours en Bulgarie, et ces professionnels ne sont pas tous habilités à communiquer avec la presse).  Cela incluait des représentants d'autres gouvernements - qui ne partagent pas toujours l'avis de Jérusalem et de Washington quant à la nature de la menace Iran-Hezbollah.

L'affaiblissement d'Al-Qaida

A partir des années 1980, le Hezbollah et l'Iran ont lancé une campagne internationale d'attentats à la bombe, de détournements, de kidnappings et d'assassinats visant Israël, les Etats-Unis, l'Arabie Saoudite et plusieurs cibles dissidentes iraniennes.

En Argentine, des attentats à la voiture piégée ont ravagé l'ambassade israélienne en 1992 et l'Association mutuelle israélite argentine (AMIA) en 1994; cent-quinze victimes en tout. Selon les conclusions du parquet argentin, la force Al-Qods et le Hezbollah seraient passés par un réseau de diplomates, de sociétés écrans et de spécialistes de logistique issus de la diaspora libanaise.

L'Iran «avait plusieurs projets en réserve, méthodiquement préparés et actualisés aux quatre coins du monde», précise Charles (Sam) Faddis, ex-chef de l'antiterrorisme à la CIA.

«Ils avaient pour habitude de partir en repérage pour tester les défenses de leurs cibles, mettre à jours leur stratégie et prendre connaissance des risques potentiels».

En 2001, le secrétaire d'Etat adjoint Richard Armitage a qualifié le Hezbollah - qui dépend des financements de l'Iran - d'«élite de l'élite terroriste». Mais l'activité terroriste de l'alliance a connu un coup d'arrêt en dehors des zones de conflit armé, comme le Liban, l'Irak et l'Afghanistan. Au cours des dix dernières années, Al-Qaida et ses alliés sunnites ont constitué la menace terroriste la plus immédiate pour l'Occident - mais leurs forces ont considérablement diminué. Depuis 2005, les attentats d'Al-Qaida n'ont fait aucune victime en Occident.

A la recherche de mauvais terroristes

En février dernier, l'Iran aurait tenté de lancer une opération spectaculaire, à la mode d'antan, en visant trois pays à la fois. En Inde, un terroriste à moto est parvenu à blesser un diplomate israélien à l'aide d'un engin explosif - mais les deux autres attentats ont été stoppés par les autorités de Géorgie et de Thaïlande (où les jambes d'un terroriste ont été soufflées par son propre engin).  Selon des responsables antiterroristes occidentaux, un commandant de la force Al-Qods s'était pourtant rendu à Bangkok en secret pour organiser l'opération.  

L'an dernier, des officiers de la force Al-Qods auraient demandé à un vendeur de voitures d'occasion américano-iranien d'engager des trafiquants de drogue, et ce pour assassiner l'ambassadeur d'Arabie Saoudite à Washington. Le suspect aurait proposé le contrat à un trafiquant, sans savoir qu'il s'agissait d'un informateur de la Drug Enforcement Administration; il a été appréhendé. Les avocats de la défense affirment que leur client souffre d'une maladie mentale.

«C'est comme si les critères de recrutement de Téhéran visaient systématiquement des terroristes bas-du-front et franchement déjantés», affirme Sajjan Gohel, expert britannique des questions de sécurité auprès de l'Asia-Pacific Foundation.

Un autre facteur à joué un rôle: au lendemain des attaques du 11-Septembre, la communauté internationale a renforcé ses dispositifs antiterroristes. Et pourtant, les responsables de l'espionnage iranien ont envoyé sur le terrain des agents inexpérimentés ou inefficaces, et tout particulièrement ceux disposant de passeports occidentaux. Selon Ali Alfoneh, expert des questions relatives à l'armée iranienne auprès de l'American Enterprise Institute, Téhéran recherche ce profil type pour une raison bien précise: il lui permet de nier toute responsabilité dans les attentats qui lui sont imputés.

