Twitter, la mauvaise cible d'Anne Hidalgo

Anne Hidalgo et Valérie Trierweiler à un meeting de François Hollande à Paris, en mars 2012. REUTERS/Charles Platiau

Anne Hidalgo et Valérie Trierweiler à un meeting de François Hollande à Paris, en mars 2012. REUTERS/Charles Platiau

En ciblant le réseau social, l'adjointe au maire de Paris ne vise pas le principal responsable de la propagation d'une rumeur sur sa vie privée. Une double erreur: la rumeur risque aussi d’atteindre des populations qui n’auraient pas été touchées si elle avait préféré le silence.

Le 23 juin dernier, Maître Yves Baudelot, avocat d’Anne Hidalgo, la première adjointe au maire de Paris, adressait à Twitter une mise en demeure de «supprimer, sur le fondement de l’article 9 du Code civil», une série de tweets relayant une prétendue «liaison avec le président de la République française dont serait né un enfant» (1). Le 2 août, le service juridique du réseau social faisait suivre le courrier aux utilisateurs mis en cause. Qui en parlèrent aussitôt sur... Twitter.

Alertée, la presse s’intéressa évidemment à l’histoire. Rue89 a dégainé la première le 3 août. Evoquant une Anne Hidalgo qui «n’a pas apprécié que des utilisateurs relaient une rumeur éculée», le site informait ses lecteurs de la procédure engagée par l’élue tout en prenant le soin de leur rappeler (dévoiler) le contenu de la dite rumeur.

Dans les heures qui suivirent, Jean-Marc Morandini, Europe 1, Voici et Métro France reprirent l’info (la procédure) tout en relayant un peu plus la rumeur et son démenti (la prétendue liaison). Le tout dans la plus stricte légalité. Car s’il est interdit par la loi française de publier toute info ou rumeur relevant de la vie privée, il est possible, sous couvert du droit à l'information, d’évoquer sans gros risques juridiques une procédure visant à en interdire la diffusion.

En entamant des démarches pour la suppression de tweets oubliés de tous, Anne Hidalgo a relancé la rumeur de sa liaison avec le président de la République, lui donnant au passage une audience dont elle n’avait jusqu’alors jamais bénéficié. Un phénomène bien connu sous le nom d’effet Streisand, «qui se manifeste par l’augmentation considérable de la diffusion d’information ou de documents faisant l’objet d’une tentative de retrait ou de censure».

Effet Streisand

En choisissant d’attaquer Twitter, la première adjointe de Bertrand Delanoë à la mairie de Paris a commis une double erreur. La première: le réseau peut se révéler d’un extrême viralité, surtout lorsqu’il est attaqué. Par une simple mention, un utilisateur sous le coup d’une tentative de censure, justifiée ou non, peut en alerter les membres les plus influents et accéder rapidement aux journalistes connectés.

Dans le cas d’une telle information, concernant une rumeur sur la vie privée du Président en exercice, la presse ne se fait jamais prier. La deuxième: elle se trompe de cible. Twitter n’a pas été le principal vecteur de la rumeur. Si cette rumeur part bien d’un tweet, elle a pris toute son ampleur grâce au bon vieux web.

La toute première mention de la liaison et de la naissance d’une enfant illégitime sur les internets date de fin avril 2012, juste après le premier tour de la présidentielle. Une série de tweets, publiée par des comptes pro Sarkozy à l’audience confidentielle, évoque alors l’existence de la prétendue fille cachée de François Hollande et d’Anne Hidalgo.

Après quelques recherches, j’ai pu mettre la main sur le twitto Zéro —identifié comme le premier à en avoir parlé sur le réseau. Selon ses déclarations, «l’info» vient «d’amies de fac» de l’enfant en question, qui la «tenaient de l’intéressée». Pas de preuves directes pour cette source, mais une certitude. D’autant que, me confie-t-elle curieusement, «la chose était à ce moment-là relayée sur Twitter, d’où le fait que les amies en parlent» (ce dont je n’ai trouvé aucune trace).

Twitter n'est pas le principal relais de la rumeur

Ces premiers tweets sont complètement passés inaperçus, la rumeur restant alors confinée à un tout petit milieu de twittos militants. De mémoire, à ce moment-là, personne n’en a encore entendu parler à la rédaction de Voici, où échouent pourtant la plupart du temps ce genre de petits bruits, rarement vérifiés. Serions-nous mal informés?

