Culture

Télé: Michel Polac est mort sans enfant

Hugues Serraf, mis à jour le 08.08.2012 à 15 h 43

L'animateur de "Droit de réponse" a contribué à rendre la télé plus libre mais ça n'a pas servi à grand chose.

Michel Polac sur le plateau de Droit de réponse - Capture d'écran

Michel Polac sur le plateau de Droit de réponse - Capture d'écran

Je me demande si les générations montantes, lorsqu’elles entendent parler de Michel Polac, se le figurent comme un vieux type chauve en complet-veston blablatant sur l’écran noir et blanc d’un téléviseur Radiola en bois. Je dis ça parce que c’est un peu la manière dont je percevais les vétérans Pierre Dumayet ou Pierre Lazareff quand j’étais ado et je me souviens que ça gonflait passablement mon paternel:

 

― Ils ont tout inventé, enfin! L’info, le reportage, le rythme, le ton!

― Tu parles, les Américains faisaient déjà mieux vingt ans plus tôt. Et «5 colonnes à la une», c’était juste télé de Gaulle

Bon, sur Dumayet et Lazareff, je réserve prudemment mon jugement parce qu’à vrai dire je n’ai jamais vu un «5 colonnes à la une» de ma vie mais pour Michel Polac, je peux en attester, c’était tout sauf un type en gammes de gris pour plateau ORTF. Les djeunzs, même s'ils n’ont aucune idée de ce à quoi ressemblait le bonhomme et ne savent pas que Radiola était une grande marque française de téléviseurs, peuvent me croire sur parole: les Américains n’ont pas fait Polac avant Polac et sa télé n’était celle d’aucun président.

«Droit de réponse», son émission polémique emblématique (mais il a fait tellement d’autres choses, « Le masque et la plume » sur France Inter, par exemple), si elle était diffusée aujourd’hui, ne choquerait probablement plus grand monde ― il y a longtemps qu’on peut demander à un ex-Premier ministre si sucer c’est tromper à la télé sans que personne ne se formalise. Le problème, c’est que toute cette liberté arrachée avec les dents par le grand ancien semble ne l’avoir été que pour qu’une question de ce genre soit un jour posée à un ex-Premier ministre.

C’est sûr, chez Ardisson ou chez Ruquier, on est régulièrement insolent, grossier, impertinent, iconoclaste, tout ce qu’on veut, mais ça tombe totalement à plat au final parce qu’il n’y a pas d’enjeu. Hey, on s’en fiche un peu, de savoir qu’Audrey Pulvar est la copine de Montebourg et que ça pose un problème déontologique, on veut juste que ça soit marrant de la voir clasher Copé précisément parce que ça pose un problème déontologique.

Une émission où les journalistes bossaient leurs dossiers

Chez Polac, il y avait des bagarres qui faisaient le buzz (on disait plutôt «du bruit» à l’époque) et c’est curieusement tout ce qui semble en être resté, cette image d’un plateau enfumé où Choron ou Gainsbourg font les pitres et où la vaisselle s’essaye au vol plané. Mais il faut avoir bien mauvaise mémoire pour ne se souvenir que de la forme à propos d’une émission résolument de fond. Une émission ou, comme le rappelle Catherine Sinet (la rédac chef) dans Télérama, on bossait ses dossiers et on débusquait d’authentiques lapins de garenne:

«Il y a eu trois coups de gueule en deux cent cinquante émissions. La plupart du temps, on traitait des sujets dont la télé ne parlait jamais, du vin frelaté au financement des partis politiques. Ce qui semblait improvisé à l’antenne était bétonné en coulisses. On pouvait faire travailler trois journalistes à temps plein pendant trois mois pour préparer un seul dossier.»

J’essaie d’ailleurs de réfléchir à qui serait le Polac d’aujourd’hui, le type qui met les pieds dans le plat et n’a clairement peur de rien ni personne et, franchement, je ne vois pas. Oh, pas parce qu’avant c’était mieux et que tout va de plus en plus mal ma brave dame (la télé de la grande époque polac-ienne était globalement chiante et compassée), mais bien parce que les producteurs ne semblent plus savoir quoi faire des portes enfoncées par un type pareil. Il y a bien Taddeï qui, comme Polac, invite des gens hors-usinage et les laisse parler, mais c’est un dandy courtois, on ne s’engueule pas souvent chez lui et il n’y pas d’enquête de journalistes en préalable de la causette.

Polac ne va pas manquer davantage maintenant qu’il est mort. Il manquait déjà lorsqu’il était encore bien vivant. Moi je m'en fiche parce que j'ai vu ses émissions et que je ne regarde plus vraiment la téloche, mais c'est pour les jeunes que ça me fait de la peine.

Hugues Serraf

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