«Ils disposent d'agents mieux équipés et mieux entraînés, mais ils ne veulent pas les sacrifier: en cas d'arrestation, ils pourraient compromettre la sécurité de la force Al-Qods, et révéler nombre d'informations secrètes», précise Alfoneh, qui est originaire d'Iran.

A Bourgas, les détails se distillent au compte-goutte

L'attentat réussi de Bourgas, station balnéaire bon marché fréquentée par de nombreux jeunes Israéliens et Scandinaves, s'est déroulé le jour du 18ème anniversaire de l'attentat de l'AMIA, en Argentine. Selon la presse, le premier ministre bulgare aurait parlé d'une conspiration sophistiquée menée par des terroristes «particulièrement expérimentés».

La portée de cet attentat était toutefois limitée, et plusieurs détails trahissent un certain amateurisme.

Selon des responsables américains et européens, le permis de conduire du terroriste présumé aurait été délivré dans l'Etat du Michigan, Etat qui abrite un grand nombre de personnes ayant des racines au Moyen-Orient. Le faussaire a inscrit une adresse située en Louisiane sur le permis, une erreur qui aurait pu compromettre l'opération. Des représentants américains des forces de l'ordre affirment qu'un complice présumé disposait lui aussi d'un faux permis délivré au Michigan, comportant cette fois une adresse du même Etat. Selon plusieurs responsables, une  agence de voyages aurait refusé de louer un véhicule au complice présumé avant l'attentat, son permis - et sa nervosité - ayant éveillé les soupçons.

Selon plusieurs experts, la stratégie des terroristes - viser des touristes israéliens à bord d'un bus - témoigne des limites de leurs capacités.

«Ces terroristes ont visé des ambassades et des diplomates par le passé, sans succès; ils optent donc pour des cibles plus vulnérables», explique Alfoneh.

Selon les autorités bulgares, le terroriste et son complice (qui n'a pour l'heure pas été retrouvé) sont arrivés sur place par avion, environ un mois avant les évènements. Des responsables américains et européens pensent que le poseur de bombe est arrivé via l'Allemagne, et son complice via la Belgique. Un ensemble de pistes  ont mené la police jusqu'à un troisième individu, d'origine turque; selon un responsable américain des forces de l'ordre, les enquêteurs ne sont pour l'heure pas parvenus à établir un lien entre ce suspect et l'attentat.

Des responsables de la lutte antiterroriste affirment que la nature de la cible, la date symbolique et le contexte des précédentes activités terroristes font clairement de l'Iran et du Hezbollah les principaux suspects.  

«Cet attentat est l'œuvre de terroristes chiites, j'en suis intimement persuadé», explique un responsable antiterroriste italien:

«Depuis deux ans, nous redoutions de plus en plus de les voir organiser quelque chose en Europe. Ils savent qu'il est plus difficile de monter un attentat en Israël, et qu'ils seraient alors plus susceptibles d'être victimes de représailles

Le doute demeure

Israël n'a pas fourni de preuves concrètes pour appuyer ses accusations répétées. Le Hezbollah et l'Iran ont nié toute responsabilité. Téhéran a accusé Israël d'avoir orchestré l'attentat contre ses propres citoyens. Le procédé d'identification des terroristes est particulièrement lent, et selon des représentants antiterroristes, les empreintes digitales fournies aux agences européennes et américaines (ainsi qu'à Interpol) n'ont rien donné.

Ainsi donc les doutes perdurent. Le recours apparent à l'attentat-suicide laisse perplexes certains analystes. L'Iran et le Hezbollah ont organisé plusieurs attentats-suicides de grande ampleur dans les années 1980 et 1990; la tactique a ensuite été récupérée par des organisations sunnites. Al-Qaida a commencé à orchestrer des «opérations menées par des martyrs» au milieu des années 1990, et ce type d'attentat est devenu leur marque de fabrique. Si l'on en croit plusieurs responsables de l'antiterrorisme, depuis cette époque, l'Iran et le Hezbollah ont de moins en moins recours aux attentats-suicides.