A y regarder de près, à l’époque, peu de monde, sinon personne, se préoccupe d’une éventuelle co-parentalité de Hollande et Hidalgo. Avant la semaine du 13 au 19 mai 2012, Google Insight ne mentionne aucun indice d’intérêt pour les recherches sur les termes «anne hidalgo françois hollande fille» «anne hidalgo françois hollande [nom de l’enfant]» «anne hidalgo françois hollande enfant».

fhah

Après quoi on observe tout à coup une croissance du nombre de recherche, coïncidant avec la publication du tout premier papier évoquant l’affaire sur le site Dreuz.info, écrivent, entre autres, André Pierre Taguieff et Ivan Roufiol. Le 15 mai, un journaliste, Jean-Patrick Grumbert, y poste «Les histoires de cul de la gauche qui vont façonner le gouvernement», un court article depuis supprimé, présenté comme un résumé des histoires les plus croustillantes tirées d’un livre aujourd’hui indisponible, La gauche et le sexe, écrit par deux journalistes de Marianne, Anna Alter et Perrine Cherchève.

Pourtant, comme me l’explique la première, il n’est nullement fait mention de la rumeur dans l’ouvrage. Dans les jours qui suivent sa publication, l’article en question est repris par tout un réseau de blogs politiques peu influents et se retrouve copié collé dans les commentaires de nombreux sites d’information plus connus, sans que ce ne soit vraiment pris au sérieux, et encore moins supprimé par les rédactions. La rumeur connait du coup une nouvelle jeunesse, prend une certaine ampleur sur le web et revient sur Twitter dans la deuxième moitié du mois de mai, comme on le constate dans la liste des tweets consignés dans la mise en demeure de Maître Yves Baudelot.

Des références nombreuses sur la plupart des sites d'informations

Puis l’intérêt baisse à nouveau: le bruit se fait plus faible jusqu’à la semaine du 17 au 23 juin 2012, où, selon Google Insight, on note un pic de recherche —le plus important— pile au moment du Trierweilergate, déclenché par la publication du tweet de soutien de la première dame à Olivier Falorni, adversaire de Ségolène Royal aux élections législatives.

C’est aussi le moment où un deuxième article mentionne la relation et l’enfant qui en serait issu au détour d’une phrase: le 11 juin, soit la semaine précédente, le site d’actu politique trash «Le Canard Acharné» y fait référence dans une brève sur Delanoë.

C’est alors que je découvre pour la première fois sur internet ce bruit dont on m’a fait part quelques jours auparavant. J’en avise aussitôt Anne Hidalgo par message privé sur Twitter en espérant une réaction, qui ne viendra jamais. L’article est toujours là, la femme politique ne pouvant pas faire grande chose pour le faire retirer.

Des tweets oubliés

Proche de feu lesindiscrets.com dans sa ligne éditoriale, «Le Canard Acharné», qui balance régulièrement tout et n’importe quoi, est hébergé en anonyme aux Etats-Unis, et la rédaction s’est domiciliée sur Nauru, état spécialisé dans la vente de passeports de complaisance et le monnayage de votes à l’ONU. Intouchable... (jusqu’à ce qu’un lien soit un jour officiellement établi avec ses rédacteurs, tous Français et vivant en France.)

Très rapidement, et malgré la publication de ce nouvel article, l’histoire se tasse de nouveau, pour revenir à la mi-juillet, avec le retour de Trierweiler et du couple présidentiel sur la scène médiatique, le 14 juillet. Après quoi l’intérêt des internautes repartait à la baisse, pour reprendre fin juillet son niveau de mai.

Les statistiques du mois d’août ne sont pas encore disponibles, mais il est fort probable qu’un nouveau pic surgisse, largement supérieur au record du mois de juin, grâce à la diffusion par des médias non-internet de la mise en demeure du réseau social pour quelques tweets oubliés, difficile à retrouver...

La rumeur risque désormais d’atteindre des populations non connectées, qui n’auraient pas été touchées si l’élue socialiste avait préféré le silence. Certes, elle sera aussitôt accompagnée du démenti d’Anne Hidalgo. Mais celui-ci sera-t-il mentionné quand l’histoire de «la fille illégitime du Président» sera racontée à la machine à café?

Christophe Carron

(1) Contacté par Slate à deux reprises, l’avocat d’Anne Hidalgo n’a pour l’instant pas donné suite à nos sollicitations. Retour à l'article.