La bombe - qui était dissimulée dans un sac à dos - constitue en elle-même un point de désaccord. Les responsables américains des forces de l'ordre estiment que certains aspects de l'engin utilisé à Bourgas sont comparables aux bombes utilisées dans le triple attentat iranien de février dernier. Mais selon un autre représentant américain des forces de l'ordre, l'explosif (à base de TNT) de Bourgas diffère du plastic employé dans le cadre du triple attentat; selon lui, les doutes sont donc permis.

«Je ne suis pas convaincu qu'il s'agisse de l'Iran et du Hezbollah, dit-il. J'attends qu'on m'apporte des preuves».

Aucune des revendications de l'attentat n'a été jugée crédible, ce qui vient compliquer les choses. Au lendemain de ses attentats, Al-Qaida a pour habitude de diffuser des vidéos comportant des déclarations des kamikazes, des chefs du réseau terroriste, ou les deux. L'Iran et le Hezbollah ont ici gardé le silence.

«Cela ne fait que renforcer la peur, explique le responsable antiterroriste italien. L'ambiguïté leur convient tout à fait. L'attentat en lui-même fait figure de message».

La Bulgarie, cible facile

Quels qu'ils soient, les organisateurs de l'attentat ont probablement choisi la Bulgarie parce que la répression criminelle y est moins stricte -  et les frontières plus perméables - que dans le reste de l'Union européenne. La Bulgarie est le pays de l'UE comptant la plus forte proportion  de musulmans (environ 12% de la population), mais aucune des informations rendues publiques jusqu'ici ne laissent penser qu'il existe un lien entre l'attentat et la communauté musulmane locale. Selon des responsables américains des forces de l'ordre, des agents du Hezbollah avait été repérés en Bulgarie avant les évènements.

Il y a cinq ans, des responsables occidentaux du renseignement avaient déjà désigné la Bulgarie comme théâtre potentiel d'attentats terroristes. Des informations auraient révélé que les chefs du Hezbollah et les renseignements iraniens avaient inclus la Bulgarie dans une liste des pays propices à l'organisation d'attentats visant des cibles occidentales. Selon les experts, les services iraniens d'espionnage ont une préférence pour les pays en développement; il leur est plus facile d'y dissimuler leurs activités.

Iran - Hezbollah: une alliance forte

Le conflit les opposant à Israël s'est intensifié en février 2008: Imad Mughniyah, célèbre chef militaire du Hezbollah et allié des renseignements iraniens, perd alors la vie dans un attentat à la voiture piégée au cœur de Damas. Les dirigeants du Hezbollah et de l'Iran accusent publiquement Israël, et promettent de se venger.  

Il ne leur faut qu'une poignée de semaines pour préparer un attentat contre l'ambassade d'Israël en Azerbaïdjan. La police dissout la cellule terroriste en mai 2008. Parmi les suspects, on dénombre plusieurs Azéris, un agent de terrain haut placé et un expert en explosifs, tous deux membres du Hezbollah. La police arrête également deux espions iraniens, qu'elle libère quelques semaines plus tard - sous la pression de Téhéran, si l'on en croit plusieurs responsables antiterroristes occidentaux.  Tous les autres suspects sont condamnés.

En 2009, la police turque déjoue un complot semblable, qui vise là encore des cibles israéliennes. Elle arrête des agents du Hezbollah disposant de passeports canadiens et koweïtiens, qui auraient fait passer un engin explosif (destiné à un attentat à la voiture piégée) via la frontière syrienne.

L'étroite collaboration de l'Iran et du Hezbollah a connu son lot de frictions. Les services de sécurité occidentaux se demandent souvent jusqu'à quel point le Hezbollah resterait fidèle à l'Iran en cas de confrontation entre Téhéran et l'Occident. Mais selon plusieurs responsables de l'antiterrorisme occidentaux, de nombreux éléments prouvent que  les terroristes d'Iran et du Hezbollah demeurent alliés.

Le peintre en bâtiment était un tueur à gages

Selon plusieurs documents gouvernementaux et divers enquêteurs, les dissidents iraniens se sont eux aussi retrouvés dans la ligne de mire des terroristes.

Juillet 2009. La police de Glendora (Californie) arrête un peintre en bâtiment Américano-iranien. Il est accusé de préparer un assassinat; son complice a pris peur, et l'a dénoncé.

Le suspect, Mohammed Reza Sadeghnia, est originaire d'Ann Arbor, dans le Michigan. Selon un rapport de la police de Glendora, voilà bien longtemps qu'il surveillait un célèbre dissident iranien, animateur d'une émission de radio en farsi. Sadeghnia a engagé un complice, un immigré d'origine iranienne détenteur d'un casier judiciaire; il lui a versé 27.000 dollars par l'intermédiaire de sa mère, qui réside en Iran.

Selon la police, les deux conspirateurs se sont terrés dans un motel miteux pendant plus de cinq jours. Après avoir tenté - sans grande conviction - d'acheter une arme, Sadeghnia aurait décidé de  maquiller l'assassinat en accident de la route. Les deux hommes ont acheté un van (modèle 1986) pour 1800 dollars. Selon le rapport, ils auraient alors trafiqué le moteur, et ce afin de prétendre avoir été victimes d'un accident mécanique qui aurait été à l'origine de la mort du dissident.

«Je n'ai pas eu l'impression d'avoir affaire au Jason Bourne iranien», a affirmé le capitaine Tim Staab, de la police de Glendora, dans une interview.

Selon le même rapport, Sadeghnia suspectait son complice d'avoir perdu son sang-froid, et il l'aurait menacé, s'il renonçait, de faire tuer des membres de sa famille en Iran. En guise d'avertissement, Sadeghnia lui aurait également dit avoir «accompli d'autres missions à travers le monde».

Alerté par le complice repentant, les forces de l'ordre se sont immédiatement rendues dans l'hôtel où Sadeghnia résidait, à deux pas de l'aéroport de Los Angeles, et l'ont arrêté. Selon Staab, le suspect prévoyait de passer la nuit dans un club de strip-tease avant de prendre un vol de nuit pour Détroit.

Sadeghnia a été accusé de «complot en vue de commettre un assassinat», et a plaidé coupable moyennant un chef d'accusation moindre. Selon les autorités, il aurait passé un an derrière les barreaux et aurait écopé de cinq ans de sursis. En 2010, un juge l'a autorisé à se rendre au chevet de son père, qui était souffrant; il est alors parti pour l'Iran - et n'en est jamais revenu.   

Un véritable agent - amateur

En dépit du spectaculaire amateurisme de Sadeghnia, certains éléments tendent à prouver qu'il était un véritable agent. Il disposait de larges sommes en liquide - des billets flambant neufs, portant le sceau d'une banque iranienne, selon les informations fournies par la police. Face au FBI, Sadeghnia aurait avoué avoir recueilli des informations sur sa cible.

Avant les évènements de Los Angeles, Sadeghnia aurait surveillé un autre dissident iranien (animateur radio pour Voice of America) à Londres, si l'on en croit un câble du département d'Etat américain dévoilé par WikiLeaks.  Selon ce câble (daté du 21 janvier 2010), Sadeghnia se serait lié d'amitié avec le dissident, l'aurait rencontré à Londres et à Washington, et aurait pris des photographies de lui, de sa maison et de sa voiture. Le dissident aurait commencé à se méfier, et aurait rompu tout contact avec Sadeghnia.

Selon ce même câble, les autorités britanniques auraient alerté l'animateur radio après l'arrestation de Los Angeles, en précisant que Sadeghnia «travaillait pour les services secrets iraniens». Les photos de surveillance prises à Londres auraient été expédiées à Majid Alavi, alors ministre adjoint du Renseignement.

L'affaire nous apprend que des terroristes complotent bel et bien au cœur de l'Occident - mais la maladresse brouillonne des intéressés écorne la redoutable réputation des forces iraniennes de sécurité.  

«Pourquoi échouent-ils si souvent?» s'interroge Alfoneh, l'expert des questions relatives à l'armée iranienne. «La République Islamique d'Iran est une nation du tiers monde, contrairement à ce que les gens s'imaginent. […] L'expérience nous a montré que lorsqu'ils opèrent loin de chez eux, leur taux de réussite est loin d'être élevé».

100.000 dollars pour les tueurs à gages du cartel

Au cours des deux dernières années, l'Iran a redoublé d'efforts pour frapper ses ennemis en représailles des attaques menées contre son programme nucléaire (on peut notamment citer une attaque cybernétique de grande ampleur, et l'assassinat de plusieurs scientifiques du nucléaire à l'aide de bombes magnétiques sophistiquées, fixées sur leurs véhicules). L'Iran a imputé ces attaques aux Etats-Unis et à Israël.

Selon les experts, le régime ne pouvait faire l'économie d'une démonstration de force (sur son territoire comme à l'étranger); il a donc incorporé les forces du Hezbollah à son offensive de représailles.

«Les deux organisations coopèrent», explique Alfoneh. «Le Hezbollah échange ses services contre des armes et de l'argent; c'est là sa principale motivation. Quant à l'Iran, il souhaite restaurer un prestige mis à mal par les attaques; dissiper l'image d'un pays incapable de protéger ses propres scientifiques. Voilà pourquoi ils ont orchestré ces attentats bâclés. Il leur fallait agir, de quelque façon que ce soit».

Le complot de Washington (2011) se distingue par un certain opportunisme. Le parquet américain a accusé Manssor Arbabsiar, citoyen américain naturalisé résidant au Texas, et Gholam Shakuri, colonel de la force Al-Qods (qui résiderait aujourd'hui en Iran), d'avoir fomenté l'assassinat de l'ambassadeur d'Arabie Saoudite - qui est l'un des ennemis jurés de Téhéran.  Selon des responsables américains, plusieurs Israéliens étaient également dans leur ligne de mire.

Selon des représentants américains, et si l'on en croit les informations relatives à la plainte, les éléments de preuve comprenaient un virement bancaire de 100.000 dollars vers le compte d'Arbabsiar et un enregistrement téléphonique où l'on peut entendre des responsables iraniens évoquer le plan du terroriste (recruter des tueurs à gages mexicains, puis organiser une embuscade dans un restaurant). Le département du Trésor a par ailleurs accusé trois chefs de la force Al-Qods d'avoir orchestré le complot: le général Qasem Sulemaini, commandant de la force; Hamed Abdollahi; et Abdul Shalali, cousin du suspect américano-iranien.

Arbabsiar semblait peu entraîné et ne disposait d'aucune qualification notable au-delà de ses relations familiales. Si l'on en croit les documents présentés devant la cour et les archives de l'Etat, sa carrière d'homme d'affaires et sa vie personnelle avaient connu bien des hauts et des bas. Selon plusieurs responsables (et au vu du contenu d'une plainte fédérale), il aurait engagé un  homme affilié à un cartel de la drogue mexicain, parce qu'il connaissait la tante de ce dernier. L'homme en question était un informateur de la DEA; il a immédiatement alerté ses contacts, et le FBI a monté une opération d'infiltration afin de prendre les terroristes sur le fait.

Un agent dépressif

Arbabsiar a plaidé non coupable, et sera jugé en automne. Dans des rapports d'experts déposés devant la Cour fédérale du district sud de New York, ses avocats brossent le portrait d'un homme accablé par le sort. Deux psychiatres de la défense affirment qu'il souffre de troubles bipolaires.

«Lorsqu'il gérait un parc de voitures d'occasion, Arbabsiar perdait systématiquement les clés et les cartes grises des véhicules», écrit ainsi le Dr Michael B. First (université de Columbia) dans l'un de ces rapports. Dans le même document, on apprend qu'Arbabsiar a passé le plus clair de l'année 2010 enfermé dans sa chambre en fumant des cigarettes, accablé par la dépression. Lorsqu'il est victime d'un accès maniaque, il «fait preuve d'une énergie excessive, il parle vite, présente un comportement hypersexuel, accorde une confiance démesurée à ses pairs, au point d'être aisément manipulé, et a besoin de moins de sommeil».  

Lors d'un voyage en avion, Arbabsiar aurait «décidé d'offrir d'onéreuses bouteilles de parfum duty-free à l'hôtesse de l'air, au pilote et aux passagers alentour: il voulait faire plaisir à tout le monde».

Ce portrait est certes l'œuvre des avocats de la défense. Mais l'affaire a provoqué la consternation dans les services de renseignement américains et a semé le doute dans l'ensemble du pays. Les responsables américains de la lutte antiterroriste sont convaincus de la solidité des preuves, mais ils se demandent pourquoi l'Iran a choisi un agent de seconde zone pour cette mission à haut risque, proche d'un acte de guerre.

Selon plusieurs experts et responsables, cette mésaventure pourrait refléter les pratiques des forces de sécurité iraniennes, qui fonctionnent à la manière d'une mafia (sectarisme, recrutement d'agents indépendants…). Certains estiment que la force Al-Qods pourrait avoir lancé cette mission en guise d'avertissement, ou dans le cadre d'une machination politique sur la scène iranienne.

Au lendemain de la tentative d'attentat, James Clapper, directeur  du renseignement national américain, a déclaré que l'Iran venait de changer de stratégie. «Certains responsables iraniens - dont le Guide suprême Ali Khamenei, à n'en pas douter - ont modifié leurs calculs et sont désormais plus enclins à organiser des attentats aux Etats-Unis, en réaction aux actions américaines - réelles ou perçues - qui menacent le régime», a-t-il expliqué face au Sénat en janvier dernier.

Une série de tentatives d'attentat

L'arrestation d'Arbabsiar (en octobre dernier) n'a pas mis un frein à la vague d'activités terroristes.

Quelques semaines plus tard, un projet d'attentat présumé a été déjoué en Azerbaïdjan; selon des responsables antiterroristes, le complot visait cette fois des Américains et des Israéliens. Le Washington Post a exposé l'affaire en détail dans un récent article.

Les dirigeants israéliens ont déclaré avoir mis en garde la Bulgarie en janvier dernier contre une nouvelle menace terroriste; selon leurs informations, des touristes israéliens pourraient y être visés pendant les vacances d'hiver.

Le 16 janvier, la police thaïlandaise à découvert un entrepôt contenant quatre tonnes de matériel explosif. Elle a écroué un suspect accusé d'avoir stocké ces réserves et d'avoir distillé les produits pour en faire des cristaux - ce qui est l'une des étapes de la fabrication d'engins explosifs. Ancien coiffeur d'origine libanaise, Hussein Atris possède un passeport suédois - et selon des responsables antiterroristes, on le suspecte d'être un agent du Hezbollah.

A Bangkok, plus d'une dizaine d'ambassades ont émis des avertissements concernant de possibles attentats au lendemain de l'arrestation. Malgré l'état d'alerte, un commandant de la force Al-Qods, Majid Alavi, serait entré en Thaïlande en secret dans le cadre d'une mission de très grande envergure, selon les responsables antiterroristes occidentaux.

Alavi ne serait autre que le haut responsable cité dans le câble diffusé par Wikileaks, qui décrivait l’espionnage des dissidents à Londres et à Los Angeles. Selon des responsables, il aurait été ministre iranien du renseignement par intérim. Il a intégré les rangs de la force Al-Qods au début de l’année, et dirigerait une équipe (l'«unité spéciale des opérations extérieures», ou «Unité 400») avec Abdollahi, un commandant accusé dans le cadre de l’affaire de Washington.

L’unité «conduit des opérations secrètes particulièrement délicates à l’étranger, qui comprennent des attentats, des assassinats, des kidnappings et des actes de sabotage», explique un représentant américain. L’unité a soutenu des activistes irakiens, «a fourni des armes, de l’équipement et de l’argent aux insurgés afghans, et les a entraînés […] ils assurent par ailleurs la livraison de matériel militaire au forces du Hezbollah et des activistes palestiniens ainsi que leur entraînement».  Selon plusieurs responsables, la force Al-Qods est directement subordonnée au Guide Suprême Khamenei; ils contournent donc la structure décisionnelle complexe de l’armée iranienne.

Selon des responsables antiterroristes occidentaux, Alavi s’est rendu à Bangkok le 19 janvier, équipé d’un faux passeport au nom d’Hossein Tehrani. On pense qu’il est entré dans le pays via la Malaisie, que l’on suspecte d’être l’une des plateformes des trois tentatives d’attentat – si l’on en croit une source au sein des forces de sécurité européennes, qui a été informée par des responsables thaïlandais.

Selon des responsables, le commandant à passé plusieurs jours en Thaïlande pour finaliser les préparatifs de l’attentat et rencontrer des complices chiites thaïlandais. Alavi aurait relayé les ordres de ses supérieurs: la date de l’attentat devait être aussi proche que possible du 12 février, anniversaire de la mort de Mughniyah.

«Il est peu commun de voir un officier de son rang prendre part à un projet d’attentat au niveau opérationnel, mais cela reflète la pression qui pèse sur les hauts dirigeants politiques et militaires du régime : les attentats se sont mués en impératif absolu», explique un responsable antiterroriste occidental.

D’autres cellules iraniennes auraient vu le jour à Tbilissi (capital de Géorgie) et à Delhi. Un groupe d’Iraniens équipés de visas touristiques seraient entrés en Inde, qui entretient des relations cordiales avec Téhéran et abrite une large communauté d’étudiants iraniens. Leur complice indien présumé serait Mohammed Kazmi, un musulman chiite, fréquent collaborateur de l’agence de presse nationale iranienne. (Kazmi a plaidé non coupable; il est en instance de procès).

Selon les autorités indiennes, des enregistrements de vidéosurveillance et les déclarations de Kazmi face aux enquêteurs (ainsi que d’autres éléments) tendent à prouver qu’il a aidé ses hôtes lors d’une mission de reconnaissance aux alentours de l’ambassade israélienne, et qu’il leur a fourni une moto. Le suspect aurait communiqué avec l’ambassade iranienne ainsi qu'avec des contacts basés en Iran.

Selon les enquêteurs, les cellules sont passées à l’action le 13 février. Un motocycliste s’est frayé un chemin à travers le trafic au cœur même de Delhi, jusqu’au quartier des ambassades; il a collé une bombe magnétique sur un véhicule diplomatique, et s’est enfui sur les chapeaux de roues. L’explosion a blessé l'épouse de l’attaché israélien à la défense. La méthode utilisée rappelait fort l’attentat ayant coûté la vie aux scientifiques iraniens du nucléaire. Les suspects iraniens ont fui le pays; le poseur de bombe a pris la direction de la Malaisie.

Les autres tentatives d’attentats ont fait long feu. En Géorgie, la bombe qui avait été fixée sur un véhicule d’ambassade a été découverte. A Bangkok, on a assisté à une scène pour le moins surprenante. Une bombe a explosé prématurément; selon des représentants américains, israéliens et européens, trois suspects auraient alors immédiatement fui les lieux.

Sayed Moradi aurait été blessé par l’explosion de Bangkok. Il a titubé jusqu’à la rue, les oreilles couvertes de sang, et a tenté de fuir en taxi – sans succès. Lorsque les agents de police ont fini par le rattraper, il leur a jeté une grenade, qui a ricoché et a explosé à ses pieds, emportant ses deux jambes. La police l’a arrêté en compagnie de deux autres Iraniens; un quatrième complice a fuit vers la Malaisie, où il fut appréhendé.

Des responsables nous ont appris que les cellules terroristes des trois pays concernés communiquaient par téléphone. Par ailleurs, les bombes magnétiques étaient de même facture, selon des responsables antiterroristes de plusieurs pays visés par les attentats. Les engins étaient placés dans des radios (de la taille d’une boite à chaussures); ils comportaient une grenade et du plastic de fabrication iranienne, et des aimants étaient fixés au dessous.

Au lendemain de l’attentat avorté, les reportages et les photographies de la presse thaïlandaise ont révélé que les suspects avaient préféré folâtrer avec des prostituées plutôt que de filer leurs cibles de l’ambassade israélienne; le projet était ambitieux, et il aurait pu provoquer une vague de terrorisme à l’échelle mondiale – mais en engageant des agents douteux et en s’appuyant sur des tactiques «improvisées», l’Iran a échoué sur toute la ligne, comme le résume un responsable français.  

«L’Iran voulait frapper vite et bien», dit-il. «Mais ils n’étaient pas prêts. Ces attentats devaient faire office de signal. Ils ont échoué».

Surveillance de touristes israéliens

De nouveaux incidents ont suscité des inquiétudes au cours des semaines qui ont précédé l’attentat de Bulgarie.

En juin, l’ambassade américaine de Nairobi a lancé une alerte au terrorisme: la police kenyane venait d’arrêter deux officiers présumés de la force Al-Qods, et elle a découvert 15 kg d’explosifs dans un conteneur d’expédition de la ville portuaire de Mombasa. Les autorités pensent qu’ils visaient des cibles israéliennes, américaines et saoudiennes. Les suspects ont nié les faits qui leur sont reprochés, et devraient être jugés prochainement.

Le 7 juillet, un suspect a été appréhendé à Chypre. La police a accusé cet agent présumé du Hezbollah d’avoir filé des touristes israéliens, qui sont très nombreux à passer leurs vacances sur l’île. Tout comme les terroristes de Thaïlande, le suspect détenait un passeport délivré en Suède – qui abrite une communauté d’extrémiste active et disposant d’un réseau international. Il demeure sous les verrous. Son profil correspond à une tendance déjà observée: l’agent de reconnaissance disposant de papiers occidentaux. 

Selon les dirigeants israéliens, il existe de nombreux parallèles entre l’affaire de Chypre et l’attentat bulgare survenu onze jours plus tard. Si l’enquête démontre l’implication du Hezbollah et de l’Iran, les troubles qui agitent le Moyen-Orient depuis les débuts de la guerre civile syrienne pourraient gagner en intensité.

Les dirigeants israéliens se sont engagés à punir l’attentat avec la plus grande sévérité – mais ils ont également mis en garde Bachar el-Assad, affirmant qu’ils pourraient envahir la Syrie si cette dernière tentait de fournir des armes chimiques à ses alliés. L’Iran, le Hezbollah et la Syrie forment une alliance triangulaire, et cette alliance leur est vitale. La Syrie y joue un rôle central: elle aide Téhéran à financer, entraîner et armer l’organisation chiite. La crise syrienne a rapproché l’Iran et le Hezbollah – mais selon les experts, le secrétaire général de l’organisation, Hassan Nasrhallah, sait que son soutien à Damas écorne son image sur la scène internationale.

«Lorsque les intérêts individuels du Hezbollah et de l’Iran coïncident, ils sont plus dangereux», résume Matthew Levitt, du Washington Institute on Near East Policy, ancien vice-secrétaire d’Etat adjoint au département du Trésor.

Tandis que les tensions s’accentuent, les services de renseignement et les forces de l’ordre du monde entier gardent un œil attentif sur les réseaux susceptibles de prendre des risques et de frapper dans les endroits les plus inattendus.

«Si hostilités il y a, je pense que les terroristes viseraient le Moyen-Orient, l’Amérique Latine et l’Europe», affirme Faddis, l’ancien de la CIA. «Et les Etats-Unis – s’ils en sont capables».

Sebastian Rotella

Traduit par Jean-Clément Nau

* La légende initiale présentait Amir Menashe

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